His­toire La Pre­mière Guerre mon­diale n’est pas fi­nie par Ro­bert Ger­warth

En dé­ca­lant le re­gard vers “les Vain­cus” de 14-18, l’his­to­rien Ro­bert Ger­warth nous éclaire sur les ori­gines de conflits très ac­tuels

L'Obs - - Sommaire - Par OMAR SAGHI, po­li­to­logue

Pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine au Uni­ver­si­ty Col­lege Du­blin, où il di­rige le Centre for War Stu­dies, RO­BERT GER­WARTH pu­blie « les Vain­cus. Vio­lences et guerres ci­viles sur les dé­combres des em­pires, 1917-1923 », Seuil.

Yau­rait-il un rap­port entre l’in­cre­vable conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, le po­pu­lisme de Vik­tor Orbán, l’ex­pan­sion­nisme russe en Ukraine, la ca­tas­trophe sy­rienne, ou en­core le chaos bal­ka­nique ? Oui, il existe, et il n’est pas sur­réa­liste. Tous ces conflits, et d’autres en­core, tirent leur ori­gine des bles­sures mal ci­ca­tri­sées de la Pre­mière Guerre mon­diale. Car si 14-18 tient lieu, pour l’Oc­ci­dent, de stèle com­mé­mo­ra­tive re­froi­die par les ma­nuels sco­laires, il n’est pas exagéré de dire que pour l’Eu­rope de l’Est et le Moyen-Orient, le conflit ne s’est ja­mais vrai­ment ter­mi­né.

Re­lire l’his­toire à la lu­mière de l’ex­pé­rience des « autres », tel est en tout cas l’en­jeu du livre de Ro­bert Ger­warth, « les Vain­cus », qui vient de pa­raître en fran­çais. Le sous-titre dit as­sez l’am­bi­guï­té des dé­cou­pages tem­po­rels: « Vio­lences et guerres ci­viles sur les dé­combres des em­pires, 1917-1923 ». Car il y a une autre his­toire qui court sous et après l’his­toire of­fi­cielle. L’ar­mis­tice du 11 no­vembre 1918 met fin à une guerre in­ter éta­tique mons­trueuse, mais il n’ar­rête pas les af­fron­te­ments, loin de là. D’autres conflits vont la re­layer. Guerres ci­viles, ré­vo­lu­tions so­ciales et « net­toyages eth­niques » se pro­dui­ront, là où se trou­vaient les grands em­pires his­to­riques dis­pa­rus, jus­qu’en 1923 au moins.

Les prises de pou­voir des bol­che­viks en Ba­vière et en Hon­grie, les af­fron­te­ments entre ex­trême gauche et ex­trême droite à Ber­lin et à Vienne, les guerres tur­co­grecque et rus­so-po­lo­naise… Quelques exemples de ce que Wins­ton Chur­chill, dé­dai­gneux, ap­pelle « les que­relles de Pyg­mées », cen­sées suc­cé­der à la guerre des géants, celle des tran­chées de l’Ouest. Il ne s’agit pas d’af­fron­te­ments mi­neurs, pour­tant. Rien qu’en Eu­rope de l’Est ces conflits post-1918 vont faire près de quatre mil­lions de vic­times (soit plus que les morts des EtatsU­nis, de la Grande-Bre­tagne et de la France) ! Comme le dit Ro­bert Ger­warth, « l’Eu­rope d’après-guerre, entre la fin of­fi­cielle de la Grande Guerre en 1918 et le trai­té de Lau­sanne de juillet 1923, fut sans conteste l’en­droit le plus dan­ge­reux de toute la pla­nète ».

Alors pour­quoi cette amné­sie ? Pro­ba­ble­ment parce que ces af­fron­te­ments sont fon­dés sur une mau­vaise paix, celle de Ver­sailles, ce qu’on ne veut pas ad­mettre du cô­té des vain­queurs, et parce qu’une es­pèce de « la­tence » va suivre, entre 1923 et 1929, pen­dant la­quelle on es­père que les dé­cou­pages et les paix ra­fis­to­lées vont te­nir. Or, ain­si que le montre l’au­teur, les ré­ponses ap­por­tées à l’ef­fon­dre­ment des em­pires cen­traux ne tien­dront fi­na­le­ment pas. Ver­sailles, SaintGer­main-en-Laye, Tria­non, Neuilly, les trai­tés si­gnés par les per­dants, vont nour­rir les fas­cismes ré­vi­sion­nistes des an­nées 1930.

Plus en­core que la conti­nua­tion de pro­blèmes géo­po­li­tiques, les conflits de 1917-1923 in­tro­duisent un nou­veau seuil de « vio­lence ac­cep­table » : la guerre dé­sor­mais se fait contre des so­cié­tés ou des peuples, au nom de causes « exis­ten­tielles », la sur­vie d’une na­tion ou d’une classe so­ciale. Les an­nées 1917-1923 vont dès lors ser­vir d’in­cu­ba­teur aux to­ta­li­ta­rismes des an­nées 1930. Sur ces « terres de sang », pour re­prendre le titre d’un autre best-sel­ler his­to­rique re­mar­qué, ce­lui de Ti­mo­thy Sny­der, une nou­velle concep­tion po­li­tique se forge : la guerre de­vient af­faire de dé­pla­ce­ment de po­pu­la­tions, de villes ra­va­gées et de vi­sions apo­ca­lyp­tiques.

« Nous rîmes quand ils nous dirent que la guerre était fi­nie, car nous étions la guerre. » Ces ter­ribles pa­roles d’un membre des corps francs al­le­mands ré­sument la di­men­sion exis­ten­tielle de ces an­nées dé­ci­sives : comme un deuil in­fai­sable, la Pre­mière Guerre mon­diale de­vint pour les per­dants un conflit im­pos­sible à ter­mi­ner, un style de vie plu­tôt qu’un épi­sode po­li­tique. Un siècle après, cette guerre de­ve­nue ob­ses­sion mor­bide conti­nue de han­ter d’im­menses ter­ri­toires, et on se­ra por­té à croire que la ré­so­lu­tion de bien des conflits contem­po­rains passe par une autre lec­ture de cette ex­pé­rience uni­ver­selle.

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