La mort est dans le pré

PE­TIT PAY­SAN, PAR HU­BERT CHA­RUEL. CO­MÉ­DIE DRA­MA­TIQUE FRAN­ÇAISE, AVEC SWANN AR­LAUD, SA­RA GI­RAU­DEAU, BOU­LI LAN­NERS, ISA­BELLE CAN­DE­LIER (1H30).

L'Obs - - VOIR - JÉ­RÔME GAR­CIN

Ses vaches lai­tières, une tren­taine, il ne les élève pas seule­ment, il les aime aus­si. D’un amour pa­ter­nel, pro­tec­teur, ca­res­sant. Au point d’of­frir, en guise de li­tière, son grand ca­na­pé à un pe­tit veau. Pierre a 30 ans et des pous­sières. Cé­li­ba­taire, il a re­pris la ferme de ses pa­rents, qui vivent tou­jours sur l’ex­ploi­ta­tion et ob­servent leur fils tra­vailler dur, sept jours sur sept, pour un sa­laire dé­ri­soire. Alors, quand une épi­zoo­tie ve­nue de Bel­gique com­mence à frap­per son trou­peau, Pierre de­vient fou. De dou­leur, en voyant ses vaches sai­gner, s’écrou­ler et ago­ni­ser. De rage, en dé­cou­vrant que les vé­té­ri­naires – y com­pris sa soeur, Pas­cale, jouée par Sa­ra Gi­rau­deau – ne com­prennent rien à cette ma­la­die mys­té­rieuse, une fièvre hé­mor­ra­gique dont cer­tains symp­tômes se trans­mettent à l’homme. Et de co­lère, en re­ce­vant la vi­site d’ins­pec­teurs de la pro­tec­tion des po­pu­la­tions, dont le seul mot d’ordre est, au nom du prin­cipe de pré­cau­tion, l’ex­ter­mi­na­tion des chep­tels conta­mi­nés. Pour échap­per à cette is­sue dra­ma­tique, Pierre, dont la pa­ra­noïa se nour­rit de sites in­ter­net alar­mistes, est prêt à tout : brû­ler, en­ter­rer, vo­ler, dis­si­mu­ler, et même ex­fil­trer hors du ter­ri­toire na­tio­nal ses vaches qu’il croit en­core saines. « Pe­tit Pay­san » est la chro­nique poi­gnante d’un com­bat per­du d’avance et l’al­lé­go­rie d’un très vieux mé­tier me­na­cé par les maux mo­dernes.

Por­té de bout en bout par un co­mé­dien, Swann Ar­laud, qui in­carne, avec une im­pla­cable so­brié­té, l’in­son­dable so­li­tude de l’agri­cul­teur, dont la vie pro­fes­sion­nelle, oni­rique, af­fec­tive, sexuelle, sa­cer­do­tale, semble se ré­duire à l’en­tre­tien de son bé­tail dans des sta­bu­la­tions géo­mé­triques, le pre­mier film d’Hu­bert Cha­ruel est un choc. Seul un fils de pay­sans, sor­ti d’une ferme de la Haute-Marne, qui lui tient lieu ici de dé­cor, pou­vait réa­li­ser un film si juste, pour le­quel il a même ré­qui­si­tion­né ses pa­rents et son grand­père. Seul un ci­néaste­né, for­mé à la Fé­mis, pou­vait sa­voir si bien pla­cer sa ca­mé­ra, pas­ser d’une lu­mière na­tu­relle à une lu­mière ar­ti­fi­cielle, ajou­ter aux scènes réa­listes d’im­per­cep­tibles dé­tails fan­tas­tiques, et construire un scé­na­rio qui s’ouvre à la ma­nière d’un do­cu­men­taire ré­gio­na­liste pour s’ac­com­plir à la fa­çon d’un thril­ler men­tal – il faut ima­gi­ner l’im­pro­bable ren­contre, ca­drée par Joa­chim La­fosse, entre De­par­don et Ta­ran­ti­no. Car l’his­toire se dé­roule moins dans les han­gars de l’ex­ploi­ta­tion que dans la tête brû­lée d’un jeune éle­veur qui, pour l’amour de ses vaches, se déso­cia­lise et fi­nit par de­ve­nir plus ani­mal qu’hu­main. Un film sau­vage, où l’on croit même sen­tir l’odeur mê­lée du fu­mier, du foin vert, du poil mouillé, du sang chaud et du lait tiède.

Swann Ar­laud porte le film de bout en bout.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.