ENTRE YOUPORN ET “YOU PRAY”

En 2016, sa chro­nique sur les agres­sions de Co­logne, dé­non­çant la “mi­sère sexuelle” du monde ara­bo­mu­sul­man, avait dé­clen­ché une contro­verse d’une rare vio­lence. L’écri­vain al­gé­rien Ka­mel Daoud a lu pour “l’Obs” le livre de Leï­la Sli­ma­ni

L'Obs - - EN COUVERTURE - Par KA­MEL DAOUD

Main­mise des is­la­mistes, po­lé­mique sur le bur­ki­ni et les nu­di­tés à la plage, lois sexistes, ou le tout der­nier drame d’une fille vio­lée dans un bus au Ma­roc, épi­so­di­que­ment le sexe se ré­vèle comme une « ma­la­die » chez nous. Une souf­france, un mal-être, un casse-corps pour oser le néo­lo­gisme. Leï­la Sli­ma­ni, dans la longue tra­di­tion d’une lit­té­ra­ture te­nace dans le monde « arabe », le dit en­core, puis­sam­ment.

Sa nou­veau­té, ce­pen­dant, n’est pas de re­dire que la femme est spo­liée de ses droits, écra­sée ou vio­len­tée, qu’il faut des dé­fen­seurs pour cette cause, des lois à re­voir et des prises de conscience, mais d’al­ler plus loin dans une af­fir­ma­tion in­vrai­sem­blable dans notre géographie : le sexe, la jouis­sance sont lé­gi­times, né­ces­saires. L’or­gasme doit l’être et pro­cla­mer la pri­mau­té du sexe sur le texte sa­cré. Ce­la est le pre­mier cri.

Af­fir­ma­tion ré­vo­lu­tion­naire en soi, dé­sta­bi­li­sante pour les avo­cats des spé­ci­fi­ci­tés « na­tio­nales» au Magh­reb, pour le confort du dé­ni chez les élites. Le sexe comme droit. Le sexe comme at­ten­tat contre le pu­ri­ta­nisme, le conser­va­tisme et les dic­ta­tures po­li­tiques douces ou vio­lentes. Le sexe comme ré­pa­ra­tion de ce dé­sir de vivre dé­tra­qué en nous, qui en­fante nos exils, nos ka­mi­kazes, nos fat­was, nos bur­kas mons­trueuses et nos tris­tesses na­tio­nales de mal­vi­vants. Au­cun pays « arabe » n’est heu­reux de vivre, au­cun d’entre nous ne se bat pour le bon­heur, seule­ment pour la jus­tice, dé­jà.

La se­conde ré­vé­la­tion de ce livre est le dé­man­tè­le­ment d’une vieille croyance po­si­ti­viste: le pa­triar­cat, le ma­chisme, la femme comme être mi­no­ré, ne sont pas le re­li­quat d’une culture qui s’im­brique mal dans l’uni­ver­sel et en­dosse mal la mé­ca­nique de la mo­der­ni­té, mais une construc­tion du pré­sent. Ce n’est pas une ma­la­die du pas­sé qui per­siste, mais une ma­la­die de l’ave­nir qui s’ins­talle. Ce qui s’y joue n’est pas le poids de tra­di­tions ri­gides que l’on peine à dé­car­cas­ser, mais un néo­con­ser­va­tisme qui a pris de la force, de la place, des le­viers de pou­voir et même les armes. Les ré­gimes au­to­ri­taires cultivent le deal avec des bi­gots qui ont im­po­sé les termes du dé­bat sur la sexua­li­té : elle est me­nace, in­va­sion, dé­sta­bi­li­sa­tion, tra­hi­son… De quoi sou­der les rangs contre la femme, au nom de Dieu, de la Femme ver­tueuse, de la Culture, de la Dif­fé­rence. Un pré­texte cultu­ra­liste dont on s’em­pare jusque chez cer­taines élites oc­ci­den­tales par com­pas­sion en­vers les vic­times co­lo­niales pour dé­pos­sé­der la femme de son sexe et le pays de sa li­ber­té : le plai­sir est un crime, et la femme, un bien pu­blic.

La der­nière grande ré­vé­la­tion de ce livre est que la « traî­trise » com­mence par le sexe. Com­prendre: dé­fendre le sexe, le droit à la jouis­sance, la ré­pa­ra­tion du corps et de sa li­ber­té sont le signe du Ju­das cultu­rel. Tous les mi­li­tants de ma géographie le savent, le ban­nis­se­ment est ré­ser­vé à la femme qui s’éman­cipe, mais aus­si à l’avo­cat de son éman­ci­pa­tion. Par une sourde ruse du dic­tion­naire hai­neux du monde, les is­la­mistes ont réus­si des tours de force en sé­man­tique: pour les opi­nions, le mot « laï­ci­té » si­gni­fie dé­sor­mais athéisme, is­la­mo­pho­bie, et « dé­fendre le droit au sexe » – comme le droit à la dé­mo­cra­tie – se tra­duit par dé­fendre des va­leurs de l’Oc­ci­dent en­ne­mi, et donc dé­jà l’in­va­sion, la re-co­lo­ni­sa­tion, l’ef­fon­dre­ment. Le sou­ve­nir du trau­ma co­lo­nial re­cy­clé en ar­naque idéo­lo­gique. Dans cette équa­tion ter­rible, le corps est oc­ci­den­tal ou du do­maine de l’au-de­là. L’avo­cat du bon­heur et du droit à la jouis­sance de­vient la fi­gure de traître dé­chaî­nant les in­sultes.

Mais, der­rière la ruse des uns et la lâ­che­té des autres, se des­sine sur­tout, en sour­dine té­né­breuse, une évi­dence : nous, dans cette pla­nète, nous sommes mal­heu­reux. Leï­la Sli­ma­ni en­quête sur un pré­texte cultu­ra­liste qui dé­douane une in­qui­si­tion per­ma­nente contre le corps de la femme, mais c’est sur­tout un mal de vivre. Nous sommes mal­heu­reux, coin­cés entre le YouPorn et le « You pray », re­fu­sant la vie, rê­vant de la mort comme or­gasme, de l’au-de­là comme seule com­pen­sa­tion. Eri­geant la spé­ci­fi­ci­té cultu­relle là où nous avons peur d’al­ler vers l’autre, de le tou­cher, l’ai­mer, le dé­si­rer. Parce que cas­trés dans leur pré­sence au monde, nos hommes se vengent par l’ex­ci­sion ju­ri­dique, so­ciale et phy­sique des femmes.

Ecri­vain et jour­na­liste al­gé­rien, Ka­mel Daoud, né en 1970, vit à Oran. En 2015, il a re­çu le gon­court du pre­mier ro­man pour « Meur­sault, contre-en­quête ». Il pu­blie au­jourd’hui « Za­bor ou les Psaumes » aux édi­tions Actes Sud.

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