M. Ar­naud Va­lois Pa­ris 75019 12.06.2017

L'officiel Hommes - - NEWS - Pho­to­graphe STE­FA­NO GA­LUZ­ZI Sty­liste JAMES SLEA­FORD

“120 larmes par minute”. C’est ain­si que le Fes­ti­val de Cannes a re­bap­ti­sé le film de Ro­bin Cam­pillo, 120 bat­te­ments par minute *, après sa pro­jec­tion of­fi­cielle en mai der­nier. À l’ar­ri­vée : stan­ding ova­tion, émo­tion pal­pable, cri­tiques di­thy­ram­biques, et… Grand Prix du Ju­ry. Dif­fi­cile de sor­tir in­demne d’une telle ex­pé­rience pour Ar­naud Va­lois, l’un des deux in­ter­prètes prin­ci­paux du film.

Vous étiez-vous pré­pa­ré à une telle consé­cra­tion ?

Ar­naud Va­lois

: On n’y est ja­mais vrai­ment pré­pa­ré. Mais très vite, avant même le tour­nage, j’ai sen­ti la puis­sance que ce film pour­rait avoir. Il y a un avant et un après, pour moi, pour l’équipe, et pour le pu­blic. C’était le bon mo­ment pour faire ce film ? Oui. La jeune gé­né­ra­tion n’a pas connu ces an­nées de lutte et d’en­ga­ge­ment dans un com­bat en­core réel­le­ment d’ac­tua­li­té. Ce film aborde des su­jets qui parlent à tous. Le com­bat, l’amour, l’ami­tié, la ma­la­die, la mort. Il ne laisse per­sonne in­dif­fé­rent et in­vite au ques­tion­ne­ment, à l’en­ga­ge­ment. Comme le dit Ro­bin : “Quand une so­cié­té évo­lue […] elle dé­ve­loppe une sorte d’amné­sie sur ce qui l’a pré­cé­dé.” C’est bien d’être là pour ré­veiller les consciences.

Et pour vous, c’était aus­si le bon mo­ment ?

Oui et non. Je ve­nais tout juste de dé­cro­cher ! Cinq ans que je n’avais pas joué, dix ans tout juste que j’avais com­men­cé (dans Se­lon Char­lie, de Ni­cole Gar­cia, ndlr). Le ci­né­ma, pour moi, c’était mort et en­ter­ré, j’avais tour­né la page, sui­vi une for­ma­tion de mas­seur en Thaï­lande, ou­vert mon ca­bi­net, confir­mé mon ins­crip­tion en école de so­phro­lo­gie. Le deuil était fait, j’avais tra­vaillé dur pour ça. Et dé­but jan­vier 2016, le té­lé­phone sonne. J’hé­site. Je dé­cide de ne pas ou­vrir le scé­na­rio. Je sais dé­jà que je vais avoir en­vie de faire ce film, fort, en­ga­gé, et donc de dé­cro­cher le rôle. Je me dis que, quitte à re­ve­nir, au­tant re­ve­nir avec ça. Mais je sais aus­si com­bien la pres­sion, la dé­cep­tion peuvent être des­truc­trices dans ce mé­tier. Au­cune en­vie de re­con­nec­ter avec ces sen­sa­tions. J’y suis donc al­lé les mains dans les poches… Et j’ai fi­ni par cra­quer ! L’at­tente était trop longue. J’ai dit stop, je re­nonce. C’est à ce mo­ment-là que Ro­bin m’a ap­pe­lé pour me dire que j’avais le rôle. Je pense qu’il avait en­vie de voir où était la fê­lure. Et nous avons pas­sé un ac­cord : ce­lui de ne pas me “pro­té­ger”.

Le rôle était-il fait pour vous ?

Pas vrai­ment ! Ro­bin ima­gi­nait un Na­than plus mal­adroit, moins bien dans ses bas­kets, moins cli­ché beau gosse. Ça aus­si, ça a été un sou­ci, ça l’a fait beau­coup hé­si­ter. C’est l’éter­nel pro­blème du ci­né­ma fran­çais, mais il faut faire avec.

Le réa­li­sa­teur Ro­bin Cam­pillo vou­lait un cas­ting au “par­ler pé­dé”. Être ain­si ca­té­go­ri­sé vous a-t-il gê­né ?

Ab­so­lu­ment pas. À la lec­ture du scé­na­rio, c’était une évi­dence, il y avait ce ton, et il ne s’in­vente pas. Même si, dans la “vraie” vie, je ne consi­dère en au­cun cas avoir à me re­ven­di­quer d’une com­mu­nau­té pour mieux me­ner le com­bat.

Vous êtes en­ga­gé, dans la vraie vie ?

Je ne suis pas un mi­li­tant dans l’âme. Je m’en tiens de­puis vingt ans à une dé­marche ci­toyenne, fi­nan­cière, en ver­sant tous les mois au Si­dac­tion. L’ac­ti­visme po­li­tique n’a ja­mais été mon truc. C’est quelque chose que je com­prends, mais que d’autres font mieux que moi. Act Up-pa­ris existe tou­jours, et je fais très at­ten­tion à ne pas en par­ler au pas­sé. Faire ce film, c’est ma fa­çon à moi de sou­te­nir leur com­bat, et d’en être fier.

Quel âge aviez-vous au mo­ment du film, et com­ment consi­dé­riez-vous alors Act Up ?

J’avais 8 ans en 1992. Le seul sou­ve­nir que j’ai d’act Up, c’est ce­lui de l’opé­ra­tion ca­pote sur l’obé­lisque de la Con­corde.

Votre pre­mier avis sur le su­jet ?

Si­da = pré­ser­va­tif. Je ne l’ai pas vé­cu comme une pé­riode sombre, sans es­poir. Au contraire. Les tri­thé­ra­pies exis­taient dé­jà, et le meilleur moyen d’échap­per à la ma­la­die, à la mort, c’était en­core de se pro­té­ger. L’équa­tion était simple. Ce n’est que plus tard, à l’âge adulte, que j’en ai me­su­ré tous les en­jeux.

Et votre der­nier sen­ti­ment sur la ques­tion ?

Mi­ti­gé. Un la­men­table désen­ga­ge­ment des pou­voirs pu­blics, et de for­mi­dables pro­grès mé­di­caux. En re­vanche, le dé­pis­tage ré­gu­lier, voire sys­té­ma­tique, reste un en­jeu vi­tal.

Les scènes d’amour et de mort sont ter­ribles de vé­ra­ci­té. Les­quelles furent les plus dif­fi­ciles à jouer ?

Celles de mort, sans hé­si­ter. Ce sont les scènes où il faut tou­jours al­ler cher­cher le plus loin en soi. Et puis j’étais seul avec moi-même, Na­huel (Pé­rez Bis­cayart, ndlr) avait “juste” à faire le mort, il le fai­sait très bien d’ailleurs, l’am­biance était lourde sur le pla­teau.

Qu’est-ce que ce rôle a chan­gé pour vous ?

Tout et rien ! J’ai fait ces der­nières an­nées un énorme tra­vail de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel, et ça je ne le re­met­trai pas en ques­tion. Mais de­puis Cannes, j’ai de bonnes pro­po­si­tions. Je ré­flé­chis donc à cette “formule ma­gique” qui me per­met­trait d’al­lier les deux. Ça ne de­vrait pas être im­pos­sible, je viens de dé­cro­cher mon di­plôme de so­phro­logue, ré­vi­sé entre deux in­ter­views.

* En salles le 23 août.

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