AL­LERS-RE­TOURS AVEC NI­CO­LAS GODIN

L'officiel Hommes - - SOMMAIRE - Mu­sique Au­teur NI­CO­LAS SAA­DA Pho­to­graphe THO­MAS GOLD­BLUM Sty­liste RO­MAIN VALLOS

au­teur Ni­co­las Saa­da, pho­to­graphe Tho­mas Gold­blum, sty­lis­te­ro­main­val­los

Pour son se­cond long-mé­trage, le su­perbe “Taj Ma­hal”, thril­ler pla­cé au coeur des at­ten­tats de no­vembre 2008 à Bom­bay, Ni­co­las Saa­da a de­man­dé à Ni­co­las Godin d’écrire la mu­sique. Alors que le mu­si­cien de Air s’ap­prête à pu­blier un al­bum so­lo, le ci­néaste re­vient sur leur col­la­bo­ra­tion.

Je connais le tra­vail de Ni­co­las Godin de­puis Moon Sa­fa­ri, le pre­mier al­bum de Air (1998). Nous nous sommes ren­con­trés au mo­ment de Vir­gin Sui­cides, le film de So­fia Cop­po­la (1999) : ils en avaient si­gné la bande ori­gi­nale, et j'avais écrit un texte sur l'al­bum, à la de­mande du groupe et de Marc Tes­sier-du­cros, qui di­ri­geait le la­bel pu­bliant le disque. J'ai dé­cou­vert que Ni­co­las et Jean-be­noît Dun­ckel (son par­te­naire dans Air) étaient des au­di­teurs fi­dèles de No­va fait son cinéma, l'émis­sion con­sa­crée aux mu­siques de films que j'ai ani­mée du­rant une di­zaine d'an­nées. De­puis cette époque, on se don­nait tou­jours des nou­velles. J'ai sui­vi l'évo­lu­tion de Air et je suis de­ve­nu proche de Ni­co­las avant de lui de­man­der de col­la­bo­rer à la mu­sique d'un court-mé­trage, Au­jourd'hui, que j'ai tour­né en 2012 pour une chaîne du groupe Ca­nal+. Bé­ré­nice Be­jo et Fred Wi­se­man en étaient les prin­ci­paux in­ter­prètes. Ni­co­las avait réus­si à com­po­ser une mu­sique éton­nante, avec très peu de moyens et en peu de temps.

Sa mu­sique mêle un cô­té ra­tion­nel très fran­çais à une ima­gi­na­tion lais­sée to­ta­le­ment libre ; en réa­li­té, elle est très struc­tu­rée. Je suis très sen­sible à ce mé­lange, ce­la me res­semble. La com­po­si­tion mu­si­cale de Taj Ma­hal était dif­fi­cile à faire, parce que j'avais choi­si beau­coup de mu­siques syn­chro­ni­sées avant le tour­nage. Au mo­ment du mon­tage, j'ai réa­li­sé que j'avais ab­so­lu­ment be­soin d'une par­ti­tion qui puisse se fondre dans cette mo­saïque mu­si­cale. Il fal­lait que Ni­co­las puisse y prendre ses quar­tiers. On a es­sayé une di­rec­tion qui épouse prin­ci­pa­le­ment la re­la­tion entre les pa­rents et Louise, le per­son­nage cen­tral du film. On a tra­vaillé sur deux thèmes, leur com­po­si­tion et leur struc­ture : ce­lui de Louise, presque un ré­su­mé de l'idée qu'on se fait d'une jeune fille, est ap­pa­ru tout de suite comme une évi­dence au­tour d'un ac­cord de harpe. Pour ce­lui des pa­rents, qui veulent sau­ver leur fille, on a che­mi­né long­temps, avec beau­coup d'al­lers-re­tours. C'était très dif­fi­cile et Ni­co­las a te­nu le choc jus­qu'à ce qu'on fi­nisse par trou­ver. Je lui ai de­man­dé de se lais­ser al­ler à sa veine abs­traite et quand on est par­ve­nu en­semble à cette li­ber­té de ton dans la mu­sique, tout est al­lé sou­dai­ne­ment très vite.

Ques­tion de sens

En au­cune fa­çon, il était dans une zone de confort. Il a tra­vaillé sur deux axes. Un pre­mier qui est as­sez proche de la mu­sique de film clas­sique, avec un exer­cice de contrepoint par­fait avec l'image (je pense à la scène du mes­sage té­lé­pho­nique), et un autre plus libre, plus im­pro­vi­sé, qui s'ac­cor­dait bien avec le cô­té par­fois abs­trait de ce long-mé­trage.

Notre mé­thode de tra­vail était as­sez com­po­site : je pré­fère ne pas noyer le com­po­si­teur sous trop de ré­fé­rences. En choi­sis­sant quel­qu'un comme Ni­co­las, il fal­lait que je me connecte à son uni­vers, et que je le laisse peu à peu pé­né­trer le film. Mais la dif­fi­cul­té n'est pas une ques­tion de style, c'est plus une ques­tion de sens. Avec le com­po­si­teur, le dia­logue doit por­ter sur le sens de la scène, de ce que les images sug­gèrent. Quand on le dé­fi­nit bien, la col­la­bo­ra­tion coule de source. Taj Ma­hal était un film d'une telle com­plexi­té tech­nique qu'il m'a fal­lu du temps pour réus­sir

à dé­ga­ger les idées maî­tresses de la mu­sique du film. Ça a été très dif­fi­cile mais pas­sion­nant. Il fal­lait une os­mose entre les com­po­si­tions et l'uni­vers du film. Ni­co­las avait aus­si écrit une sé­rie de thèmes libres. Je sa­vais que dans les an­nées 1970, En­nio Mor­ri­cone pou­vait pré­pa­rer des suites d'ac­cord sans que leur des­ti­na­tion fi­nale soit dé­ter­mi­née. On a es­sayé le même pro­cé­dé avec quelques mor­ceaux. L'un d'eux, Mum­bai Dark Mood, a eu un im­pact par­ti­cu­lier sur une sé­quence très courte qui a chan­gé du tout au tout.

Ré­flexion et plai­sir

Son nou­vel al­bum, Contrepoint, prend des mu­siques de Bach comme pré­texte ; il illustre bien son rap­port à la mu­sique comme source de ré­flexion et de plai­sir. Il part du com­po­si­teur al­le­mand, sans doute l'un des plus sa­vants de l'his­toire de la mu­sique – une es­pèce de monstre. En même temps, il rend hom­mage à Wen­dy Car­los et Jacques Lous­sier, qui ont po­pu­la­ri­sé la mu­sique clas­sique.

Ce­pen­dant, ce n'est pas du ea­sy lis­te­ning. C'est du “hard and ea­sy lis­te­ning” : chaque mor­ceau re­lève d'une sorte d'évi­dence, d'im­mé­dia­te­té du thème, de l'ar­ran­ge­ment, mais il y a une com­plexi­té sous­ja­cente. Le disque n'est ja­mais su­per­fi­ciel, ja­mais dé­sin­volte. Tout le temps ac­ces­sible, il est au fond grave, presque ro­man­tique. C'est une sur­prise et, je pense, une réus­site to­tale. Ni­co­las est comme moi, plu­tôt in­quiet, à la re­cherche de la per­fec­tion, d'un idéal ja­mais fa­cile à at­teindre pour un ar­tiste. Il n'est pas nos­tal­gique, il est dans l'ac­tion, mais il y a chez lui la mé­lan­co­lie d'une époque qui fut celle des grands maîtres. Il a une exi­gence hors du com­mun avec lui-même et avec les autres.

Page de droite : trench-coat en toile de co­ton, BUR­BER­RY LON­DON. Fou­lard, LAN­VIN. Che­mise en co­ton, SAINT LAURENT PAR HE­DI SLI­MANE. Page pré­cé­dente : che­mise en co­ton, SAINT LAURENT PAR HE­DI SLI­MANE. Montre vin­tage, CAR­TIER.

Taj Ma­hal, film réa­li­sé par Ni­co­las Saa­da avec Sta­cy Mar­tin, Louis-do de Lenc­que­saing et Gi­na Mckee. En salles le 7 oc­tobre.

Contrepoint, le nou­vel al­bum de Ni­co­las Godin (Be­cause Mu­sique).

Page de gauche : che­mise en de­nim, MAI­SON KIT­SU­NÉ.

Groo­ming Jo­se­fin Gli­gic.

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