ÉCLEC­TISME RA­DIEUX

L'officiel 1000 modeless - - Milan Printemps Été 2016 - — Par Ka­ren Rouach, à Mi­lan, et Ma­thilde Ber­thier

Entre pre­miers es­sais et va­leurs sûres, Mi­lan a of­fert un cru op­ti­miste, plein de bonnes sur­prises. Adeptes du mi­ni­ma­lisme, dé­fen­seurs de l’ex­cen­tri­ci­té et ro­man­tiques à l’ita­lienne se sont af­fron­tés sur une scène ex­trê­me­ment dy­na­mique. Cette sai­son mar­quait les pre­miers pas de Pe­ter Dun­das à la di­rec­tion ar­tis­tique de Ro­ber­to Ca­val­li. Le créa­teur connaît bien la mai­son puis­qu’il y a long­temps tra­vaillé par le pas­sé, aux cô­tés du fon­da­teur. De re­tour, il semble vou­loir re­voir à sa ma­nière les codes de la marque flo­ren­tine : de­nim, dé­la­vages, vo­lants exa­gé­rés, robes du soir asy­mé­triques et tops en daim per­fo­ré des­sinent un ves­tiaire plus évident que par le pas­sé. Mas­si­mo Gior­get­ti croi­sait éga­le­ment les doigts pour sa pre­mière col­lec­tion chez Emi­lio Puc­ci. Plon­gé dans les ar­chives de la mai­son pen­dant des se­maines, il n’en est pas for­cé­ment res­sor­ti avec des im­pri­més se­ven­ties. Ici, l’uni­vers ma­rin est une ob­ses­sion : robes et pan­ta­lons fa­çon fi­lets de pêche, mo­tifs co­quillages et crus­ta­cés et tops de si­rène com­posent ce nou­veau ves­tiaire in­at­ten­du. Ar­thur Ar­bes­ser s’es­sayait lui chez Ice­berg, avec des robes tri­co­tées, des rayures et des com­bi­nai­sons co­lo­rées. Es­sai trans­for­mé pour Ales­san­dro Mi­chele chez Guc­ci, qui, avec cette se­conde col­lec­tion pour la mai­son, fait se ren­con­trer femmes de sa­lons, hé­roïnes vic­to­riennes et bour­geoises mo­dernes. Ins­pi­ré par la carte de Tendre, un pays ima­gi­naire créé entre autres par Ma­de­leine de Scu­dé­ry au XVIIe siècle, il ima­gine une garde-robe de bi­blio­thé­caire BCBG, ca­chée sous des ja­bots en deux di­men­sions et des lu­nettes trop grandes. Forte de ces va­leurs sûres, qui ins­pirent au pas­sage les plus jeunes, Mi­lan ne pour­ra ja­mais dé­ce­voir. Plus éclec­tique que ja­mais, la femme Pra­da se com­pose une sil­houette au­then­tique mais ré­tro, tout en su­per­po­si­tions ga­gnantes. Rayures, trans­pa­rences, jupes droites et ré­silles po­sées sur les vestes ca­rac­té­risent ce ves­tiaire rê­vé. À quelques mi­nutes du lan­ce­ment de son au­to­bio­gra­phie, Giorgio Armani, 81 ans, a une fois de plus ré­ga­lé ses clientes de lu­mi­neuses >>>

te­nues de jour comme de soir. Et il y a l’em­bar­ras du choix par­mi les robes-bus­tiers, shorts en sa­tin de soie et vestes gra­phiques. Chez Etro, gip­sy tou­jours, avec des robes va­po­reuses, fleu­ries et un brin trans­pa­rentes, par­fois bro­dées et cein­tu­rées par un ru­ban. Le thème de la danse n’est pas évident à pre­mière vue, mais bien pré­sent pour­tant ; en té­moigne les bal­le­rines à la­cets, le jus­tau­corps et le cache-coeur, qui ont bien failli pas­ser in­aper­çus. To­mas Maier chez Bot­te­ga Ve­ne­ta a tra­vaillé sur « les grands es­paces, la na­ture avec un grand N, le trek­king, les tentes, l’eau, mais aus­si la forme, la struc­ture et le mou­ve­ment des voiles ». Tout un pro­gramme qui se tra­duit par des en­sembles im­pri­més aux cou­leurs chaudes, des robes ins­pi­rées des lignes des voiles, par­fois bro­dées de cordes, des lin­teaux en ser­pent, de la den­telle ou en­core du léo­pard. Sur le po­dium Fen­di, on re­vient à une mode plus ba­roque, fon­dée sur des jeux de formes boule et des cols très cou­vrants, comme un clin d’oeil aux cos­tumes fé­mi­nins d’an­tan. Entre Re­nais­sance ita­lienne et fré­né­sie six­ties, cette nou­velle col­lec­tion de Sil­via Ven­tu­ri­ni et Karl La­ger­feld est le symp­tôme d’une mode à l’hé­té­ro­clisme as­su­mé… et à la co­quet­te­rie re­vi­go­rante. Dans une forme olym­pique, Do­na­tel­la Ver­sace, ai­dée par un cas­ting ma­gis­tral, a li­vré des sil­houettes par­fai­te­ment maî­tri­sées, prêtes pour af­fron­ter la jungle ur­baine. Sa­ha­riennes, mi­ni­robes et cos­tumes ca­mou­flage, fentes sexy et asy­mé­tries étaient de la par­tie. An­ge­la Missoni fait cette sai­son une pro­po­si­tion tri­bale pour la mai­son fa­mi­liale aux zig­zags. Longs et mi­cro­shorts s’af­frontent pour le meilleur et pour le pire. Mi­ni­ma­lisme tou­jours chez Jil San­der. Coupes franches, dé­tails sur­prises et pièces tor­sa­dées ajoutent ce qu’il faut de pré­cio­si­té sans pour au­tant en­le­ver de la force au cô­té non­cha­lant et donc sen­suel de la sil­houette. Vo­lants et rayures à l’ordre du jour chez Salvatore Fer­ra­ga­mo. Mas­si­mi­lia­no Gior­net­ti se ré­fu­gie dans ces deux lu­bies qui fonc­tionnent très bien par les temps qui courent. Dans la même li­gnée, Max Ma­ra s’en­tiche de rayures et d’étoiles : la mai­son les ap­pose clai­re­ment sur les clas­siques du ves­tiaire fé­mi­nin (ver­sion par­fois over­size). Quel­que­fois, la sim­pli­ci­té a du bon. Chez Marni, Con­sue­lo Cas­ti­glio­ni érige le ta­blier en pièce maî­tresse de sa col­lec­tion es­ti­vale. Court, mi-long ou maxi, il se porte en su­per­po­si­tion sur des dé­bar­deurs à col rou­lé, des pan­ta­lons ex­tra-flare ou des jupes bro­dées. La col­lec­tion d’Al­ber­ta Fer­ret­ti s’ins­pire du dé­sert, d’où une gar­de­robe cou­leur ter­ra­cot­ta, com­po­sée entre autres de robes aé­riennes qui in­vitent au rêve. Fi­dèle à lui-même, Phi­lipp Plein a of­fert un show fes­tif. Au mi­lieu de ro­bots en ac­tion, Court­ney Love ryth­mait les pas des man­ne­quins avec une per­for­mance live, un vé­ri­table concert de rock qui al­lait de pair avec cette col­lec­tion li­mite punk. Chez Moschino, l’at­trac­tion était un vé­ri­table chan­tier en construc­tion qui ser­vait de dé­cor à la nou­velle col­lec­tion ima­gi­née par Je­re­my Scott. Com­po­sée de ré­fé­rences di­rectes aux sym­boles rou­tiers ou de dé­tour­ne­ments co­casses (cônes de chan­tier por­tés sur la tête, sens in­ter­dits comme head­bands, ru­bans de ba­li­sage en cein­tures, robes à bandes fluo…), elle s’avère idéale pour réviser son code de la route ou sim­ple­ment briller la nuit. In­cor­ri­gible party girl, la fille Giamba se sa­tis­fait de son ves­tiaire pop : robes en den­telle ou plu­me­tis bro­dées de mo­tifs bouche, étoile ou rouge à lèvres ; en­semble co­lo­rés im­pri­més de pou­pées (la « Giamba doll »)… Il y a lar­ge­ment de quoi dan­ser tout l’été. Chez Ds­qua­red2, Dean et Dan Ca­ten re­plongent dans les eigh­ties avec une ligne pleine d’hu­mour, où le fluo et la four­rure sont rois. Mais à Mi­lan comme ailleurs, plus per­sonne n’ap­plau­dit à la fin des dé­fi­lés. La faute, sans au­cun doute, à cette ob­ses­sion de pho­to­gra­phier le fi­nal avec son smart­phone. Cha­cun ex­prime dé­sor­mais son conten­te­ment d’une autre ma­nière : en pos­tant par exemple des pho­tos du show sur Ins­ta­gram, ou des sel­fies en backs­tage avec le de­si­gner. Chez Dolce & Gabbana, on en joue : les man­ne­quins (vê­tues comme d’ha­bi­tude de robes très ita­liennes) dé­fi­laient car­ré­ment avec leur té­lé­phone por­table à la main, pour prendre des sel­fies avec le pu­blic. Mais on ra­conte qu’il n’y avait, bê­te­ment, pas de wi­fi dans la salle… Le soir ve­nu, Mi­lan a été étran­ge­ment sage : Guc­ci a dis­crè­te­ment fê­té la se­conde col­lec­tion d’Ales­san­dro Mi­chele pour la mai­son ; Deb­bie Har­ry a ryth­mé le ga­la de l’amfAR pour la bonne cause ; Ralph Lauren a dé­voi­lé son Pa­laz­zo, un club pri­vé in­édit ; Gi­ven­chy a co­pié-col­lé son af­ter-party new-yor­kaise (à Ni­cki Mi­naj près) ; tan­dis que Moschino et Missoni ont re­çu cha­cun leurs fi­dèles au­tour d’un dî­ner dans un res­tau­rant sans pré­ten­tion. Ce qu’il y avait de plus mon­dain, fi­na­le­ment, c’était les al­lées de la su­perbe Fon­da­tion Pra­da. Mais il va­lait mieux se le­ver tôt pour pro­fi­ter du spec­tacle.

PRA­DA

BOT­TE­GA VE­NE­TA

GUC­CI

FEN­DI

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