“Wo­men House”

En une ex­plo­ra­tion tis­sée sui­vant huit cha­pitres, “Wo­men House” ras­semble les oeuvres de trente-neuf ar­tistes femmes qui, de Car­la Ac­car­di à An­drea Zit­tel, en pas­sant par He­le­na Al­mei­da, Ra­chel Whi­te­read ou Nil Yal­ter ont dé­fi­ni une nou­velle iden­ti­té de l

L'officiel Art - - Sommaire - par la ré­dac­tion

quelque sorte ex­pul­sées d'une his­toire do­mi­née par les hommes, ce qui fait que leurs pro­po­si­tions sont dif­fi­ciles à ca­rac­té­ri­ser. Les cha­pitres dé­cli­nés ici sont des pro­po­si­tions de ré­flexion, des di­rec­tions de re­cherche creu­sées par­tiel­le­ment par l'ex­po­si­tion et son ca­ta­logue. Cette his­toire est en­core tel­le­ment peu connue qu'il nous fau­drait de nou­veaux noms, ad­jec­tifs pour ras­sem­bler et ca­rac­té­ri­ser ces ar­tistes.

L'évo­ca­tion de la so­cié­té amé­ri­caine du dé­but des an­nées 1970 – po­sée par le pro­jet “Wo­men House” –, in­cite à ré­flé­chir sur la si­tua­tion des femmes noires, à quelques an­nées seule­ment de l'abo­li­tion de la sé­gré­ga­tion (1965) et de l'as­sas­si­nat de Mar­tin Lu­ther King (1968). Comment per­ce­vez-vous cet as­pect ra­cial au sein de l'idée du fé­mi­nisme et des ar­tistes femmes ?

Ef­fec­ti­ve­ment, l'émer­gence de l'art fé­mi­niste aux Etats-Unis cor­res­pond exac­te­ment à l'émer­gence d'un fé­mi­nisme noir. “We wan­ted re­vo­lu­tion : Black Ra­di­cal Wo­men, 1965-85”, pas­sion­nante ex­po­si­tion te­nue cette an­née au Brook­lyn Mu­seum en té­moi­gnait, tout comme “Black Art, Black Po­wer : Res­ponses to soul of a na­tion” à la Tate Mo­dern de Londres. Cer­taines ar­tistes noires se sont po­si­tion­nées par rap­port à un fé­mi­nisme ju­gé de classe, trop blanc. A la fin des an­nées 1970, plu­sieurs groupes de fé­mi­nistes noires se sont donc consti­tués en pa­ral­lèle. C'est en ef­fet l'un des cha­pitres de l'his­toire fé­mi­niste qui a émer­gé aux Etats-Unis mais aus­si en Eu­rope. Un com­bat s'est vé­ri­ta­ble­ment struc­tu­ré au­tour de la race, chez les ar­tistes femmes noires qui es­ti­maient avoir d'autres choses à dire que les ar­tistes femmes plus connues et gé­né­ra­le­ment blanches. Ce su­jet est tou­te­fois peu connu en France, et pour­rait don­ner lieu à une ex­po­si­tion à part en­tière.

L'un des points de dé­part de “Wo­men House” est l'es­sai Une chambre à soi de Vir­gi­nia Woolf (1929). De quelle ma­nière l'uni­vers de la lit­té­ra­ture a-t-il im­pré­gné et nour­ri votre vi­sion dans la construc­tion de cette ex­po­si­tion ?

Le contexte théo­rique est très im­por­tant pour moi. L'ex­po­si­tion fait ré­fé­rence au livre Wo­man­li­ness as a Mas­que­rade de Joan Ri­viere (1929) qui, la pre­mière, évoque la fé­mi­ni­té comme étant une mas­ca­rade, im­pli­quant l'idée d'un rôle de genre qui peut être en­dos­sé puis lais­sé de cô­té. Les idées dé­ve­lop­pées dans le livre sont très im­por­tantes du­rant cet entre-deux guerres qui va voir s'éla­bo­rer le trans­genre, où l'in­di­vi­du peut se dé­cla­rer bi­sexuel, jouer avec son genre, se tra­ves­tir... Le mi­lieu lit­té­raire, en par­ti­cu­lier à Pa­ris, ras­semble alors des ar­tistes et écri­vains qui re­ven­diquent ces idées avec beau­coup de ra­di­ca­li­té. Puis on ob­serve un deuxième grand mo­ment si­tué dans les an­nées 1960 aux Etats-Unis et en Eu­rope, où des femmes théo­ri­ciennes pensent la place des femmes dans l'his­toire de l'art, de la lit­té­ra­ture, de la créa­tion en gé­né­ral. Les écrits alors pro­duits de­viennent une toile de fond pour le tra­vail de cer­taines ar­tistes.

Le lan­gage re­flète ces at­tri­bu­tions for­cées, per­cep­tibles dans des ex­pres­sions telles que “fée du lo­gis”, “femme au foyer”, qui ren­voient les femmes à l'uni­vers cir­cons­crit et clos de la mai­son. Comment ces élé­ments de lan­gage évo­luent-ils ?

Le vo­ca­bu­laire est évi­dem­ment struc­tu­rant dans les sté­réo­types de genre. Ce qui y ré­pond le mieux c'est la coïn­ci­dence vi­suelle et lan­ga­gière entre la Femme-Mai­son de Louise Bour­geois et la Na­na-Mai­son de Ni­ki de Saint-Phalle : leurs oeuvres sont très in­té­res­santes en ce qu'elles as­so­cient le corps et l'ar­chi­tec­ture, mais elles pro­posent aus­si toutes les deux un mot nou­veau re­liant la femme et la mai­son, qui ne ren­voie pas à la femme au foyer ou fée du lo­gis mais à des sta­tuts comme ce­lui de la femme ar­chi­tecte par exemple, qui uti­lise sa mai­son comme es­pace de tra­vail. Cette as­so­cia­tion du genre et de l'es­pace do­mes­tique est donc dif­fé­rente de celle as­si­gnée par les hommes aux femmes, qui re­le­vait de la do­mi­na­tion. Je pense que chaque cha­pitre de notre ex­po­si­tion est une ré­ponse à cette li­mi­ta­tion im­po­sée éco­no­mi­que­ment, sociologiquement et par le vo­ca­bu­laire. Les pièces sélectionnées montrent comment en sor­tir pour construire autre chose : de nou­velles typologies d'oeuvres et de nou­veaux mots.

“CHAQUE CHA­PITRE DE `WO­MEN HOUSE' EST UNE RÉ­PONSE À UNE LI­MI­TA­TION IM­PO­SÉE ÉCO­NO­MI­QUE­MENT, SOCIOLOGIQUEMENT ET PAR LE VO­CA­BU­LAIRE. LES OEUVRES SÉLECTIONNÉES MONTRENT COMMENT EN SOR­TIR POUR ÉLA­BO­RER DE NOU­VELLES TYPOLOGIES D'OEUVRES ET DE NOU­VEAUX MOTS.

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