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ES­SAI SUR LE FOU DE CHAM­PI­GNONS, PAR PE­TER HANDKE, TRA­DUIT DE L’AL­LE­MAND PAR PIERRE DESHUSSES, GAL­LI­MARD, 160 P., 14 EU­ROS.

L'Obs - - Sommaire - DI­DIER JA­COB

Pour­quoi Pe­ter Handke ra ole-t-il au­tant des cham­pi­gnons ? Pour ce pè­le­rin de l’es­sen­tiel, ils sont bien da­van­tage qu’un ali­ment qu’on jette dans la poêle avec de l’ail et du per­sil. Ils at­testent qu’un autre monde existe, en pa­ral­lèle au nôtre, gou­ver­né par la len­teur, la sur­prise, le si­lence, l’in­ex­pri­mable. Le cham­pi­gnon, c’est l’an­ti­con­tem­po­rain. « En dé­pit de tous les ba­var­dages ve­ni­meux du quo­ti­dien, les pluies cor­ro­sives d’été et d’au­tomne, les ap­pels em­poi­son­nés re­çus dans tous les cen­traux té­lé­pho­niques de la terre », le cham­pi­gnon pousse par­fois. Il y a donc de l’es­poir. Mais il y a aus­si, pour le ro­man­cier al­le­mand le plus doué de sa gé­né­ra­tion, le sus­pense at­ta­ché à sa quête, plus ha­le­tante que n’im­porte quelle en­quête cri­mi­nelle où les po­li­ciers, pres­sés de re­trou­ver le corps de la vic­time dans le pe­tit bois où elle a dis­pa­ru, n’ont que faire de ces ma­gni­fiques gi­rolles qu’ils pié­tinent al­lè­gre­ment. Quel plai­sir, plus de vingt-cinq ans après son « Es­sai sur la fa­tigue », qui ou­vrait une sé­rie de ré­cits sur le thème du quo­ti­dien, de re­trou­ver, in­chan­gé dans sa ca­pa­ci­té à émou­voir et son rythme si par­ti­cu­lier, le style à la fois pré­cis, confiant, ample, ré­con­for­tant et en tout point ad­mi­rable de l’au­teur de textes aus­si ma­jeurs que « Lent Re­tour » ou « l’Heure de la sen­sa­tion vraie ». Et quelle iro­nie de dé­cou­vrir que, dans les ou­vrages du même au­teur si­gna­lés par l’édi­teur en fin de vo­lume, la fée in­for­ma­tique a trans­for­mé le titre de ce der­nier ou­vrage en « l’Heure de la sen­sa­tion » – quand l’es­sen­tiel, jus­te­ment, était qu’elle soit vraie. N’im­porte: cette heure-là est ici celle de la pous­sée du cèpe dans la ro­sée de la nuit. Et pour qui, cueillette oblige, s’en va de chez lui de bon ma­tin, la vi­sion d’un par­terre de gi­rolles peut pro­vo­quer une émo­tion qua­si re­li­gieuse, comme de voir un Ch­rist dans une église ou, au Mo­MA, « les De­moi­selles d’Avi­gnon ». Handke ra­conte ain­si, dans ce ré­cit à la beau­té rare, la fo­lie presque mys­tique qui s’em­pare de son ami d’en­fance, de­ve­nu avo­cat in­ter­na­tio­nal, « pris d’im­pé­tuo­si­té », à l’heure de s’en­fon­cer dans les bois et d’y dé­ni­cher le bo­let de ses rêves. « Puis ve­nait le mo­ment de la dé­cou­verte, de l’ap­pa­ri­tion : (…) ré­dui­sant au si­lence l’in­fi­ni ba­var­dage in­té­rieur, ré­dui­sant au si­lence les ren­gaines sans âme, (…) ré­dui­sant au si­lence et au si­lence et au si­lence, lais­sant le si­lence s’ins­tal­ler et de­ve­nir si­lence. »

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