CAR­RÉS D’ART

L'officiel Hommes - - SOMMAIRE - Ico­nique Au­teur BAP­TISTE PIÉ­GAY

au­teur Bap­tiste Pié­gay

Car­ré, il l'est. Et pour­tant, les 1 500 mo­dèles du fou­lard – pierre an­gu­laire (mais vo­lup­tueuse) de L'ADN de la mai­son Her­mès – peuvent tous le ju­rer : ils sont libres. Libres d'être por­tés se­lon le dé­sir de leur pro­prié­taire (en cein­ture, en cra­vate, etc. Ils au­to­risent au­tant de fan­tai­sies qu'il y a d'es­prits af­fran­chis) ; libres aus­si d'être in­ter­pré­tés par des gé­né­ra­tions d'ar­tistes in­vi­tés. Cas­sandre (gé­nial af­fi­chiste et ty­po­graphe qui si­gna les mo­dèles “Pers­pec­tives” et “Lit­té­ra­ture”), Di­mi­tri Ry­balt­chen­ko ou Hu­go Gryg­kar (au­teur de l'his­to­rique car­ré “Brides de ga­la” en 1957), ont ap­po­sé leur sceau sur un des ac­ces­soires clas­siques ayant re­joint le pa­tri­moine cultu­rel fran­çais.

Pa­tri­mo­nial, oui, mais vi­vant. Ses mé­ta­mor­phoses disent beau­coup de l'his­toire d'her­mès, de sa qua­li­té de conteur, de sa ca­pa­ci­té à s'in­ven­ter une iden­ti­té mo­bile, sans rien re­nier de sa ligne de fuite es­thé­tique.

Elles suivent aus­si les pro­grès des tech­niques – si l'ar­ti­sa­nat est un art, l'ac­com­pa­gner des der­nières évo­lu­tions lui donne un élan

Her­mès dé­cline au­jourd’ hui son fou­lard de­ve­nu lé­gen­daire en convo­quant le gé­nial sé­mio­logue, Ro­land Barthes, et ses “Frag­ments d’un dis­cours amou­reux”. Le ty­po­graphe Phi­lippe Ape­loig s’est char­gé de la mise en scène et suc­cède à de nom­breux ar­tistes in­vi­tés de­puis 1937 à ex­pri­mer leur in­fi­nie créa­ti­vi­té.

sup­plé­men­taire : ain­si le car­ré par­fu­mé “Fla­cons de par­fum”, qui li­bère des ef­fluves sub­tils de ca­lèche, ou le phos­pho­res­cent “La Voie lac­tée”…

Les ma­tières jouent aus­si un rôle dé­ci­sif dans son charme éter­nel : soie rou­lot­tée, ca­che­mire, peau ex­tra-souple, zi­be­line, mous­se­line bor­dée de four­rure (celle-là, on l'au­rait bien vue au cou de Jac­que­line De­lu­bac dans un film de Sa­cha Gui­try)… On com­prend que des­si­na­teurs et ar­tistes y aient vu un ter­rain d'ex­pres­sion à leur me­sure. Du tout pre­mier, édi­té en 1937 par Ro­bert Du­mas, “Jeu des om­ni­bus et Dames blanches”, pour sa­luer l'inau­gu­ra­tion de la ligne pa­ri­sienne de voi­tures pu­bliques Ma­de­leine-bas­tille, jus­qu'au car­ré in­ti­tu­lé “Frag­ments d'un dis­cours amou­reux”, ce fou­lard s'offre à la créa­ti­vi­té, sans res­tric­tion. Ain­si, le champ des cou­leurs pos­sibles est in­fi­ni, sa­chant que 75 000 teintes sont dis­po­nibles et qu'elles se mé­langent dans des pro­por­tions ajus­tables au mil­lième près… S'ils consacrent vo­lon­tiers un des uni­vers fé­tiches de la mai­son, le monde équestre, ils s'aven­turent loin, bien loin, dans l'ex­plo­ra­tion d'autres ima­gi­naires : on pense au “Be­lo­ved In­dia” (2008) ho­no­rant l'élé­phant in­dien, sym­bole de la force et de l'in­tel­li­gence. Et lors­qu'ils mettent en scène le ter­reau pa­ri­sien, c'est en l'ob­ser­vant après un pas de cô­té. La poé­sie de leurs noms évoque le grand Ray­mond Que­neau : “Le Mé­de­cin à la mai­son”, “Traî­neaux et Glis­sades”… Le car­ré joue avec la pa­lette chro­ma­tique, part à la conquête de mo­tifs, avec la grâce que l'écri­vain met­tait à ou­vrir la grande malle aux mots. Ce n'est pas un ha­sard si le der­nier-né rend hom­mage à Ro­land Barthes, im­mense au­teur des Frag­ments d’un dis­cours amou­reux, un des plus beaux livres ja­mais consa­crés à ce sen­ti­ment dans la lit­té­ra­ture. Barthes, sé­mio­logue pré­cis, avait lui-même com­po­sé la mise en page de son ou­vrage ; le ty­po­graphe Phi­lippe Ape­loig dis­pose d'un ma­gni­fique ma­te­las sur le­quel re­bon­dir : “Cette mise en page, dit-il, m’est ap­pa­rue comme une ar­chi­tec­ture so­phis­ti­quée, faite de frag­ments de textes qui pour­raient faire pen­ser à un as­sem­blage de pa­piers col­lés”. Trans­for­mant les mots en blocs opaques, il a li­bé­ré des es­paces de res­pi­ra­tion in­at­ten­dus. De même que Barthes nous ap­pre­nait à lire entre les lignes, Ape­loig laisse le souffle s'in­fil­trer entre les phrases.

Ce tour de force s'ins­crit sur un car­ré de soie de 140 par 140 cm. C'est main­te­nant l'heure de réviser sa my­tho­lo­gie : si l'on sait que Her­mès est le messager des dieux, il est aus­si, et sur­tout, la per­son­ni­fi­ca­tion de l'in­gé­nio­si­té.

Ci-des­sus, de gauche à droite : “Mi­nuit au Fau­bourg” (2014), des­sin de Di­mi­tri Ry­balt­chen­ko. “Boîte au car­ré” (2005), des­sin de Ba­li Bar­ret. “Les Toits de Pa­ris” (2006), des­sin de Di­mi­tri Ry­balt­chen­ko. Ci-contre : “Jeu des om­ni­bus et Dames blanches” (1937), le pre­mier car­ré Her­mès.

Page de gauche : “Frag­ments d'un dis­cours amou­reux” (2015), des­sin de Phi­lippe Ape­loig.

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