LES RÉ­SEAUX WAU­QUIEZ

Pour réus­sir à prendre la tête des Ré­pu­bli­cains en dé­cembre, le pa­tron de la ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes, qui a aus­si la pré­si­den­tielle de 2022 en ligne de mire, tente de cor­ri­ger son image de so­li­taire. Et de soi­gner ses re­la­tions. En­quête

L'Obs - - La Une - Par MAËL THIER­RY

Dé­bar­quer sans carte de vi­site n’est pas la meilleure fa­çon d’en­ri­chir son car­net d’adresses. C’est pour­tant ain­si qu’à l’été 2008 le jeune Laurent Wau­quiez part à la conquête de l’Amé­rique. A 33 ans, l’élu de Haute-Loire est dé­jà membre du gou­ver­ne­ment Fillon, mais il voit beau­coup plus loin. A la conven­tion dé­mo­crate de Den­ver, il vient as­sis­ter au sacre d’Oba­ma et nouer des con­tacts avec des élus amé­ri­cains. Sur place, il est ac­cueilli par un homme d’in­fluence, Alain Bauer, cri­mi­no­logue fran­çais dont les conseils sont pri­sés outre-At­lan­tique, qui pos­sède un piedà-terre dans la ville. C’est chez lui que le se­cré­taire d’Etat char­gé de l’Em­ploi se confec­tionne à la hâte, sur un pe­tit or­di­na­teur et du pa­pier épais, ses pre­mières cartes de vi­site en an­glais. Wau­quiez connais­sait dé­jà Bauer. En ar­ri­vant au gou­ver­ne­ment, il avait de­man­dé à ren­con­trer l’an­cien maître du Grand Orient de France, éga­le­ment ami de Sar­ko­zy. De­puis, les deux hommes ont tou­jours gar­dé le contact et, avant l’été, ils par­ta­geaient en­core un pe­tit dé­jeu­ner pour par­ler sé­cu­ri­té et ter­ro­risme. « Il est beau­coup plus com­plexe que l’image qu’il donne. Il est ca­ri­ca­tu­ré, mais il aime bien ça », dit Bauer.

Entre-temps, le jeune homme a fait du che­min et col­lec­tion­né les ga­lons : mi­nistre à plu­sieurs re­prises, pré­sident de la ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes… Et bien­tôt chef des Ré­pu­bli­cains? Du­rant toutes ces an­nées, il a étof­fé son ré­seau. Mais, dans ce do­maine, ce­lui qui pré­pare sa can­di­da­ture à l’Ely­sée en 2022 a en­core du che­min à faire. La faute à son ca­rac­tère, so­li­taire, sans em­pa­thie, voire bru­tal, disent ses dé­trac­teurs, qui sou­lignent qu’à la dif­fé­rence d’un Chi­rac ou d’un Sar­ko­zy Wau­quiez n’a pas de bande. Ce se­rait, as­surent ses proches, parce que ce « vi­lain pe­tit ca­nard de l’élite bien-pen­sante » vit au Puy-en-Ve­lay, loin de la vie mon­daine pa­ri­sienne. Il n’em­pêche, Laurent Wau­quiez est dé­sor­mais conscient que son ave­nir po­li­tique, na­tio­nal ou lo­cal, dé­pend de sa ca­pa­ci­té à élar­gir son cercle de re­la­tions. « Il est en train de se consti­tuer des ré­seaux », confirme l’ami Bauer. Re­vue de dé­tail des pi­liers du sys­tème Wau­quiez.

À MOI SAR­KO­ZY!

Dans son camp, l’homme à la par­ka rouge est connu pour sa pro­pen­sion à jouer des coudes et oc­cu­per la meilleure place sur la pho­to. Iro­nie de l’his­toire : c’est en fai­sant l’in­verse qu’il a d’abord cher­ché à se faire re­mar­quer. Nous sommes en 2004 et Brice Hor­te­feux, le meilleur ami de Ni­co­las Sar­ko­zy, tient mee­ting près du Puy-en-Ve­lay. A la fin de son in­ter­ven­tion, tous les no­tables du coin se pré­ci­pitent sur scène, sauf un, scot­ché à son siège pour bien si­gni­fier qu’il n’est pas comme les autres. Le jeune homme est ce­lui que Jacques Bar­rot, fi­gure très res­pec­tée en Haute-Loire, a choi­si pour lui suc­cé­der. L’Au­ver­gnat Hor­te­feux re­père vite cet am­bi­tieux qui veut se rap­pro­cher de Sar­ko­zy : « S’il ap­pre­nait qu’il al­lait faire un dé­pla­ce­ment à Cha­lon, il se le­vait à 4 heures du ma­tin pour être dans le train avec lui. » C’est « Brice » qui pré­sente le jeune « Laurent » à ce­lui qui est alors mi­nistre de l’In­té­rieur et fa­vo­ri pour la pré­si­den­tielle. Il reste au­jourd’hui son pre­mier sou­tien en sar­ko­zie. Il y a quelques se­maines, Hor­te­feux a dé­jeu­né avec Wau­quiez et l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique. Tous les week-ends, il le ta­quine par SMS : « N’ou­blie pas de faire tes crêpes. » Al­lu­sion à une dé­cla­ra­tion du dé­pu­té de Haute-Loire sui­vant la­quelle le di­manche en fa­mille était sa­cré, qu’il cui­si­nait des crêpes et que même si Oba­ma l’ap­pe­lait, il ne dé­cro­che­rait pas…

A droite, Laurent Wau­quiez est in­con­tes­ta­ble­ment le mieux pla­cé pour ré­cu­pé­rer l’hé­ri­tage de Sar­ko­zy. Il s’en ins­pire sur la forme et le fond, ad­mire sa « ca­pa­ci­té à bri­ser les ta­bous ». Il agrège au­tour de lui les proches de l’ex-chef de l’Etat, comme le dé­pu­té de Nice Eric Ciot­ti ou l’ex-pa­tron de la po­lice Fré­dé­ric Pé­che­nard. Il met en scène sa re­la­tion avec l’an­cien pré­sident : « Ils s’ap­pellent une fois par se­maine, dînent en­semble une fois par mois », as­sure un de ses proches. Le 17 oc­tobre der­nier, il a été re­çu à dé­jeu­ner rue de Mi­ro­mes­nil en pré­sence de plu­sieurs élus sar­ko­zystes du Sud comme Georges Fe­nech, Ber­nard Rey­nès ou Phi­lippe Co­chet. Une forme d’adou­be­ment. Comme à chaque ren­dez-vous, l’ex-pré­sident lui a conseillé de « s’élar­gir », de « ras­sem­bler ».

Cette en­tente n’al­lait pour­tant pas de soi : Sar­ko­zy se mé­fiait de ce mi­nistre pres­sé qui en 2012 lui avait grillé la po­li­tesse pour an­non­cer le sau­ve­tage de l’usine Le­ja­by, puis qui avait cri­ti­qué

ses « ré­for­mettes ». Mais en 2014, lorsque l’an­cien pré­sident re­vient pour conqué­rir son par­ti, il tope avec le dé­pu­té de Hau­teLoire, qui né­go­cie le se­cré­ta­riat gé­né­ral, un poste clé pour soi­gner ses re­la­tions avec les élus. De­puis, l’al­liance tient, mal­gré tous les an­ti-Wau­quiez ve­nus ré­cla­mer sa tête dans le bu­reau de Sar­ko­zy. Un bon connais­seur des Ré­pu­bli­cains met ce­pen­dant en garde les cadres sar­ko­zystes : « Beau­coup s’ima­ginent qu’avec Laurent pré­sident, ils vont ré­cu­pé­rer le par­ti, qu’ils consi­dèrent comme leur chose. Ils s’illu­sionnent. »

SENS COM­MUN

Une bise à « Frigide » avant la messe. Le 8 sep­tembre der­nier, à l’en­trée de la ba­si­lique de Four­vière, le gra­tin des élus lyon­nais est ac­cueilli par le car­di­nal Bar­ba­rin. L’ex-maire et dé­sor­mais mi­nistre de l’In­té­rieur Gé­rard Col­lomb, un ha­bi­tué, est là. Le pré­sident de la ré­gion, Laurent Wau­quiez, aus­si. Comme chaque an­née, la cé­ré­mo­nie du Voeu des éche­vins com­mé­more cet épi­sode da­tant de 1643, quand les au­to­ri­tés po­li­tiques lo­cales ont prê­té al­lé­geance au pou­voir re­li­gieux en de­man­dant à la Vierge de les pro­té­ger de la peste. Etre pré­sent, c’est choyer l’élec­to­rat ca­tho­lique, puis­sant à Lyon. Wau­quiez soigne les sym­boles, fait la bise à l’ex-fi­gure de la Ma­nif pour tous Frigide Bar­jot, qui n’est pour­tant pas une in­time. « Son at­ti­tude pu­blique en­vers moi est tou­jours la même, c’est l’un des seuls », sou­ligne cette der­nière. Deux ans plus tôt, il avait dé­jà fait un dé­tour pour l’em­bras­ser. C’était le 2 no­vembre 2015 à Lyon, où le can­di­dat aux ré­gio­nales pas­sait son grand oral de­vant la Ma­nif pour tous. Sous les ap­plau­dis­se­ments, il avait re­dit son op­po­si­tion à la loi Tau­bi­ra, au nom des « va­leurs », mais aus­si son at­ta­che­ment à l’école pri­vée, où étaient alors sco­la­ri­sés ses deux en­fants.

Dans sa fa­mille po­li­tique, l’ex-maire du Puy-en-Ve­lay a été l’un des pre­miers à choyer les an­ti-ma­riage ho­mo et leur éma­na­tion po­li­tique, Sens com­mun. Ce n’était pas écrit : à Sciences-Po, il avait lais­sé à cer­tains de ses ca­ma­rades le sou­ve­nir d’un étu­diant va­gue­ment so­cial-dé­mo­crate. En 2011-2012, lors­qu’à son ca­bi­net de mi­nistre, où les ca­tho­liques sont bien re­pré­sen­tés, des notes re­montent lui conseillant de s’op­po­ser au pro­jet de ma­riage ho­mo­sexuel, elles res­tent plu­sieurs se­maines dans les ti­roirs. Preuve que Wau­quiez hé­site à s’em­pa­rer de ce su­jet sen­sible. Jus­qu’à ce que le 13 jan­vier 2013 il s’af­fiche, un au­to­col­lant « un pa­pa et une ma­man » sur sa par­ka rouge, au dé­fi­lé pa­ri­sien de la Ma­nif pour tous. Sa pre­mière ma­ni­fes­ta­tion en tant qu’élu.

« Il a com­pris très tôt que Sens com­mun était une caisse de ré­so­nance qu’il pou­vait uti­li­ser, ex­plique un an­cien du mou­ve­ment. Il s’ap­puie sur ces ré­seaux qui sont très mi­li­tants. Ce­la lui a ser­vi aux ré­gio­nales car, après Pa­ris, le plus gros ba­taillon ré­gio­nal de la Ma­nif pour tous est à Lyon. Et il a vu lors de la pri­maire de la droite qu’il y avait un ré­ser­voir de voix puis­sant dans la Ma­nif pour tous. » Un so­cia­liste lyon­nais ren­ché­rit : « Wau­quiez a beau­coup plus mi­sé sur les ré­seaux ca­thos que sur les ré­seaux francs-ma­çons. Lyon est une ville très Grand Orient de France, qui ne se re­trouve pas chez lui. Lors­qu’il a fait une te­nue blanche fer­mée [réunion ma­çon­nique à la­quelle un pro­fane est in­vi­té, NDLR] à la CroixRousse, juste après son élec­tion, il a été cha­hu­té par quelques frères. » Il faut dire que le nou­veau pré­sident a fait ins­tal­ler dans son hô­tel de ré­gion une crèche de Noël, ju­gée illé­gale par le tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif. Il a aug­men­té les sub­ven­tions à l’en­sei­gne­ment pri­vé. Dans sa ma­jo­ri­té, il compte une élue de Sens com­mun, Anne Lorne, aux po­si­tions ou­ver­te­ment an­ti-LGBT. A Pa­ris, il s’est rap­pro­ché de Ma­de­leine Ba­zin de Jes­sey, égé­rie de la Ma­nif pour tous, dont le frère a été sta­giaire dans son ca­bi­net, au mi­nis­tère de l’Em­ploi. « A une époque, elle ne ju­rait plus que par lui. Laurent par-ci, Laurent par-là… » ra­conte un an­cien de Sens com­mun. Mais, se­lon cette der­nière, leur der­nier tête-àtête re­mon­te­rait à jan­vier 2016. Mi-oc­tobre, le can­di­dat à la pré­si­dence de LR avait pré­vu d’as­sis­ter à l’uni­ver­si­té de ren­trée de Sens com­mun… Avant de se dé­com­man­der in ex­tre­mis, à cause de la main ten­due du pré­sident du mou­ve­ment, Ch­ris­tophe Billan, à Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen. Trop com­pro­met­tant.

L’air de rien, Wau­quiez mo­di­fie d’ailleurs son dis­cours : il ne veut plus re­ve­nir sur le ma­riage gay mais ré­for­mer la fi­lia­tion. « Il a un peu le­vé le pied sur ces su­jets, ra­conte un de ses vieux amis, ho­mo­sexuel. Lors d’une émis­sion du “Grand Ju­ry” RTL, il a même ci­té les fa­milles ho­mo­pa­ren­tales comme étant une forme de fa­mille. A la fin, il m’a dit : “Tu vois, j’en ai par­lé pour toi!” » D’après ses proches, Wau­quiez est conscient d’un risque : se re­trou­ver en­fer­mé dans l’image du can­di­dat ré­ac, otage de Sens com­mun. D’où la pré­sence à ses cô­tés de la jup­péiste Vir­gi­nie Cal­mels, fa­vo­rable à l’adop­tion par les couples de même sexe. « Wau­quiez a be­soin de Sens com­mun pour ga­gner le par­ti, ex­plique un proche. Mais à la pré­si­den­tielle, tu ne ras­sembles pas 51% des Fran­çais sur un conser­va­tisme so­cié­tal ex­ces­sif. »

LA CARTE RÉ­GIO­NALE

Le 3 juillet der­nier, à La Su­crière, haut lieu cultu­rel de Lyon, Laurent Wau­quiez n’est pas peu fier : Laurent Sol­ly, un ex-« sar­ko-boy » de­ve­nu di­rec­teur gé­né­ral de la fi­liale fran­çaise de Fa­ce­book, a fait le dé­pla­ce­ment pour an­non­cer un grand par­te­na­riat avec la ré­gion. En Au­vergne-Rhône-Alpes, le géant du web va of­frir une bourse aux em­plois mais aus­si des for­ma­tions pour les PME et les élus. « L’in­croyable ca­deau de Laurent Wau­quiez à Fa­ce­book », titre le ma­ga­zine « Lyon Ca­pi­tale », qui sou­ligne que l’en­tre­prise veut jus­te­ment se po­si­tion­ner sur ce mar­ché des offres de jobs. Chez Fa­ce­book, on sou­ligne que l’ini­tia­tive n’est pas com­mer­ciale (le bé­né­fi­ciaire du contrat est la start-up Work 4, dont Fa­ce­book est par­te­naire). On est loin, mal­gré tout, de la pré­fé­rence ré­gio­nale tant van­tée par le pré­sident de ré­gion… Qu’im­porte. « Wau­quiez montre qu’il est ca­pable de faire ve­nir Fa­ce­book, ça lui per­met de briller », dé­crypte un ob­ser­va­teur lo­cal.

Pré­sident d’une ré­gion de 7,8 mil­lions d’ha­bi­tants et de 3,7 mil­liards de bud­get, le pro­bable fu­tur chef des Ré­pu­bli­cains dis­pose au­jourd’hui d’une belle vi­trine. Et de le­viers pour soi­gner les mi­lieux po­li­tiques et éco­no­miques. Pour les pre­miers, il s’ap­puie sur deux hommes de l’ombre : Ar­naud Beu­ron, son conseiller à ses cô­tés de­puis dix ans, et Ange Sit­bon, un spé­cia­liste de la

“SON AT­TI­TUDE PU­BLIQUE EN­VERS MOI EST TOU­JOURS LA MÊME, C’EST L’UN DES SEULS.” FRIGIDE BAR­JOT

carte élec­to­rale dé­bau­ché à l’UMP pour en faire son dé­lé­gué gé­né­ral aux re­la­tions avec les élus. Dans les cou­loirs du conseil ré­gio­nal, ce der­nier est dé­sor­mais pré­sen­té comme « l’émi­nence grise » et « la plaque tour­nante des sub­ven­tions », puisque les de­mandes re­montent à son ni­veau. Dans sa ré­gion, Wau­quiez le mal-ai­mé peut se tar­guer d’avoir ob­te­nu le par­rai­nage de presque tous les par­le­men­taires. Et il a bien sûr le sou­tien de sa mère, Eliane Wau­quiez-Motte, qui est aus­si la maire du Cham­bon-sur-Li­gnon, haut lieu de la Ré­sis­tance.

A Pa­ris, Wau­quiez, is­su d’une fa­mille d’in­dus­triels et qui a fré­quen­té les meilleures écoles, dis­po­sait dé­jà de so­lides re­lais dans le monde éco­no­mique. Le ban­quier Em­ma­nuel Gold­stein, qui fut son prof à Sciences-Po, est l’un de ses amis et lui pré­sente des chefs d’en­tre­prise « pour par­faire sa culture éco­no­mique ». An­dré Fran­çois-Pon­cet, fi­nan­cier, an­cien pa­tron de Mor­gan Stan­ley et de BC Part­ners en France, lui a ou­vert son car­net d’adresses. Pen­dant la cam­pagne Fillon, Wau­quiez s’est aus­si rap­pro­ché d’Hen­ri de Cas­tries, l’ex-PDG d’Axa. Mais, pour par­tir à la conquête de Rhône-Alpes, il a mi­sé sur le tis­su lo­cal. « Il s’est ap­puyé sur les ré­seaux so­cio­pro­fes­sion­nels : pré­si­dents de chambre des mé­tiers, d’agri­cul­ture, de la fé­dé­ra­tion ré­gio­nale du bâ­ti­ment. Il a mis ces lob­bys com­plè­te­ment en place », dé­nonce l’an­cien pré­sident PS de la ré­gion Jean-Jack Quey­ranne. Pour co­di­ri­ger avec lui l’agence de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ré­gio­nale, Wau­quiez a fait ap­pel au puis­sant pa­tron de Michelin, Jean-Do­mi­nique Se­nard. Au sein du pa­tro­nat lyon­nais, plu­tôt ré­ser­vé à son égard au dé­part, il peut comp­ter sur un autre homme d’in­fluence, Oli­vier Gi­non, le pa­tron du géant de l’évé­ne­men­tiel GL Events, éga­le­ment prin­ci­pal ac­tion­naire du club de rug­by de Lyon, qui as­sis­tait à ses voeux en jan­vier der­nier.

Des ré­ti­cences de­meurent pour­tant. « Le monde éco­no­mique à Lyon est un peu plus sé­duit qu’avant mais ceux qui savent pla­cer leurs billes sont chez Col­lomb et Ma­cron, ex­plique un ob­ser­va­teur lo­cal. Cer­tains pa­trons ont peur de s’af­fi­cher avec Wau­quiez : si un jour il tend la main à Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, ça la fiche mal. Etant don­né le pas­sé dans cette ré­gion [en 1998, Charles Millon a été élu pré­sident avec les voix des élus Front na­tio­nal], il y a un trau­ma­tisme. » Le can­di­dat à la pré­si­dence de LR a beau le ré­pé­ter – ja­mais il ne fe­ra d’al­liance –, le soup­çon lui colle à la peau jusque dans son camp.

LES PEN­SEURS CONSER­VA­TEURS

Ce 11 oc­tobre, au siège des Ré­pu­bli­cains, Wau­quiez est comme un pois­son dans l’eau. Pour la pre­mière fois, il as­siste aux « ate­liers de la re­fon­da­tion » or­ga­ni­sés par son par­ti. Il faut dire que le thème sied à mer­veille à ce­lui qui ap­pelle son camp à ne plus bais­ser la tête : « Pour­quoi la droite a-t-elle tant de mal à s’as­su­mer ? » A la tri­bune, le so­cio­logue qué­bé­cois Ma­thieu Bock-Cô­té, au­teur d’un es­sai sur « le Mul­ti­cul­tu­ra­lisme comme re­li­gion po­li­tique », ex­plique que la droite se laisse pié­ger par le concept de droi­ti­sa­tion im­po­sé par la gauche. Wau­quiez boit du pe­tit-lait, lui donne du « Ma­thieu », as­sure à son tour que « la di­ver­si­té ou le mul­ti­cul­tu­ra­lisme » ne sont « pas une pro­messe d’es­pé­rance pour la France ». Il n’a ren­con­tré l’in­ter­ve­nant ca­na­dien que quelques heures plus tôt, lors d’un dé­jeu­ner or­ga­ni­sé à son ini­tia­tive avec des élus.

Dans cette cam­pagne, l’énarque et nor­ma­lien lit, ren­contre et dis­cute avec les in­tel­lec­tuels. Et il veut que ce­la se sache. Il a in­vi­té Mar­cel Gau­chet à ex­po­ser son livre, « Com­prendre le mal­heur fran­çais », de­vant quelques élus à l’As­sem­blée, échange avec le phi­lo­sophe ver­saillais pri­sé de la Ma­nif pour tous Fran­çois-Xa­vier Bel­la­my, re­prend au géo­graphe Ch­ris­tophe Guilluy sa for­mule sur « la France pé­ri­phé­rique » dans ses dis­cours, ap­pelle le jour­na­liste Alexandre De­vec­chio pour le fé­li­ci­ter d’une de ses tri­bunes sur la jeu­nesse conser­va­trice pu­bliée sur le site Fi­ga­roVox. Au contact ou à la lec­ture des uns et des autres, l’agré­gé d’his­toire nour­rit son dis­cours sur les va­leurs, l’iden­ti­té fran­çaise me­na­cée par le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, le re­fus d’un dis­cours uni­que­ment cen­tré sur l’éco­no­mie. « Il es­saie de faire l’éponge avec le mi­lieu in­tel­lec­tuel, il a lan­cé des fi­lets », confirme Hor­te­feux. « Il a eu l’in­tel­li­gence de com­prendre qu’il se passe quelque chose, que les pa­ra­digmes changent, que la droite ne peut pas res­ter sur le dis­cours tech­no-eu­ro­péen au­quel elle s’était conver­tie de­puis Gis­card », as­sure un autre de ses amis, l’es­sayiste Ca­mille Pas­cal. L’his­to­rien, an­cien col­la­bo­ra­teur de Sar­ko­zy, connaît bien Wau­quiez, qui fut son élève à la Sor­bonne dans un cours consa­cré à « la culture ma­té­rielle sous l’An­cien Ré­gime ». Les deux hommes se sont re­trou­vés quand l’un était mi­nistre de Sar­ko­zy et l’autre son conseiller à l’Ely­sée. Ils se parlent ré­gu­liè­re­ment, et Pas­cal voit au­jourd’hui son ami comme le par­fait « an­ti-Ma­cron ».

Du­rant les an­nées Sar­ko­zy, Wau­quiez avait fré­quen­té un autre pen­seur de la droite, alors conseiller du prince : Pa­trick Buis­son, qu’il ren­contre à l’hi­ver 2007 et voit à plu­sieurs re­prises pen­dant le quin­quen­nat. « Sa conver­sion in­tel­lec­tuelle s’est jouée à ce mo­ment-là », as­sure un de ses an­ciens col­la­bo­ra­teurs. Pré­sen­té comme l’hé­ri­tier du dé­mo­crate-chré­tien Bar­rot, le jeune loup de­vient eu­ros­cep­tique et dé­nonce « le can­cer de l’as­sis­ta­nat ». L’an­cien pa­tron de « Mi­nute », qui mise sur cet élu pro­met­teur, lui conseille de creu­ser le sillon d’une droite iden­ti­taire. C’est dans sa ville du Puy-en-Ve­lay qu’il or­ga­nise en 2011 un dé­pla­ce­ment pré­si­den­tiel pour van­ter la France éter­nelle des ca­thé­drales. Mais l’af­faire des en­re­gis­tre­ments vo­lés est pas­sée par là. Of­fi­ciel­le­ment, Wau­quiez ne voit plus au­jourd’hui l’in­tel­lec­tuel maur­ras­sien. Le 16 mai der­nier, juste après l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron, Buis­son ci­tait pour­tant en­core son nom lors d’une confé­rence or­ga­ni­sée à Ver­sailles de­vant le mou­ve­ment des Veilleurs. Il sa­luait le seul mi­nistre de Sar­ko­zy à avoir dé­fi­lé contre le ma­riage ho­mo. « Sur le pa­pier, le conser­va­tisme a tout pour être la force al­ter­na­tive des an­nées qui viennent », as­su­rait le pa­tron de la chaîne His­toire. De­vant l’as­sis­tance, il ap­pe­lait aus­si la droite à « mettre fin à ce fa­meux front ré­pu­bli­cain, piège ten­du par la gauche ». Coïn­ci­dence? C’est jus­te­ment la po­si­tion qu’avait dé­fen­due son an­cien pou­lain, quelques se­maines au­pa­ra­vant, le 24 avril, lors du bu­reau po­li­tique des Ré­pu­bli­cains au len­de­main du pre­mier tour de la pré­si­den­tielle. Wau­quiez avait alors plai­dé, avec suc­cès, pour ne pas ap­pe­ler ou­ver­te­ment à vo­ter Em­ma­nuel Ma­cron face à Ma­rine Le Pen.

“IL ES­SAIE DE FAIRE L’ÉPONGE AVEC LE MI­LIEU IN­TEL­LEC­TUEL, IL A LAN­CÉ DES FI­LETS.” BRICE HOR­TE­FEUX

Laurent Wau­quiez pose pour les jour­na­listes près des Es­tables (Haute-Loire), le 3 sep­tembre der­nier. A ses cô­tés, Vir­gi­nie Cal­mels. A l’ar­rière-plan, Eric Ciot­ti.

Dans le cor­tège de la Ma­nif pour tous, à Pa­ris, en oc­tobre 2014.

Avec Ni­co­las Sar­ko­zy à la ca­thé­drale du Puy-en-Ve­lay, en mars 2011.

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