Rap Le re­tour du slow

Le rap fran­çais RA­LEN­TIT pour de­ve­nir pla­nant et RO­MAN­TIQUE. La faute à la CODÉINE

L'Obs - - Sommaire - Par FA­BRICE PLISKIN

Un peu de ten­dresse au mi­lieu du chaos, de frot­ti-frot­ta au mi­lieu des « ka­lach »? Ces der­niers temps, tout un pan du rap fran­çais dé­cé­lère. Le slow qui do­rait ja­dis la va­rié­té fran­çaise en mode été in­dien et Trente Glo­rieuses fe­rait-il son re­tour là même où on ne l’at­ten­dait pas, dans le champ né­vral­gique et fré­né­tique du rap, mu­sique ré­pu­tée sans es­poir et sau­va­geonne ? Rap : at­ten­tion ra­len­tis­se­ment? En France, avec les mor­ceaux pla­nants et né­bu­leux du groupe PNL, dit cloud rap, le rythme s’était dé­jà alan­gui, bien en de­çà des 90 bat­te­ments par mi­nute de l’or­tho­doxie hip-hop. Et voi­ci que « le Code », du beat­ma­ker ven­déen Myth Sy­zer, beau mor­ceau en­gour­di, presque flem­mard, où le tem­po semble sus­pendre son vol, s’im­pose comme le tube fran­çais de toutes les soi­rées. Dans « le Code », ni dea­ler ni « ka­lach », tout n’est plus que love, ro­man-pho­to, si­rop de lan­gueur et ro­man­tisme d’Epi­nal: « Don­ne­moi le code du bâ­ti­ment mon amour, J’te fe­rai la cour, oui, tous les jours, J’te fe­rai l’amour, mon amour mon amour. » A l’ori­gine du « Code », une rup­ture amou­reuse : « On ve­nait de se sé­pa­rer avec ma co­pine et je vou­lais lui rendre vi­site par sur­prise, ra­conte Myth Sy­zer. Je n’ai pas pu : le code de son im­meuble [à Saint-Ouen] avait chan­gé. Pour moi, “le Code” per­pé­tue l’es­prit de la va­rié­té fran­çaise des an­nées 1980 et 1990 », ex­plique ce fils d’un ébé­niste de La Roche-sur-Yon. Le rap­peur Ichon, qui chante sur « le Code », chante aus­si sur « Si l’on ride », pa­vane lan­guis­sante et bu­co­lique avec che­val et feu de bois, qui évoque Voul­zy et Ba­la­voine. Sur « La fête est fi­nie », le nou­vel al­bum d’Orel­san, il y a aus­si un cloud rap in­do­lent, de la même veine: « la Lu­mière ». Mais, cette fois, le thème n’est pas l’état amou­reux. C’est l’ex­tase de la drogue: « Je sais pas ce qu’ils ont glis­sé dans mon verre pour que la nuit de­vienne la lu­mière… Al­lé­luia », psal­mo­die Orel­san, avec un trouble émer­veille­ment et un Vo­co­der. « La Lu­mière » éclaire « le Code ». Car le ra­len­tis­se­ment du rap s’en­ra­cine dans les pra­tiques toxi­co­ma­niaques des rap­peurs: ce chan­ge­ment de vi­tesse s’ex­plique no­tam­ment par l’usage ré­créa­tif de la codéine. En France, la presse l’ap­pelle « la drogue des ados ». En juillet 2017, le mi­nis­tère de la San­té ins­cri­vait cet opia­cé dor­mi­tif, que l’on trouve no­tam­ment dans le si­rop contre la toux, sur la liste des mé­di­ca­ments dé­li­vrés uni­que­ment sur or­don­nance, après la mort par over­dose d’une ado­les­cente de 16 ans. D’un point de vue stric­te­ment es­thé­tique, les ver­tus re­laxantes de la codéine s’op­posent aux ef­fets psy­cho­sti­mu­lants de la co­caïne et du crack co­caïne, qui in­fu­saient le rap des ori­gines, dans les an­nées 1980. La pre­mière ra­len­tit le rythme car­diaque, les se­conds l’ac­cé­lèrent. « Pour ex­pli­quer le ra­len­tis­se­ment ac­tuel d’une cer­taine par­tie du rap, il faut re­mon­ter à DJ Screw », ex­plique Myth Sy­zer. Une page d’ar­chéo­lo­gie : Ro­bert Earl Da­vis Jr., alias DJ Screw, est mort d’une over­dose de codéine en 2000. C’est lui qui, du­rant les an­nées 1990, dans les quar­tiers sud de Hous­ton, com­mence à ré­duire la vi­tesse des disques sur ses pla­tines. Sous son in­fluence, le dir­ty South, ce rap ori­gi­naire du sud des Etats-Unis, des­cend jus­qu’à 60 bat­te­ments par mi­nute. Au dé­but des an­nées 2010, des rap­peurs comme A$AP Ro­cky et Young Thug consomment de la codéine sous forme de cock­tail (si­rop à la codéine + pro­mé­tha­zine + Sprite + bon­bon) et nomment ex­pres­sé­ment le pro­duit dans des mor­ceaux gor­gés de non­cha­loir. Ci­tons par exemple « Co­deine Cra­zy » de Fu­ture. « En France, il y a bien long­temps que le rap a dé­lais­sé la ré­volte, la re­ven­di­ca­tion so­ciale et les “Nique la po­lice”, ex­plique Sté­phane Nd­ji­gui, res­pon­sable du pôle ur­bain chez Be­cause. Le mes­sage de ce rap lent, c’est, par­don pour l’ex­pres­sion, “On s’en bat les couilles de vous, on est dans notre monde, dans nos ré­seaux, nos soi­rées”. » Le rap cou­pé à la codéine fa­çonne un monde pa­ral­lèle. Il fait sé­ces­sion d’avec ce qu’on ap­pelle le monde com­mun. Il ne re­ven­dique rien qu’un droit illi­mi­té à un ir­ré­den­tisme ab­so­lu.

Pure chan­son d’amour, « le Code » s’ins­crit dans cette gé­néa­lo­gie de la len­teur. Evi­dé de son fu­neste hé­ri­tage d’opia­cé et d’over­dose, il consacre le « rap codéine » sans codéine. On l’a vu, nulle al­lu­sion à la drogue dans la bal­lade bru­meuse de Myth Sy­zer – même si la poin­tilleuse bri­gade des stups pour­rait es­ti­mer que le mot « codéine » ré­sonne de fa­çon cryp­tique dans le titre même du mor­ceau : « le Code ».

Tho­mas Le Sou­der, alias Myth Sy­zer, est l’au­teur du tube « le Code ».

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