Ju­lia­na Hux­table

Par In­grid Lu­quet-Gad - Por­trait par Lynd­sy Wel­gos pour

L'officiel Art - - Sommaire - par In­grid Lu­quet-Gad

Muse, DJ, ar­tiste et man­ne­quin, Ju­lia­na Hux­table est une cy­be­ra­ma­zone aux mul­tiples vi­sages. De New York, où elle s’est fait connaître pour ses soi­rées aux ac­cents de bac­cha­nales queer, sa pra­tique s’est éten­due sous l’ère Trump aux dys­fonc­tion­ne­ments de la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine à tra­vers l’ac­ti­visme tum­blr et les sub-cultures po­li­tiques anglo-saxonnes.

“Lorsque je jouais aux jeux vi­déo, je choi­sis­sais tou­jours d'in­car­ner les per­son­nages fé­mi­nins”. Phrase inau­gu­rale de son poème Un­tit­led (For Ste­wart), Ju­lia­na Hux­table s'y trouve plu­tôt bien cap­tu­rée. On se doute que la créa­ture dont les lèvres bleues, les longues tresses et la sil­houette de cy­ber ama­zone sont de­ve­nues les signes ex­té­rieurs d'iden­ti­fi­ca­tion ne se laisse pas si fa­ci­le­ment sai­sir dans les rets d'une ap­proche pla­te­ment bio­gra­phique. Pour une fois donc : se fier aux ap­pa­rences, faire d'un signe dis­tinc­tif la mé­to­ny­mie du tout. Née en 1987, éle­vée au fin fond du Texas conser­va­teur, Ju­lia­na Hux­table se fraye d'abord un che­min dans le monde de la nuit avant que l'on n'ap­prenne à re­con­naître son per­son­nage dans le monde de l'art et de la mode. Au dé­but des an­nées 2010, la scène club new-yor­kaise est en pleine mu­ta­tion. Aux scènes re­la­ti­ve­ment cloi­son­nées s'ajoute une éco­lo­gie où les soi­rées iti­né­rantes rem­placent les clubs, et le culte du DJ se voit dé­bor­dé par des col­lec­tifs qui agrègent ponc­tuel­le­ment des per­son­na­li­tés ve­nues d'ho­ri­zons di­vers. Exem­plaire de cette mou­vance, qui com­prend no­tam­ment les fêtes HAM ou Ghet­to Go­thic, le col­lec­tif House of La­do­sha, fon­dé en 2007, est un col­lec­tif LGBT opé­rant à la li­sière de la mode, du rap et de la per­for­mance. C'est aux cô­tés de ces gla­ma­zons, comme la presse ne tarde pas à les qua­li­fier, que Ju­lia­na Hux­table se pro­duit pour les pre­mières fois en tant que DJ. Mais con­trai­re­ment à l'es­prit col­lé­gial, ins­pi­ré des fa­milles (les houses) du vo­guing, Hux­table a tou­jours pré­fé­ré faire ca­va­lier seul. Ce se­ra elle, et elle seule, qui in­car­ne­ra à elle seule un col­lec­tif d'un nou­veau genre, se plai­sant, comme dans un jeu vi­déo, à mul­ti­plier les fic­tions de soi contre l'as­si­gna­tion à ré­si­dence dans la coque du “moi” bio­lo­gique. Très vite, elle in­tègre les poèmes qu'elle écrit et poste sur Tum­blr à ses mixes, lance ses propres soi­rées heb­do­ma­daires ap­pe­lées Shock Va­lue, conti­nue à pos­ter sel­fies sur les ré­seaux so­ciaux, et se rap­proche de l'uni­vers de la mode – elle dé­fi­le­ra pour Eck­haus Lat­ta, DKNY ou plus ré­cem­ment Ken­zo. Au­tant d'ac­ti­vi­tés qui ré­pondent à la mul­ti­pli­ca­tion d'ava­tars qu'elle ima­gine pour in­car­ner ses idées, es­thé­tiques ou po­li­tiques, aux­quelles elle donne forme via la poé­sie et les au­to­por­traits, éten­dant les li­mites de la pre­mière per­sonne aux confins d'un uni­vers nour­ri de fu­tu­risme et de my­tho­lo­gies stel­laires. Si House of La­do­sha se fe­ra dé­cou­vrir via Mys­pace, c'est par Tum­blr et Ins­ta­gram que Lau­ren Cor­nell, conser­va­trice au New Mu­seum, la dé­couvre. Son ex­pres­sion sans filtre trai­tant du corps ra­ci­sé, des sté­réo­types so­ciaux et des sous-cultures in­ter­net, sa sin­cé­ri­té s'ex­pri­mant pré­ci­sé­ment par les masques et le ma­quillage de scène, la conquiert. Au point qu'en 2015, elle l'in­vite à par­ti­ci­per à Sur­round Au­dience, la Trien­nale du New Mu­seum dont elle as­sure le com­mis­sa­riat aux cô­tés de l'ar­tiste Ryan Tre­car­tin. Ras­sem­blant cin­quante et un ar­tistes au to­tal, l'évé­ne­ment est de ceux qui figent dans le marbre ins­ti­tu­tion­nel une gé­né­ra­tion. A sa­voir la gé­né­ra­tion gran­die avec les ré­seaux so­ciaux, dont la concep­tion de soi est in­ti­me­ment liée au noeud gor­dien entre le dé­sir d'ap­pa­raître et la pré­ser­va­tion de la sphère in­time. Nou­velles mé­ta­phores vi­suelles de soi, cultures mé­dia­tiques aux usages en­core à dé­fi­nir et re­dé­cou­page des contours de l'ac­ti­visme : rien d'éton­nant à ce que Ju­lia­na Hux­table ait été vue comme beau­coup par la ré­vé­la­tion de la Trien­nale, pré­sente à la fois à tra­vers ses propres oeuvres (quatre poèmes et deux au­to­por­traits) ain­si qu'une sculp­ture 3D d'elle alan­guie et gran­deur na­ture, le corps iri­des­cent peint de teintes verte et violette, réa­li­sée par Frank Ben­son. Son titre ? La­co­nique, pré­fi­gu­rant l'icône : Ju­lia­na. Pour elle, l'après-Trien­nale ne change subs­tan­tiel­le­ment rien à part le coup de pro­jec­teur – certes im­mense. Tout en in­ter­ve­nant au sein de confé­rences et de work­shops dans le monde de l'art qui dé­sor­mais n'en a que pour elle, l'in­ten­si­té de ses ac­ti­vi­tés au sein du monde de la nuit ne dé­croît pas. Shock Va­lue, les soi­rées qu'elle fonde et qu'elle se plaît à qua­li­fier de “pro­jet noc­turne sur le genre”, conti­nuent d'at­ti­rer une foule bi­gar­rée mê­lant gays, trans et hé­té­ros sur le prin­cipe d'une in­clu­sion to­tale, réunie au­tour d'un noyau dur tou­jours plus iden­ti­fié de DJs, d'ar­tistes et mo­deux. Au prin­temps 2017, Ju­lia­na Hux­table inau­gu­rait ses deux pre­mières ex­po­si­tions so­lo en ga­le­rie, au prin­temps à la ga­le­rie Ree­na Spau­lings à New York, puis en sep­tembre à Pro­ject Na­tive In­for­mant à Londres. Tou­jours pré­sente, de ma­nière peut-être plus dis­crète (une vi­déo de lèvres bleues suf­fisent à l'évo­quer), les deux ex­po­si­tions pro­lon­geaient son ex­plo­ra­tion de sous-cultures et de sym­boles ex­té­rieurs d'ap­par­te­nance à un groupe sur fond de pa­ra­noïa am­biante. Tout en conti­nuant à être elle-même, c'est-à-dire à se dé­mul­ti­plier en une fé­roce ar­mée d'ava­tars ul­tra­sexy, la trans­for­ma­tion de la club kid en ar­tiste et fi­gure in­tel­lec­tuelle res­pec­tée dit beau­coup sur le be­soin ac­tuel de mo­dèles sub­ver­sifs et au­to­dé­ter­mi­nés dans un pay­sage po­li­tique de plus en plus fri­leux.

Sty­lisme par Ju­lia­na Hux­table. Post-Pro­duc­tion: Vik­to­ria Bo­ry­sen­ko. Vê­te­ments et ac­ces­soires: Sweat­shirt bleu Tel­far, sweat­shirt vio­let Mai­son Mar­gie­la, col­lier Ann Klein, pan­ta­lon vert Tel­far. Haut vert du mo­dèle, haut nude Tel­far, short en de­nim...

Ci-des­sus, Ju­lia­na Hux­table, Un­tit­led (Ca­sual Po­wer). Cour­te­sy de l'ar­tiste. Page de droite, Ju­lia­na Hux­table, The War on Proof, 2017, im­pres­sion jet d'encre, vi­nyle, ai­mants sur plaque de mé­tal, 243,84 x 121,92 cm, pièce unique.

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