Har­cè­le­ment sexuel La vie après avoir dit stop

Elles ont eu le cou­rage de dé­non­cer leur har­ce­leur. Elles ra­content la peur des re­pré­sailles, les sé­quelles psy­cho­lo­giques, le manque de sou­tien… Un vrai par­cours du com­bat­tant

L'Obs - - Sommaire - (1) 40% se­lon un son­dage de l’Ifop/Dé­fen­seur des droits, 2014 (non-re­nou­vel­le­ment de contrat, blo­cage de car­rière). (2) Cer­tains pré­noms et lieux ont été chan­gés. (3) me­moi­re­trau­ma­tique.org.

D’abord, elle a per­du la san­té. Puis son tra­vail. « Je suis de­ve­nue spas­mo­phile, ago­ra­phobe. Je fai­sais des crises d’an­goisse. Ça de­ve­nait com­pli­qué d’al­ler au bou­lot. J’ai été ar­rê­tée », ra­conte Flo­rence, 35 ans, qui tra­vaillait dans une her­bo­ris­te­rie, à Lyon, en 2011. Cette fille très na­ture vi­vait de sa pas­sion pour les plantes, à concoc­ter des ti­sanes, à ex­pli­quer aux clients les se­crets des huiles es­sen­tielles. Elle a tout re­dé­mar­ré de zé­ro. Exit son mé­tier, son com­pa­gnon, sa ré­gion. « J’ai eu be­soin de tour­ner une page. Mais ça reste là. On n’ou­blie ja­mais », dit-elle. Deux ans d’ar­rêt ma­la­die, un li­cen­cie­ment, un re­cours en jus­tice, la peur au ventre : voi­là ce qui ar­rive quand on dé­nonce, comme elle, un col­lègue ou un su­pé­rieur pour har­cè­le­ment sexuel. Sur les ré­seaux so­ciaux, le ha­sh­tag #ba­lan­ce­ton­porc connaît un suc­cès si fou­droyant, ces deux der­nières se­maines, que, sou­dain, tout a l’air simple : il suf­fi­rait de par­ler! Mais celles qui ont « ba­lan­cé leur porc » dans la vraie vie, qui ont por­té plainte, qui se sont re­trou­vées de­vant les tri­bu­naux, savent qu’il n’en est rien. La « vie d’après » est un long che­min de larmes jus­qu’à la ré­si­lience.

Les sta­tis­tiques sont im­pla­cables et dé­cou­ra­geantes. « Dans 95% des cas pour les­quels nous sommes sai­sis (1), la femme perd son em­ploi », ex­plique Ma­ri­lyn Bal­deck, dé­lé­guée gé­né­rale de l’As­so­cia­tion eu­ro­péenne contre les Vio­lences faites aux Femmes au Tra­vail (AVFT, voir en­ca­dré). On pour­rait croire qu’oser dé­non­cer son har­ce­leur au­près de son em­ployeur, c’est s’at­ti­rer en­fin une pro­tec­tion. C’est au contraire sou­vent le dé­but des en­nuis. Ni­na (2), 40 ans, l’a ex­pé­ri­men­té au prin­temps 2016. Elle en est en­core toute re­tour­née. La jeune femme était as­sis­tante de di­rec­tion dans une bou­tique, à Pa­ris, pour un tout nou­veau di­rec­teur. « La gri­voi­se­rie, ça ne me fai­sait pas peur car j’ai tou­jours été en­tou­rée d’hommes, ra­conte-t-elle. Mais il di­sait aus­si “Vous êtes jo­lie au­jourd’hui”, “Je n’aime pas les femmes à forte poi­trine”, et il m’en­voyait des bou­lettes de pa­pier sur le corps : je ne voyais pas que c’étaient des pré­mices. Un jour, alors que je por­tais une che­mise à bou­tons pres­sion, il m’a dit : “Ça se dé­grafe ? J’ai ré­pon­du : “Seule­ment pour mon ma­ri.” Pour­tant, le soir, d’un geste, il a ou­vert ma che­mise ! Je me suis re­tour­née, rha­billée, j’ai dit que j’avais be­soin de res­pi­rer, be­soin qu’il me laisse tran­quille. C’était mon chef! Grand, cos­taud. Un

gros porc. » Ni­na porte plainte. Mais à peine le dé­nonce-t-elle à son em­ployeur que l’af­faire tourne au vi­naigre. « Je n’ar­ri­vais plus à al­ler bos­ser. J’ai été ar­rê­tée et mon cas a été re­con­nu en “ac­ci­dent du tra­vail”. J’ai ap­pris qu’il était par­ti de l’en­tre­prise – je doute que ce soit pour faute. Je pen­sais donc re­prendre mon poste, ma vie nor­male. Mais, à mon re­tour, j’ai été mise au pla­card. Puis on m’a pro­po­sé de de­ve­nir ven­deuse, ce qui n’est pas dans mes qua­li­fi­ca­tions. J’ai en­suite été li­cen­ciée pour “mo­tifs éco­no­miques”. » Di­rec­tion Pôle Em­ploi.

Isa­belle, as­sis­tante de di­rec­tion, a, elle, dé­non­cé son chef un mer­cre­di, après un an de pro­po­si­tions sca­breuses et autres har­cè­le­ments sexuels : il lui tou­chait les hanches, les mains… « Le lun­di sui­vant, j’étais mise à pied, dit cette femme de 48 ans aux longs che­veux blonds. J’étais seule avec un en­fant à éle­ver, donc dé­mu­nie et en pa­nique. Mais dé­ter­mi­née à ne plus su­bir. »

Quand Flo­rence, elle, a par­lé à son pa­tron de ce col­lègue qui la har­ce­lait sexuel­le­ment, ce fut pa­reil : une « to­tale ab­sence d’écoute ». Au­cune femme ne s’était plainte avant, alors pour­quoi elle ? « Il m’a lais­sé en­tendre que j’étais trop sen­sible. » Qu’im­porte, donc, si ce col­lègue plus âgé la pous­sait dans des gros sacs, dans le stock de plantes, pour la tri­po­ter au pas­sage, lui tou­chait les fesses et les seins par­der­rière tan­dis qu’elle tra­vaillait, ou ten­tait de l’em­bras­ser de force et, qu’un jour, il lui avait dé­fait sa blouse… C’est elle qui a trin­qué.

For­cé­ment, la suite, c’est la ga­lère fi­nan­cière. Flo­rence est pas­sée par la case chô­mage, en fin de droits, avant de re­bon­dir, six ans après les faits, comme conseillère en ma­ga­sin bio. Del­phine, 32 ans, an­cienne as­sis­tante d’un homme qui l’a har­ce­lée, ne tra­vaille plus de­puis quatre ans. Cette jeune femme a vé­cu une his­toire très dou­lou­reuse. « Je croyais qu’il était juste tac­tile, se rap­pel­let-elle. J’étais naïve. Un jour, il m’a sau­té des­sus et m’a en­le­vé mon pan­ta­lon. Je di­rais que c’était un viol. J’étais sur­prise. Je n’ai rien dit. J’ai su­bi des at­tou­che­ments, pe­tite, alors j’ai long­temps eu ten­dance à me lais­ser faire. » Re­dé­mar­rer est plus que dif­fi­cile. « Si je pos­tule à un em­ploi et que je vois que je se­rai la seule as­sis­tante, donc en tête à tête avec un chef, je re­nonce di­rect. Et puis, que faire si un em­ployeur po­ten­tiel ap­pelle dans mon an­cienne en­tre­prise? Mon CV me semble en­ta­ché par cette af­faire. »

Cris­ti­na, 52 ans, a tout per­du : « Ma­ri, bou­lot, mai­son. » Elle qui avait un re­ve­nu très confor­table de 5 400 eu­ros par mois en tant que res­pon­sable du ser­vice ad­mi­nis­tra­tif, fi­nance et res­sources hu­maines dans une so­cié­té pé­tro­lière, a au­jourd’hui di­vi­sé son sa­laire par deux. « J’avais réus­si sans di­plôme. J’ai donc dû re­pas­ser un BTS, ce dont je suis très fière, pour re­trou­ver du tra­vail à mon âge. Je ne gagne plus que 2 400 eu­ros comme as­sis­tante de di­rec­tion. Mais je m’y sens bien. »

Pour ces femmes, les consé­quences psy­cho­lo­giques sont tou­jours dé­sas­treuses. Les mé­di­ca­ments de­viennent leur in­dis­pen­sable bé­quille. « J’étais tel­le­ment mal que j’ai dû prendre des an­xio­ly­tiques et des an­ti­dé­pres­seurs », ra­conte Flo­rence. Isa­belle a été hos­pi­ta­li­sée plus de trois mois pour une grave dé­pres­sion. Ni­na, elle, a en­core la voix qui tremble quand elle ra­conte, car les faits sont très ré­cents : « J’ai per­du 12 ki­los. Je suis mé­con­nais­sable. Je n’ai plus de formes. Je me suis cou­pé les che­veux très courts. Je me suis mas­cu­li­ni­sée. J’es­saie de ne pas avoir l’air sym­pa­thique, ce qui est com­pli­qué quand on re­cherche un tra­vail. » Ces femmes changent sou­vent de garde-robe, pour se noyer dans des pulls in­formes. Cris­ti­na, elle, s’est car­ré­ment ra­sé la tête. « Je pen­sais que c’était ma faute, ra­conte cette femme qui a le cou­rage de té­moi­gner à vi­sage dé­cou­vert. A cause de ma fa­çon de m’ex­pri­mer, d’être so­ciable, d’être en­jouée. Je pen­sais que j’étais peut-être pro­vo­cante. J’ai donc vou­lu en­le­ver toute trace de fé­mi­ni­té en moi. Je me suis abî­mée phy­si­que­ment pour ne pas sus­ci­ter de dé­sir. » Pour la

“LES VIO­LENCES SEXUELLES SONT, AVEC LA TOR­TURE, CELLES QUI PRO­VOQUENT LE PLUS DE TROUBLES PSYCHOTRAUMATIQUES.” MU­RIEL SALMONA, PSY­CHIATRE

psy­chiatre Mu­riel Salmona, rien d’éton­nant à ce­la : « Les vio­lences sexuelles sont, avec la tor­ture, celles qui pro­voquent le plus de troubles psychotraumatiques » (3).

Le rap­port aux autres de­vient com­pli­qué. Isa­belle, une fois ins­tal­lée dans un nou­veau poste, s’y est long­temps te­nue sur ses gardes. Im­pos­sible d’être el­le­même. « Je res­tais scot­chée à ma chaise. Il m’a fal­lu deux ans avant de réus­sir à bou­ger na­tu­rel­le­ment », se sou­vient-elle. Quant aux hommes, n’en par­lons pas. « Leur re­gard m’était de­ve­nu in­sup­por­table », dit Cris­ti­na qui, dé­sor­mais, pose des li­mites fermes sur son lieu de tra­vail : « Je ne fais ja­mais la bise, par exemple. » Flo­rence, elle, s’est im­mé­dia­te­ment ré­jouie d’une chose dans son nou­vel em­ploi : « Mes col­lègues sont gay ! » La vie pri­vée non plus n’est pas simple. Beau­coup de sé­pa­ra­tions. « Sexuel­le­ment, af­fec­ti­ve­ment, c’était un dé­sastre avec mon com­pa­gnon de l’époque », ex­plique Flo­rence. Même long­temps après les faits, des sé­quelles de­meurent. « Avec mon ami, il y a des gestes de l’in­ti­mi­té que je ne sup­porte pas, qui sont en­core trop di­rects pour moi, ex­plique Del­phine. Ça me fait froid. »

La quête de jus­tice n’est pas tou­jours fruc­tueuse. « Pour moi, il était im­por­tant de dé­non­cer ces faits, dit Flo­rence. Mais je n’au­rais pas ima­gi­né un tel par­cours du com­bat­tant. » Ses dif­fi­cul­tés ont com­men­cé au com­mis­sa­riat : « L’ac­cueil a été dé­sas­treux. On m’a dit que beau­coup de femmes ra­con­taient n’im­porte quoi. Sous-en­ten­du, que moi aus­si, peut-être. » Un scé­na­rio clas­sique. « La vic­time est qua­si sys­té­ma­ti­que­ment mise en cause, plu­tôt que l’agres­seur », note la psy­chiatre Mu­riel Salmona. Il est ex­trê­me­ment com­pli­qué d’être re­con­nue vic­time de har­cè­le­ment sexuel. « Au pé­nal, sur les 1 000 plaintes dé­po­sées chaque an­née, il n’y a que 60 condam­na­tions – 6%! ex­plique Ma­ri­lyn Bal­deck. Heu­reu­se­ment, aux prud’hommes, les faits de har­cè­le­ment sont re­con­nus dans 70% des cas. La même his­toire peut donc être re­con­nue aux prud’hommes, mais pas au pé­nal. » Dif­fi­cile en ef­fet de ras­sem­bler des preuves, pour des faits qui se dé­roulent sou­vent dans l’in­ti­mi­té d’un bu­reau, à l’abri des re­gards. Ain­si l’af­faire de Flo­rence a été clas­sée sans suite au pé­nal, mais son li­cen­cie­ment a bien été consi­dé­ré comme « abu­sif » aux prud’hommes, où un fais­ceau d’in­dices suf­fit. « Une re­con­nais­sance, es­time la jeune femme. Mais il y a une forme d’in­jus­tice, puisque ce gars doit conti­nuer à me­ner sa vie tran­quille­ment, quand moi j’ai ga­lé­ré pen­dant des an­nées. » Isa­belle a tou­ché une belle somme pour « li­cen­cie­ment abu­sif » suite à la dé­non­cia­tion pour har­cè­le­ment, mais le har­cè­le­ment en lui-même n’a pas été re­con­nu. « J’ai un fils. Comment lui ex­pli­quer qu’en cas d’agres­sion il faut al­ler voir la po­lice, que ce n’est pas la loi du plus fort qui règne ? de­mande-t-elle. Je n’ai pas été re­con­nue comme vic­time. » Elle n’a pas eu la « force » d’al­ler en cas­sa­tion.

Vient le temps de la re­cons­truc­tion, sou­vent longue. Ce­la peut pas­ser par un dé­mé­na­ge­ment. « Je ne pou­vais plus al­ler où que ce soit dans Lyon. Ma peur s’était éten­due à toute la ville. J’ai eu be­soin de par­tir », confie Flo­rence, qui a fi­ni par re­faire sa vie à Mont­pel­lier. Del­phine, elle, s’est éloi­gnée du centre-ville de Nantes, où se trouve son an­cienne en­tre­prise. « Je suis in­ca­pable d’y re­mettre les pieds car je sais qu’il y traîne sou­vent. » Pire, elle a long­temps vé­cu les vo­lets clos. Elle com­mence à peine à les rou­vrir. « Je sais que c’est comme une psy­chose, ra­conte-t-elle. Mais j’avais l’im­pres­sion qu’il me sui­vait dans la rue. » Cha­cune trouve son che­min vers la gué­ri­son. « Je suis une psy­cho­thé­ra­pie, je fais aus­si de l’hyp­nose, et je lis des livres de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel », dé­voile Del­phine, qui pense, de­puis, avoir ap­pris à se dé­fendre. Ni­na n’en est en­core qu’aux dé­buts. « Je suis tou­jours en co­lère, lâche-t-elle, mais mon agres­seur a eu un rap­pel à la loi, et j’en suis dé­jà très contente. » Flo­rence a eu re­cours à l’EMDR, une thé­ra­pie par mou­ve­ments ocu­laires, ef­fi­cace contre les trau­ma­tismes. « Ça m’a beau­coup ai­dée », af­fir­met-elle. Une chose est sûre : elles ne re­grettent pas d’avoir par­lé. « Dix ans après les faits, je suis ex­trê­me­ment fière d’avoir osé dire stop, in­siste Cris­ti­na, qui, elle, a te­nu en dan­sant le fla­men­co. J’ai af­fron­té deux pro­cès éprou­vants, mais cet homme a été condam­né. Il y a des chances qu’il ne re­com­mence pas. J’ai ga­gné en force et en puis­sance. Si ça peut don­ner à d’autres femmes le cou­rage de faire comme moi, mon com­bat n’était pas vain. »

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