LA FEMME RÉVOLTÉE

Es­sayiste, au­teur de « Notre France. Dire et ai­mer ce que nous sommes ».

L'Obs - - Les Chroniques - Par RA­PHAËL GLUCKS­MANN R. G.

Le su­jet sus­cite le ma­laise, voi­là pour­quoi il faut le creu­ser. Je dé­teste la dé­la­tion et toute sorte de déshu­ma­ni­sa­tion : j’avais toutes les rai­sons d’être re­bu­té par le ha­sh­tag #ba­lan­ce­ton­porc. Je suis at­ta­ché à la pré­somp­tion d’in­no­cence et à l’état de droit : voir les ré­seaux so­ciaux s’éri­ger en tri­bu­naux a de quoi m’in­quié­ter. Mais j’ai lu les té­moi­gnages, en­ten­du les cris, écou­té les plaintes. Et j’ai com­pris qu’il se jouait quelque chose d’es­sen­tiel. Pour nous tous.

Le cas Wein­stein est dé­pas­sé par la se­cousse sis­mique qu’il a pro­vo­quée. Le sys­tème de si­lence et de com­plai­sances mis en place aux Etats-Unis a une si­gni­fi­ca­tion po­li­tique in­dé­niable, ré­vé­lant le fonc­tion­ne­ment en vase clos d’« élites » qui se croient tout per­mis et se par­donnent fa­ci­le­ment ce qu’elles condamnent avec vé­hé­mence chez le com­mun des mor­tels. Mais ce qui se pro­duit de­puis des se­maines va bien au-de­là et touche à l’uni­ver­sel. Est mis en ac­cu­sa­tion notre rap­port au pou­voir. Sexuel et pas seule­ment sexuel. Par­tout. Nous sommes face à une ques­tion de do­mi­na­tion. Et un phé­no­mène sou­dain, in­at­ten­du d’in­ver­sion chao­tique des rap­ports de force. Un re­tour de ba­lan­cier ha­billé en épi­dé­mie de « ba­lances ».

Face à la li­bé­ra­tion tu­mul­tueuse de la pa­role fé­mi­nine, ceux qui s’offusquent d’un ha­sh­tag pro­vo­ca­teur ou parlent de « lyn­chage », ceux qui clament leur dé­goût des formes plus fort que leur ef­froi du fond choi­sissent mal leur co­lère. Une ré­volte a lieu sous nos yeux. Or, une ré­volte n’est pas tou­jours po­lie. Elle l’est même très ra­re­ment. Une ré­volte est l’ex­pres­sion d’un ras-le-bol, d’un haut-le-coeur trop long­temps conte­nu. Elle sur­git brus­que­ment, comme une érup­tion vol­ca­nique, par ef­frac­tion et sans se sou­cier des codes.

En­fin ! Non pas : « En­fin les vic­times parlent ! », mais : « En­fin nous sommes obli­gés de les écou­ter ! » De prendre au sé­rieux ce qu’elles disent. D’être mal à l’aise. De ques­tion­ner nos propres com­por­te­ments. Le har­cè­le­ment dé­crit dans les cen­taines de textes pu­bliés sur la Toile n’a rien à voir avec l’es­prit ga­lant ou gri­vois dont cer­tains disent craindre la dis­pa­ri­tion sous les coups de bou­toir d’un fé­mi­nisme trop vite taxé de pu­ri­ta­nisme. C’est une op­pres­sion. Et pour lut­ter contre une op­pres­sion, il faut d’abord la dire, la ra­con­ter. Dans des termes qui heurtent. Nous en sommes là.

Les ca­hiers de do­léances en ligne ne sont ni des trai­tés phi­lo­so­phiques ni des cours de droit. Ils sont à l’image du « Dé­gage ! » des ré­vo­lu­tions arabes : sans pla­ni­fi­ca­tion préa­lable, ni pro­gramme pour l’ave­nir. Spon­ta­nés. Ho­ri­zon­taux. La co­lère était là. Elle at­ten­dait son kai­ros, son mo­ment, pour se dé­ver­ser, hors de toute struc­ture, tel un fleuve sor­tant de son lit. Ce sont les ha­bits de la ré­volte à l’époque des ré­seaux so­ciaux. L’ère des pro­phètes, des avant-gardes, des ré­vo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels chers à Lé­nine a pris fin. L’in­di­vi­du qui s’em­pare d’un ha­sh­tag fait acte de pré­sence et s’ex­prime en son nom propre sans sou­ci de l’har­mo­nie gé­né­rale. La li­ber­té a pour co­ro­laire la ca­co­pho­nie. Les flots de mots désor­don­nés de Fa­ce­book et Twit­ter ont des consé­quences concrètes im­mé­diates. Ils en­cou­ragent des vic­times de viols à por­ter plainte. Le cas de Ta­riq Ra­ma­dan est à ce titre élo­quent. Il rap­pelle à quel point « Tar­tuffe » est une pièce éter­nel­le­ment d’ac­tua­li­té : tout di­rec­teur de conscience semble s’ins­crire dans les pas du prê­cheur/abu­seur de Mo­lière qui, du haut d’une foi sup­po­sée pure, s’au­to­rise à « re­gar­der le monde comme du fu­mier » et donc à s’y com­por­ter en « porc ». La jus­tice seule di­ra si l’ac­cu­sé Ra­ma­dan est cou­pable et dé­ci­de­ra de la ma­nière de le pu­nir s’il l’est. Mais le tom­be­reau d’im­mon­dices dé­ver­sé sur les plai­gnantes est en soi une jus­ti­fi­ca­tion de la li­bé­ra­tion de la pa­role tous azi­muts à la­quelle nous as­sis­tons.

Nul mi­lieu n’est im­mu­ni­sé contre ces re­la­tions de do­mi­na­tion qui se tra­duisent sexuel­le­ment par le har­cè­le­ment ou, pous­sées à bout, par le viol. Les or­ga­ni­sa­tions de gauche of­fi­ciel­le­ment fé­mi­nistes sont aus­si tou­chées que les autres. Car ce qui est en cause ici n’est pas une idéo­lo­gie, ré­ac­tion­naire ou pro­gres­siste, mais une pra­tique de la do­mi­na­tion ca­rac­té­ri­sant tout groupe hu­main struc­tu­ré ver­ti­ca­le­ment. Ce qui est en cause, c’est la men­ta­li­té au­to­ri­taire, la fi­gure du pe­tit chef. Et ce­la se re­trouve chez Lidl au­tant qu’à Hol­ly­wood, chez les doc­teurs en théo­lo­gie comme chez les mi­li­tants po­li­tiques. C’est uni­ver­sel. Loin de tour­ner la page en se pin­çant le nez, il faut au contraire gé­né­ra­li­ser le mou­ve­ment. Faire qu’il touche plus de ca­té­go­ries so­ciales, qu’il abatte les murs cultu­rels, qu’il force les portes des usines et ouvre les fe­nêtres des lieux de culte. Une brèche s’est ou­verte. Ne la lais­sons pas se re­fer­mer. L’im­po­li­tesse de la ré­volte vau­dra tou­jours mieux que l’op­pres­sion bien­séante.

CEUX QUI S’OFFUSQUENT D’UN HA­SH­TAG PRO­VO­CA­TEUR, CEUX QUI CLAMENT LEUR DÉ­GOÛT DES FORMES PLUS FORT QUE LEUR EF­FROI DU FOND CHOI­SISSENT MAL LEUR CO­LÈRE.

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