Psy­cho Les in­sé­pa­rables au bou­lot

Dans leur vie pro­fes­sion­nelle, ils en­tre­tiennent une re­la­tion in­tense avec un par­te­naire pri­vi­lé­gié qui concur­rence par­fois ce­lui de leur vie pri­vée. Por­traits de “work couples”

L'Obs - - Sommaire - Par EMI­LIE BROUZE

Chris­tophe, édu­ca­teur, forme un duo avec Ca­thy d’au­tant plus ef­fi­cace qu’ils sont ul­tra-sou­dés. Ca­thy, édu­ca­trice, ad­met que la pré­ser­va­tion de ce lien peut pas­ser avant leur évo­lu­tion de car­rière.

Un lien « étrange, fort et fa­bu­leux » unit l’en­jouée Ca­thy, une édu­ca­trice de rue de 53 ans, à son col­lègue Chris­tophe, 44 ans. Dans le quar­tier sen­sible de Saint-Etienne où ils tra­vaillent en bi­nôme, il est ar­ri­vé que des pa­rents de jeunes qu’ils suivent les croient en couple. « Non, ce n’est pas mon ma­ri », ri­gole l’édu­ca­trice. Leur re­la­tion, qui peut prê­ter à confu­sion, se si­tue plu­tôt entre la forte ami­tié et le rap­port amou­reux, l’at­trac­tion phy­sique en moins. En vingt an­nées de mé­tier, il n’y a ja­mais eu entre elle et Chris­tophe la moindre am­bi­guï­té et au­cune ten­ta­tive de sé­duc­tion. Mais alors com­ment nom­mer leur re­la­tion ? Ca­thy bute sur la ques­tion. Les deux peuvent tout se dire et connaissent l’un sur l’autre des dé­tails in­times dont on ne s’ouvre ha­bi­tuel­le­ment pas à un col­lègue de tra­vail.

Sur le ter­rain, ils « font corps », sou­dés par une par­faite confiance mu­tuelle. Si Ca­thy a be­soin de se dé­li­vrer d’un sou­ci de tra­vail en pleine nuit, Chris­tophe se­ra joi­gnable au té­lé­phone. Il y a quelques se­maines, juste avant de par­tir pour un camp au Ma­roc, il a été le pre­mier à dé­tec­ter chez elle les signes de pro­blèmes de thy­roïde – fa­tigue, agres­si­vi­té. « Il m’a dit : “Il faut que tu ailles consul­ter.” Il connaît mes li­mites. » De la bien­veillance et du res­pect connectent le duo, ain­si qu’un « amour sain et très fort ». « Il est l’une des per­sonnes qui me connaissent le mieux, s’en­flamme Ca­thy. C’est l’une des plus belles ren­contres de ma vie. Je vois vrai­ment l’in­té­rieur de cet homme-là, son étoffe, au-de­là de l’en­ve­loppe cor­po­relle. On est libre de vivre notre vie, sans en­ga­ge­ment, mais on est rem­plis l’un de l’autre. »

L’été, quand ils animent des camps et font de longs pé­riples pour re­joindre de jeunes sai­son­niers, Chris­tophe dit qu’il cô­toie plus Ca­thy que sa femme. Parce qu’elle pré­fère sé­pa­rer vie pro et vie per­so, ils se voient ra­re­ment en de­hors des heures de tra­vail. Leurs com­pa­gnons res­pec­tifs ont fa­ci­le­ment ac­cep­té l’exis­tence du bi­nôme, si ce n’est qu’avant de ren­con­trer Chris­tophe, le ma­ri de Ca­thy a été pi­qué d’un peu de ja­lou­sie vis-à-vis de cette autre re­la­tion si in­tense. « Il sait que cet homme fait par­tie de ma vie. Ça n’em­piète pas sur notre re­la­tion de couple. Quelque part, il com­plète le couple, sans son ver­sant sexuel. »

Des in­sé­pa­rables au bou­lot, on en connaît tous. Il suf­fit de re­gar­der au­tour de soi pour iden­ti­fier ces tan­dems for­més par des col­lègues qui par­tagent res­pon­sa­bi­li­tés et ami­tié, dos­siers et confi­dences, fous rires et pauses-dé­jeu­ner. Pour dé­crire ce genre de re­la­tion, les An­glo-Saxons parlent d’un « work couple », ou « couple de tra­vail », for­mé d’un « work hus­band » et d’une « work wife ». Peut-être en for­mez-vous un vous-même avec votre in­dis­pen­sable moi­tié pro­fes­sion­nelle. Com­ment le sa­voir? Sa­chez que le « work couple » est d’abord une af­faire d’en­tente et d’ef­fi­ca­ci­té pour abattre la tâche. Si­non, il ne sur­vit pas. Mais il se fonde aus­si et sur­tout sur un pe­tit quelque chose qui change tout : un trans­fert qui a tout d’amou­reux. « Quand je prends un jour de congé et que je ne le vois pas, il me manque », ex­plique une jeune consul­tante au su­jet de son voi­sin d’open space.

Cette drôle d’al­chi­mie a été théo­ri­sée pour la pre­mière fois en 1987 par Da­vid Owen, dans un ar­ticle pu­blié par le ma­ga­zine amé­ri­cain « The At­lan­tic ». Ce jour­na­liste y fi­lait une mé­ta­phore entre l’union ci­vile et le « ma­riage de tra­vail » ou la re­la­tion d’ami­tié au bu­reau. Car sous ses al­lures de lien amou­reux, le rap­port in­time re­liant un « work couple » est pu­re­ment pla­to­nique. Le couple de tra­vail a ce­ci de mo­derne qu’il échappe ai­sé­ment au cli­ché du « Mon­sieur et Ma­dame ». Si le concept ini­tial dé­si­gnait le lien entre deux per­sonnes de sexe op­po­sé, il peut tout aus­si bien s’ap­pli­quer à dé­crire la com­pli­ci­té entre deux col­lègues du même sexe. A l’image de Sté­pha­nie, DRH de 46 ans, qui par­tage le même bu­reau que sa « work wife » Fran­cine, comp­table de 62 ans, dans une so­cié­té vi­ti­cole im­plan­tée à Bor­deaux. Les deux femmes en­tre­tiennent de­puis dix-sept ans une re­la­tion fu­sion­nelle. « Nous vi­vons en­semble huit heures par jour. C’est plus qu’avec mon époux ! » rap­pelle Sté­pha­nie.

Au tra­vail, à deux, c’est sou­vent mieux. De Len­non-McCart­ney à Re­né Gos­cin­ny et Al­bert Uder­zo en pas­sant par Al­fred Hit­ch­cock et son com­po­si­teur Bernard Herr­mann, les couples ar­tis­tiques l’ont dé­mon­tré de­puis long­temps.

En po­li­tique, l’af­fi­ni­té du­rable est plus rare mais d’au­tant plus ef­fi­cace. De l’autre cô­té de l’At­lan­tique, la paire for­mée par le pré­sident George Bush et la se­cré­taire d’Etat Con­do­leez­za Rice fait fi­gure de mo­dèle. Mais la lutte pour le pou­voir peut ve­nir à bout des as­so­cia­tions les plus fu­sion­nelles. Ain­si, la ré­cente rup­ture entre Ma­rine Le Pen et Flo­rian Phi­lip­pot marque la fin d’un « work couple » qui sem­blait fait pour du­rer… Cô­té bu­si­ness, le par­tage des res­pon­sa­bi­li­tés en couple de tra­vail est pri­sé par les en­tre­pre­neurs de la Si­li­con Val­ley qui prennent exemple sur l’as­cen­sion conjointe de Mark Zu­cker­berg, le fon­da­teur de Fa­ce­book, et de son al­ter ego She­ryl Sand­berg, pré­si­dente de l’or­ga­ni­sa­tion.

Dans tous les cas, le couple de pros ga­ran­tit une co­hé­sion rare. Sur le ter­rain, Ca­thy et Chris­tophe, les édu­ca­teurs de rue, « font bloc ». « Les jeunes sentent notre force », dit Ca­thy. « Ils savent qu’on est fiables », com­plète Chris­tophe. Il y a vingt ans, ça n’a pour­tant pas été le « coup de foudre ». « Au dé­but, je ne com­pre­nais pas ce qu’elle di­sait, se sou­vient-il. On s’est d’abord re­ni­flé – on est as­sez crain­tifs – puis on s’est construit en­semble. » Les deux fortes per­son­na­li­tés n’ont pas non plus la même his­toire. Elle rit : « Je viens de la pe­tite bour­geoi­sie de droite fri­quée, lui d’un mi­lieu d’ou­vriers en­ga­gés. Je le trouve par­fois pro­lo, sa ma­nière de te­nir sa four­chette m’exas­père, tout comme ses “si j’au­rais”. Moi, j’ai un cô­té prout-prout qui

“IL EST L’UNE DES PER­SONNES QUI ME CONNAISSENT LE MIEUX” CA­THY

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