Re­flet dans un oeil Dior

L'officiel Art - - Myth - Pro­pos re­cueillis par Ya­mi­na Be­naï

Homme de cul­ture, es­thète, fon­da­teur d'un style ré­vo­lu­tion­naire, Ch­ris­tian Dior (1905-1957) a cô­toyé les plus grands ar­tistes de son époque (Picasso, Ma­tisse, Da­li, Gruau…), pui­sant au­près d'eux une ma­tière propre à im­pré­gner un style que ses suc­ces­seurs n'ont eu de cesse d'ex­plo­rer et in­ter­pré­ter. Vi­sion­naire, stra­tège en com­mu­ni­ca­tion, Ch­ris­tian Dior a bâti une mai­son dont le coeur conti­nue de battre, 70 ans après. A l'oc­ca­sion de l'ex­po­si­tion ré­tros­pec­tive que le Mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs consacre à cet an­ni­ver­saire, L'Of­fi­ciel Art s'en­tre­tient avec les co-com­mis­saires, Oli­vier Ga­bet (di­rec­teur du mu­sée) et Flo­rence Mül­ler (conser­va­teur de la mode et du tex­tile de l'Ave­nir Foun­da­tion au Den­ver Art Mu­seum).

L'OF­FI­CIEL ART : Vous con­sa­crez 3 000 mètres car­rés du mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs à la cé­lé­bra­tion des 70 ans de la créa­tion de la Mai­son Dior, qu'est-ce qui a mo­ti­vé votre décision ?

OLI­VIER GA­BET : Pour beau­coup, et à très juste titre, la France c'est la mode, et c'est le cas grâce au rayon­ne­ment de ses mai­sons de mode. Sans conteste, Ch­ris­tian Dior – en fon­dant sa mai­son en 1947 –y a for­te­ment contri­bué, il est donc in­dis­so­ciable de l'his­toire de la mode. Or, au­cune ré­tros­pec­tive ne lui a été consa­crée de­puis 1987. Il y avait donc ur­gence en ce 70e an­ni­ver­saire à mon­trer à nou­veau ses créa­tions à un pu­blic contem­po­rain, les connais­seurs comme les jeunes gé­né­ra­tions qui peuvent avoir une idée im­pré­cise de cette ré­vo­lu­tion Ch­ris­tian Dior. Et dès lors que l'on dé­cide d'évo­quer une fi­gure aus­si ma­jeure, il faut s'en don­ner les moyens, le temps et l'es­pace : d'où le choix d'une ex­po­si­tion longue de près de six mois et l'uti­li­sa­tion des es­paces tem­po­raires des ga­le­ries de la mode et de ceux de la Nef, pour faire de cette ex­po­si­tion une ex­pé­rience sen­sible, in­tel­li­gente et sen­suelle.

Com­ment met-on en scène 70 ans de créa­tion ?

Avec Flo­rence Mül­ler, il nous a sem­blé une évi­dence d'al­ler au­de­là de la dé­cen­nie de Mon­sieur Dior, pour mon­trer com­ment la mai­son de cou­ture avait sur­vé­cu au drame de son dé­cès bru­tal, et avait su re­vi­vi­fier et re­nou­ve­ler cet hé­ri­tage po­sé et conçu en dix an­nées seule­ment, se­lon la sen­si­bi­li­té et la cul­ture de ses di­rec­teurs ar­tis­tiques suc­ces­sifs. Il s'agis­sait donc de suivre un fil conduc­teur plu­tôt chro­no­lo­gique, mais scan­dé des grandes thé­ma­tiques po­sées par Ch­ris­tian Dior et de­ve­nues, de­puis, consti­tu­tives de l'es­thé­tique, des codes, du pa­tri­moine Dior. En dé­pas­sant un cadre stric­te­ment chro­no­lo­gique, on peut alors jouer sur une ins­pi­ra­tion, une coupe, une ré­fé­rence pic­tu­rale, un des­sin, un sa­voir-faire et créer des échos à tra­vers le temps se­lon les cha­pitres de cette his­toire. Ce­la gé­nère d'émou­vants et in­at­ten­dus dia­logues, et l'har­mo­nie qui s'en dé­gage, à tra­vers les dé­cen­nies ain­si ex­po­sées, est une ma­nière per­ti­nente de sou­li­gner ce qu'est l'es­prit d'une mai­son de cou­ture à tra­vers le temps.

Quel dis­po­si­tif d'ac­com­pa­gne­ment d'oeuvres, d'ob­jets d'art et de mo­bi­lier a été mis au point ?

Nous avons eu la vo­lon­té d'ac­cor­der une place im­por­tante au rôle de l'art dans la créa­tion – ce lien est au­jourd'hui re­ven­di­qué par tous, il a une lé­gi­ti­mi­té na­tu­relle, comme in­trin­sèque, chez Ch­ris­tian Dior. Il dé­bute comme ga­le­riste à la fin des an­nées 1920, cô­toie à titre ami­cal maints des monstres sa­crés du XXe siècle (Sal­va­dor Da­li, Alberto Giacometti, Emi­lio Ter­ry, Ch­ris­tian Bé­rard...). Il est aus­si un vi­si­teur as­si­du d'ex­po­si­tions et de mu­sées, et du mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs en par­ti­cu­lier, comme du Louvre plus gé­né­ra­le­ment. Il était donc per­ti­nent ici de créer des mises en pers­pec­tive sé­dui­santes entre pièces de cou­ture et oeuvres d'art, ta­bleaux, mais aus­si ob­jets d'art que Dior ai­mait en vrai connais­seur. L'idée était bien à nos yeux

de ne pas prendre une oeuvre d'art comme une illus­tra­tion, mais de créer des jeux de re­flets et d'échos, des dia­logues, pour res­ti­tuer la cul­ture vi­suelle d'un homme puis de la mai­son qu'il a fon­dée et qu'a re­nou­ve­lée cha­cun de ses suc­ces­seurs. Avec Na­tha­lie Cri­nière, qui signe la scé­no­gra­phie, nous avons été sen­sibles au fait de pré­sen­ter cha­cune des cen­taines d'oeuvres ex­po­sées en tant que telle, à sa juste place, une pho­to­gra­phie, comme une robe, comme un ta­bleau de Mo­net. Dans la mul­ti­tude des pos­sibles, les choix ont été aus­si des par­tis pris et le fruit d'op­por­tu­ni­tés mer­veilleuses, comme les prêts du Mu­sée du Louvre, du mu­sée d'Or­say et de l'Oran­ge­rie, du Centre Pom­pi­dou et de bien d'autres.

Que ré­vèle les trois dé­cen­nies com­plé­men­taires à la pre­mière ex­po­si­tion de 1987 ?

Au­jourd'hui, il pa­raît es­sen­tiel de mettre en avant aus­si le tra­vail consi­dé­rable qui a été fait en ma­tière d'en­ri­chis­se­ment et de rayon­ne­ment pa­tri­mo­nial : aus­si bien pour Ch­ris­tian Dior Cou­ture que pour Ch­ris­tian Dior Par­fums, robes et archives, do­cu­men­ta­tions, sou­ve­nirs, ob­jets pro­ve­nant de Ca­the­rine Dior mais aus­si de maints amis de Ch­ris­tian Dior ont été ain­si réunis et re­dé­cou­verts. Et Dior Hé­ri­tage a mis en place une stra­té­gie de pros­pec­tion per­ma­nente, mais aus­si de conser­va­tion et d'ar­chi­vages des col­lec­tions des­si­nées et conçues de­puis... 1987-2017, ce sont trois dé­cen­nies très riches pour la mai­son Dior, la fin du règne de Marc Bo­han, les an­nées Fer­ré, l'ex­tra­or­di­naire créa­ti­vi­té de John Gal­lia­no, les re­cherches épu­rées de Raf Si­mons, puis au­jourd'hui cette ma­nière à la fois ra­di­cale et res­pec­tueuse de re­vi­si­ter cette his­toire par Ma­ria Gra­zia Chiu­ri. Trois dé­cen­nies que marque aus­si la pé­ren­ni­té de ce lien étroit et in­time avec l'art, an­cien comme contem­po­rain.

Quel mode opé­ra­toire avez-vous adop­té avec Flo­rence Mül­ler, co-com­mis­saire de l'ex­po­si­tion ?

L'idée était de jouer de nos com­plé­men­ta­ri­tés. Flo­rence Mül­ler est l'une des meilleures his­to­riennes de la mode au­jourd'hui, une des plus fines connais­seuses de l'oeuvre de Ch­ris­tian Dior. Etant his­to­rien de l'art et des arts dé­co­ra­tifs, le jeu des in­fluences et des ins­pi­ra­tions m'a tou­jours sem­blé fon­da­men­tal pour com­prendre une créa­tion, la mon­trer et la faire ap­pré­cier, ce qui est le prin­cipe même d'un mu­sée, sa mis­sion pre­mière. Entre Pa­ris et Den­ver (où ré­side Flo­rence Mül­ler), nous avons étroi­te­ment tra­vaillé sur le rythme et le choix des oeuvres, afin de leur trou­ver la plus grande jus­tesse, évi­ter les idées re­çues ou les sys­té­ma­tismes, avec l'aide des équipes de Dior Hé­ri­tage qui pos­sèdent une com­pé­tence in­éga­lable et conservent au­jourd'hui des col­lec­tions hors pair. Il s'agis­sait de don­ner un ca­rac­tère unique, ori­gi­nal et exem­plaire à ce pro­jet, une ex­po­si­tion de mu­sée, donc scien­ti­fique et po­pu­laire.

Quelles sont les ca­rac­té­ris­tiques de Ch­ris­tian Dior, l'homme et la Mai­son, qui res­sortent à vos yeux ?

Ce qui frappe sans doute en par­lant de Mon­sieur Dior, c'est son hu­ma­ni­té, sa cu­rio­si­té et sa cul­ture, l'homme qui voyage et qui construit, le vi­sion­naire, l'ami cher à ses amis, ce ca­rus ami­cis que Sé­nèque éle­vait à la plus belle des qua­li­tés. Loin des crises d'égo, des scan­dales, Ch­ris­tian Dior ap­pa­raît dans sa mo­des­tie et sa sim­pli­ci­té comme une “belle per­sonne”. Ce qui sai­sit, c'est le trait com­mun qui réunit chaque créa­tion, chaque pé­riode, chaque di­rec­teur ar­tis­tique, quelles que soient leurs dif­fé­rences, ce­la ne se quan­ti­fie pas tou­jours avec des ar­gu­ments, c'est une forme d'in­tui­tion que l'on res­sent. Le vi­suel de notre af­fiche est à cet égard élo­quent : des mo­dèles contem­po­rains posent dans la nef du Mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs, en mai 2017, elles portent des pièces des archives de la mai­son Dior, de dif­fé­rentes époques, au centre, par­fai­te­ment pré­cise, l'une ar­bore le tailleur bar de 1947 ; les autres au­tour, plus floues mais co­lo­rées, portent des robes des col­lec­tions de cou­ture de 1947 à 2017. Une par­faite har­mo­nie se dé­gage pour­tant, c'est sans doute ce­la que l'on ap­pelle un style.

FLO­RENCE MüL­LER

L'OF­FI­CIEL ART : Sur quels cri­tères a été opé­ré le choix des 300 robes de haute cou­ture par­mi les mil­liers créées par Ch­ris­tian Dior et ses suc­ces­seurs (Yves Saint Laurent, Marc Bo­han, Gian­fran­co Fer­ré, John Gal­lia­no, Raf Si­mons, Ma­ria Gra­zia Chiu­ri) ? FLO­RENCE MULLER : A par­tir d'une liste très large éta­blie il y a plus d'un an, nous avons pro­gres­si­ve­ment res­ser­ré la pa­lette pour faire cor­res­pondre les choix aux thé­ma­tiques de struc­ture d'ex­po­si­tion. Cer­taines robes ont énor­mé­ment à ra­con­ter, mais il a fal­lu ar­bi­trer… C'est peut-être l'une des ca­rac­té­ris­tiques d'une ex­po­si­tion de mode, en gé­né­ral, car c'est un do­maine par dé­fi­ni­tion très pro­li­fique. Chaque sai­son, les cou­tu­riers in­ventent énor­mé­ment de sil­houettes. Bien qu'à tra­vers le temps toutes n'aient pas été conser­vées, il de­meure de très im­por­tantes col­lec­tions abri­tées dans les grands mu­sées du monde, c'est le cas de Ch­ris­tian Dior, une mai­son ma­jeure dont les pièces ont été lar­ge­ment col­lec­tion­nées. Le cri­tère le plus im­por­tant lorsque l'on re­tient un mo­dèle est d'ob­ser­ver qu'il pré­sente à la fois des qua­li­tés vi­suelles et une ri­chesse de conte­nu. En ce sens, la par­ti­cu­la­ri­té de l'ex­po­si­tion ré­side dans le fait que, pour la pre­mière fois, une ga­le­rie est consa­crée à cha­cun des di­rec­teurs ar­tis­tiques de la mai­son, avec une quin­zaine de robes em­blé­ma­tiques de leur patte et de ce qu'il ont ap­por­té à la construc­tion du style de la mai­son. La ré­flexion s'est dé­fi­nie en termes de mo­dèles ty­piques d'une époque, et d'une ex­pres­sion de l'es­prit de la Mai­son Dior.

Qu'est-ce que l'im­por­tant dis­po­si­tif d'archives (pho­tos, do­cu­ments, cro­quis, lettres...) et d'ob­jets de mode met-il en évi­dence ?

Cette ri­chesse d'archives et d'ob­jets est le re­flet de la par­ti­cu­la­ri­té de la Mai­son Ch­ris­tian Dior, et de sa place dans l'his­toire de la cou­ture. Mon­sieur Dior a vé­ri­ta­ble­ment in­ven­té une nou­velle fa­çon de faire de la haute cou­ture, avec cette dé­marche in­édite à l'époque de rayon­ner dans le monde. Etre force de pro­po­si­tion et ne plus se conten­ter d'une base pa­ri­sienne, en at­tente pas­sive des clientes ou des jour­na­listes. Le dé­ploie­ment pla­né­taire du nom Ch­ris­tian Dior et de la mai­son de cou­ture, dès la fin des an­nées 1940, pré­fi­gure d'une ma­nière in­édite la car­to­gra­phie ac­tuelle. Ch­ris­tian Dior s'est ren­du per­son­nel­le­ment très tôt aux Etats-Unis, en Amé­rique du Sud... Sa mai­son a été la pre­mière, par exemple, à s'im­plan­ter au Ja­pon. Il a éga­le­ment eu l'in­tui­tion pré­coce de dé­ve­lop­per des lignes pour la mai­son, des ac­ces­soires, pro­duits de beau­té, par­fums... Cette dé­marche mar­ke­ting vi­sion­naire est is­sue de ce ré­seau bâti dans le monde en­tier. Dès le lan­ce­ment de la mai­son, des pro­po­si­tions aus­si va­riées que des lignes de lin­ge­rie, fou­lards, gants, bi­joux fan­tai­sie sont ap­pa­rues. Mon­sieur Dior a dé­ve­lop­pé pour sa mai­son, l'équi­valent de ce l'on nomme “l'art to­tal”. Il sou­hai­tait qu'une femme en­trant dans une bou­tique Dior puisse trou­ver une ré­ponse à ses pro­blé­ma­tiques d'élé­gance, et se consti­tuer un style co­hé­rent, des sou­liers au cha­peau, en pas­sant par le sac, le ma­quillage et le par­fum. Par ailleurs, l'échange épis­to­laire entre Ch­ris­tian Dior et Jacques Rouet, le di­rec­teur de la mai­son, est par­ti­cu­liè­re­ment abon­dant. Il dé­montre com­bien il s'in­té­res­sait non pas uni­que­ment aux des­sins de sa col­lec­tion mais à tous les as­pects de sa mai­son, ceci dans les moindres dé­tails. L'oeil de l'ar­tiste était à l'oeuvre par­tout.

En quoi la col­lec­tion ini­tiale New Look (1947) a-t-elle mé­ta­mor­pho­sé le monde de la mode ?

Il est ra­ris­sime qu'une col­lec­tion opère une ré­vo­lu­tion im­mé­diate, comme ce­la a été le cas avec New Look. Ch­ris­tian Dior of­frait l'en­trée dans un âge neuf et pro­met­teur, la nou­velle al­lure de l'après-guerre. Lors­qu'il pré­sente sa pre­mière col­lec­tion, la guerre est ter­mi­née de­puis deux ans dé­jà. Le monde de la mode et de l'élé­gance est dans

l'at­tente, même si elle n'est pas ex­pri­mée. L'at­tente d'une dé­marche forte qui éra­dique les sou­ve­nirs du conflit. New Look vient ef­fa­cer l'es­thé­tique de la guerre, fon­dée sur une sil­houette mas­cu­line : très épau­lée et étri­quée au ni­veau des jupes. Ch­ris­tian Dior pro­pose tout l'in­verse, des épaules ra­me­nées aux pro­por­tions na­tu­relles, une taille amin­cie et de grandes jupes en co­rolle. C'est le re­tour d'une femme oni­rique, proche d'une vi­sion qui évoque les XVIIIe et XIXe siècles... le suc­cès est im­mé­diat.

Com­ment la Mai­son Dior se dé­ploie-t-elle à tra­vers la chro­no­lo­gie, et l'as­si­mi­la­tion du legs par ses suc­ces­seurs ?

A la fois par conti­nui­té et par rup­ture. Par conti­nui­té parce que les dif­fé­rents di­rec­teurs ar­tis­tiques qui se suc­cèdent vont rendre au hom­mage au fon­da­teur. L'acte fon­da­teur est tel­le­ment fort et fon­da­men­tal qu'ils vont s'y ados­ser pour bâ­tir leur pre­mière vi­sion au sein de la mai­son Dior. En­suite, ils s'at­tachent tous à s'ins­crire dans l'air du temps et à le tra­duire au re­gard de leur propre sen­si­bi­li­té. Yves Saint Laurent ar­rive en 1957. Il a 21 ans et re­pré­sente lui­même l'es­prit de ce qui va ad­ve­nir, à sa­voir la prise de pou­voir par la jeu­nesse, il l'ex­prime no­tam­ment dans sa col­lec­tion Tra­pèze, qui li­bère le corps et pré­fi­gures les an­nées 1960. Marc Bo­han, qui prend la re­lève en 1961, va li­vrer un as­pect très ca­rac­té­ris­tique des an­nées 1960, c'est-à-dire une sil­houette très fine, élan­cée, in­car­née par les grands man­ne­quins de l'époque, comme Twig­gy. Mais il ex­prime éga­le­ment ce mé­lange de co­ol et de gla­mour, très ty­pique de la fin des an­nées 1960 et des an­nées 1970. Une sil­houette à la fois très so­phis­ti­quée et en même temps, as­sez fa­cile à por­ter. Puis Gian­fran­co Fer­ré, à par­tir de 1989, dé­ploie une ap­proche post­mo­derne de la mode, avec une plon­gée dans l'his­toire ré­écrite d'une fa­çon dy­na­mique, un style très gé­né­reux ir­ri­gué de tis­sus riches, pui­sant dans la re­dé­cou­verte de la bro­de­rie et un hom­mage ren­du à tous les ar­ti­sa­nats d'art dont les réa­li­sa­tions se dé­ploient sur les étoffes somp­tueuses. John Gal­lia­no est quant à lui to­ta­le­ment en phase avec l'es­prit des an­nées 1990, et ce mo­ment où l'image de mode de­vient presque plus forte que la réa­li­té du vê­te­ment por­té. Mo­ment où ap­pa­raît le phé­no­mène des ac­trices et des grands man­ne­quins qui oc­cupent les pages des ma­ga­zines. Raf Si­mons en­dosse à son tour l'es­prit des an­nées 2000 : un re­tour à plus de dou­ceur, une mise en va­leur d'une uni­té plus sobre. Et puis, avec Ma­ria Gra­zia Chiu­ri, on as­siste à l'ins­crip­tion dans le contem­po­rain, c'est-à-dire l'ex­pres­sion de la place de la femme au­jourd'hui, dans la so­cié­té, dans le monde. Une place af­fir­mée par des grands per­son­nages qui do­minent aus­si bien le monde de la mode que le monde po­li­tique. Mais ex­pri­mée par une femme avec des ques­tion­ne­ments de femme.

Com­ment, tout au long de ces 70 an­nées, l'art vient-il scan­der les créa­tions et ir­ri­guer l'ins­pi­ra­tion des di­rec­teurs ar­tis­tiques ?

Ch­ris­tian Dior fré­quen­tait ré­gu­liè­re­ment les mu­sées et l'ex­po­si­tion ré­vèle que – fait unique pour l'époque –, en 1955 il a été in­vi­té à pré­sen­ter une col­lec­tion de haute cou­ture au sein même du Mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs, à l'oc­ca­sion d'une ex­po­si­tion sur l'his­toire du mo­bi­lier fran­çais. Son at­trait pour l'art l'in­cite à bap­ti­ser tous les mo­dèles de sa col­lec­tion au­tomne-hi­ver 1949 de noms de peintre. Une sé­lec­tion de grands por­traits de femmes du XVIIIe au XXe siècle montrent com­ment Ch­ris­tian Dior et ses di­rec­teurs ont pu s'in­té­res­ser à l'élé­gance du XVIIIe siècle : robes à pa­nier, cri­no­lines, styles de coif­fure, cou­leurs… D'une robe qu'il ju­geait par­faite, Ch­ris­tian Dior di­sait “C'est une vé­ri­table pein­ture !” Nous avons donc mis en lu­mière les in­cli­na­tions es­thé­tiques du cou­tu­rier et des di­rec­teurs ar­tis­tiques qui lui ont suc­cé­dé. Cette tra­ver­sée de l'his­toire de la mai­son dé­voile toutes ces af­fi­ni­tés ar­tis­tiques, par­fois fon­dées sur des ami­tiés comme, par exemple, celle qui lie Mon­sieur Dior et Sal­va­dor Da­li ou, plus près de nous, Raf Si­mons et Ster­ling Ru­by. Au­tant d'in­fluences qui nour­rissent la créa­tion de mode.

EN­GLISH TEXT

AS THE FOUNDER OF A RE­VO­LU­TIO­NA­RY STYLE, CH­RIS­TIAN DIOR (19051957) WOR­KED WITH THE GREA­TEST AR­TISTS OF HIS TIME, DRAWING FROM THEM A MA­TE­RIAL CA­PABLE OF IMBUING A STYLE THAT HIS SUCCESSORS HAVE NE­VER STOPPED EX­PLO­RING AND INTERPRETING. ON THE OC­CA­SION OF THE MU­SEUM OF DECORATIVE ARTS'S RE­TROS­PEC­TIVE EX­HI­BI­TION, DEVOTED TO THE MAI­SON'S 70TH ANNIVERSARY, L'OF­FI­CIEL ART INTERVIEWS CO-CU­RA­TORS OLI­VIER GA­BET (DIRECTOR OF THE MU­SEUM) AND FLO­RENCE MüL­LER (CURATOR OF FA­SHION AND TEX­TILE IN THE AVE­NIR FOUN­DA­TION AT THE DEN­VER ART MU­SEUM).

IN­TER­VIEW BY YA­MI­NA BE­NAÏ

L'OF­FI­CIEL ART: You de­di­cate 3,000 square me­ters of the Mu­seum of Decorative Arts to the ce­le­bra­tion of the 70th anniversary of the crea­tion of the Mai­son Dior. What mo­ti­va­ted your de­ci­sion? OLI­VIER GA­BET: For ma­ny, France equals fa­shion, and this is thanks to the re­nown of its fa­shion houses, and Ch­ris­tian Dior, in foun­ding his com­pa­ny and laun­ching his New Look in 1947 un­doub­ted­ly contri­bu­ted to this great­ly. There has not been a re­tros­pec­tive devoted to Ch­ris­tian Dior since 1987. It was the­re­fore urgent, on this 70th anniversary, to show his crea­tions again to a contem­po­ra­ry au­dience. How does one go about dis­playing 70 years of crea­tion of a de­si­gner and his successors? With Flo­rence Mül­ler, it see­med ob­vious that we nee­ded to go beyond Dior's decade, to show how the fa­shion house had sur­vi­ved the tra­ge­dy of his bru­tal death, and had re­vi­vi­fied and re­ne­wed this le­ga­cy laid down and concei­ved over ten years. It was a ques­tion of fol­lo­wing a ra­ther chro­no­lo­gi­cal thread, but struc­tu­red ac­cor­ding to the ma­jor themes po­sed by Ch­ris­tian Dior, which had since be­come consti­tu­tive of Dior aes­the­tics, codes, and he­ri­tage. What set­ting was cho­sen for works, art ob­jects, and fur­ni­ture? We wan­ted to give an im­por­tant place to the role of art in crea­tion – this link is clai­med by eve­ryone to­day, but for Ch­ris­tian Dior it has a na­tu­ral, in­trin­sic le­gi­ti­ma­cy,. He be­gan his ca­reer as a gallery ow­ner in the late 1920s, wor­king side by side with ma­ny of the 20th cen­tu­ry's grea­test ar­tists, Sal­va­dor Da­li, Alberto Giacometti, Emi­lio Ter­ry, Ch­ris­tian Bé­rard.

FLO­RENCE MULLER

How did the ori­gi­nal New Look col­lec­tion change the world of fa­shion? It is ex­tre­me­ly rare for a col­lec­tion to car­ry out an im­me­diate re­vo­lu­tion, as was the case with New Look. It era­sed the aes­the­tics of the war, ba­sed on a mas­cu­line sil­houette: ve­ry wide-shoul­de­red and nar­row for skirts. Ch­ris­tian Dior pro­po­sed eve­ry­thing in re­verse, with shoul­ders brought back to na­tu­ral pro­por­tions, a slim­mer waist and large skirts in a co­rol­la. It was the re­turn of a phan­tas­mal woman, close to a vi­sion that evokes the eigh­teenth and ni­ne­teenth cen­tu­ries... The suc­cess was im­me­diate. How did the Dior house un­fold over time, with the as­si­mi­la­tion of its le­ga­cy by successors? Both in conti­nui­ty and in rup­ture. In conti­nui­ty be­cause the va­rious ar­tis­tic di­rec­tors who suc­cee­ded each other payed ho­mage to the founder. The foun­ding act was so strong and fun­da­men­tal that they used it as a foun­da­tion in or­der to build their first vi­sions wi­thin the Dior house. Then, they all en­dea­vo­red to fit in­to the feel of the time, and to trans­late this in terms of their own sen­si­ti­vi­ty. Yves Saint Laurent ar­ri­ved in 1957. He re­pre­sen­ted the spi­rit of what was to come, na­me­ly with youth ta­king po­wer. Marc Bo­han de­li­ve­red a ve­ry cha­rac­te­ris­tic as­pect of the 1960s, that is to say a ve­ry slen­der sil­houette. But it al­so ex­pres­sed this mix­ture of the co­ol and the gla­mo­rous, ve­ry ty­pi­cal of the late 1960s and 1970s. It was a sil­houette which was both ve­ry so­phis­ti­ca­ted, and at the same time quite ea­sy to wear. Then, in the late 1980s, Gian­fran­co Fer­ré de­ployed a postmodern ap­proach to fa­shion, with a ven­ture in­to his­to­ry re­writ­ten in a dy­na­mic way. As for John Gal­lia­no, he was en­ti­re­ly in tune with the spi­rit of the 1990s. Raf Si­mons, in turn, in­car­na­ted the spi­rit of the 2000s, with a re­turn to more soft­ness, and the va­luing of a more so­ber uni­ty. With the cur­rent de­si­gner, Ma­ria Gra­zia Chiu­ri, we are in the hy­per contem­po­ra­ry era em­po­we­ring wo­men's place in so­cie­ty and in the world.

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