In­édit La bi­blio­thèque du Che, par Ré­gis De­bray

A l’oc­ca­sion du cin­quan­te­naire de la mort d’ Er­nes­to Gue­va­ra dans la sier­ra bo­li­vienne, son ca­ma­rade de com­bat donne à “l’Obs” ce texte in­édit. Le gué­rille­ro, apôtre in­flexible de la lutte ar­mée, était un amou­reux des livres

L'Obs - - Sommaire - Par RÉ­GIS DE­BRAY

Lais­sons de cô­té in­ter­pré­ta­tions, spé­cu­la­tions, ju­ge­ments de va­leur et contro­verses idéo­lo­giques. C’est en par­lant, l’autre jour, avec Al­ber­to Man­guel, le suc­ces­seur de Borges à la tête de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de Bue­nos Aires, que m’est re­ve­nu un cu­rieux sou­ve­nir sur le Che bo­li­vien – le pe­tit fait vrai que le temps fait émer­ger et qui, in­ex­pli­ca­ble­ment, prend le des­sus, sans res­pect pour notre échelle de va­leurs et la por­tée des évé­ne­ments. Il dit beau­coup dans sa so­brié­té, sur une époque dis­pa­rue – et je m’en tien­drai là. Cin­quante ans après que j’ai quit­té le cam­pe­ment gué­rille­ro de Nan­ca­huazú, je me sou­viens as­sez mal des mes­sages que le Che me de­man­da, ora­le­ment, de trans­mettre à Fi­del Cas­tro, son chef et ami, mais il me reste en­core à l’es­prit la de­mande qu’il me fit de lui ra­me­ner, après ma tour­née dans les pays voi­sins et avec une étude sur la pay­san­ne­rie au­tour de San­ta Cruz, « De­cline and Fall of the Ro­man Em­pire » de l’his­to­rien an­glais Ed­ward Gib­bon (1737-1794). Je ne connais­sais ce vé­né­rable au­teur que de nom (en France, c’est Mon­tes­quieu qu’on fait mon­ter en ligne pour évo­quer ce point d’his­toire). Ce­la me po­sa aus­si­tôt des ques­tions tri­via­le­ment ma­té­rielles de poids, vo­lume, di­men­sion. Je me suis de­man­dé com­ment et où trou­ver 1/ une bonne tra­duc­tion en es­pa­gnol et sur­tout 2/ un for­mat de poche. La pers­pec­tive d’avoir à écu­mer les li­brai­ries et, plus gra­ve­ment, de me col­ti­ner à mon re­tour cette somme éru­dite dans un sac à dos, me lais­sa per­plexe. Ce­la peut sem­bler dé­li­rant quand on connaît la suite des évé­ne­ments, mais le pro­jet était bien, à ce stade, de faire émer­ger dans le Sud-Est bo­li­vien une base ar­rière stable, une sorte de Yu­nan à la chi­noise, où pou­voir ins­tal­ler une pe­tite bi­blio­thèque, pro­pice à des al­lées et ve­nues de vi­si­teurs ou de com­bat­tants pro­ve­nant du monde ex­té­rieur. Mon ar­res­ta­tion in­opi­née m’a dé­char­gé peu après de cette lourde tâche bi­blio­gra­phique.

Ce qui me pa­rut sur l’ins­tant une re­quête in­so­lite, qua­si­ment fan­tai­siste, s’est ré­vé­lé avec le temps d’une pers­pi­ca­ci­té rare. Il est clair que la ques­tion clé de notre monde contem­po­rain est de sa­voir à quel mo­ment de l’his­toire ro­maine se trouve au­jourd’hui l’em­pire amé­ri­cain. Mal­gré l’in­co­hé­rent et des­truc­teur tra­vail du temps, les dé­cen­nies écou­lées ont don­né toute sa si­gni­fi­ca­tion à la cu­rio­si­té pré­mo­ni­toire d’Er­nes­to Gue­va­ra. Il voyait plus loin que nous, qui avions le nez sur la conjonc­ture au lieu d’en­vi­sa­ger les pa­tientes pers­pec­tives du temps long.

Pa­ra­doxe du ren­ver­se­ment des men­ta­li­tés, où le vu l’em­porte dé­sor­mais sur le lu. Le Che était un grand lec­teur, un homme de l’écrit dont on ne lit plus les textes théo­riques sur l’éco­no­mie et la so­cié­té, mais dont la sil­houette vi­suelle est om­ni­pré­sente. L’in­tro­ver­ti qui avait tou­jours des livres pour com­pa­gnons de route – « El Can­to ge­ne­ral » de Ne­ru­da était l’un d’eux – et se sou­ciait fort peu des ca­mé­ras, aus­si peu ex­hi­bi­tion­niste que pos­sible, se re­trouve sa­cra­li­sé par une gamme in­fi­nie d’images – du tee-shirt au pos­ter. La ty­po­gra­phie l’a ai­dé à vivre et à pen­ser (comme elle a ser­vi de socle au so­cia­lisme, avec les ou­vriers du livre qui furent le coeur bat­tant de cette tra­di­tion sé­cu­laire), mais c’est la pho­to­gra­phie qui le fait survivre dans les jeu­nesses du monde. La vi­déo­sphère a l’avan­tage de per­pé­tuer à moindres frais le sou­ve­nir des grands dis­pa­rus. Mais aus­si l’in­con­vé­nient de sub­sti­tuer une icône à une per­son­na­li­té, en chan­geant le sens du mot lé­gende. Le mot dé­si­gnait, dans son sens exact, « ce qui doit être lu » (le­gen­da en la­tin) ; il en­globe à pré­sent tout ce qui frappe la ré­tine et sait se faire voir. En fai­sant re­sur­gir le Che lec­teur, l’homme de cul­ture dans l’homme de guerre, la mémoire his­to­rique dans l’hé­roïsme po­li­tique, la Bi­blio­thèque na­tio­nale de Bue­nos Aires, sous l’égide d’Al­ber­to Man­guel, re­met à l’hon­neur à la fois l’ori­gine d’un mot et la vé­ri­té d’un homme. C’est un ser­vice qu’elle nous rend à tous, Fran­çais y com­pris.

RÉ­GIS DE­BRAY Der­niers ou­vrages pa­rus : « Ci­vi­li­sa­tion. Com­ment nous sommes de­ve­nus amé­ri­cains » (Gal­li­mard) et « le Nouveau Pou­voir » (Edi­tions du Cerf).

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