LE COQ CHAU­VIN

S’il re­pré­sente la France, le gal­li­na­cé passe pour fier. Si on veut le cui­si­ner, il de­mande du temps. Mais c’est ain­si qu’on le pré­fère, avec ses pe­tits oi­gnons, ses lar­dons, ses cham­pi­gnons et sa sauce riche et onc­tueuse.

L'officiel Hommes - - SOMMAIRE - My­tho­lo­gie Au­teur BAP­TISTE PIÉ­GAY Illus­tra­tion CH­RIS ED­SER

au­teur Bap­tiste Pié­gay, illus­tra­teur Ch­ris Ed­ser

Pre­nez un coq (te­nez-le fer­me­ment, il peut s’avé­rer ner­veux et il a le pin­ce­ment cruel) et ob­ser­vez-le : deux pattes, une crête, un re­gard entre me­nace et va­cui­té, un jo­li plu­mage, un bec et, sur­tout, une at­ti­tude.

S’il est de­ve­nu un sym­bole de la France, il le doit (sans rien avoir de­man­dé à per­sonne), à un jeu de mots : en la­tin, gal­lus dé­signe ce gal­li­na­cé. Don­nez-lui une ca­pi­tale, et le voi­là Gal­lus, c’est-à-dire Gau­lois. On se doute que ce glis­se­ment, du coq au gau­lois, ne va­lait pas pour com­pli­ment. Re­tour­nant l’ar­gu­ment, ayant sans doute ap­pris de leurs oc­cu­pants le sens de la rhé­to­rique, les au­toch­tones en firent pré­ci­sé­ment un mo­tif de fier­té : nulle ar­ro­gance bruyante, mais une re­ven­di­ca­tion iden­ti­taire, une af­fir­ma­tion de leur in­ébran­lable confiance en eux face à l’ad­ver­si­té.

Im­por­té d’asie Mi­neure aux alen­tours du VIE siècle avant notre ère, le coq se laisse fa­ci­le­ment do­mes­ti­quer, jouant un rôle in­dis­pen­sable dans la basse-cour, entre sur­veillant gé­né­ral et éta­lon. Il est en re­vanche dur à cuire, ce dont il s’en­or­gueillit sû­re­ment.

Son pro­fil est flat­teur, évo­quant lé­gè­re­ment la dy­nas­tie des Bour­bons ou celle d’édouard Bal­la­dur dans les ca­ri­ca­tures des des­si­na­teurs sa­ti­ristes de la Res­tau­ra­tion à nos jours. De face, il res­semble plu­tôt à un plan de coupe un peu épais. Au­tre­ment dit, à pas grand-chose. Rap­pe­lons tout de même que, par­mi les membres de sa fa­mille, lui seul chante : la poule ca­quette et le pous­sin pé­pie. C’est son titre de gloire – qui ne va pas sans pro­vo­quer un cer­tain aga­ce­ment, car l’aube est son mo­ment de pré­di­lec­tion pour vo­ca­li­ser. Ré­ca­pi­tu­lons : il doit sa ré­pu­ta­tion à un jeu de mots mé­pri­sant, l’a re­tour­né à son avan­tage, énerve son monde quand il se ma­ni­feste bruyam­ment et ré­clame de la pa­tience pour être dé­gus­té. On com­prend mieux main­te­nant comment il en est ve­nu à in­car­ner la France.

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