Ma­cron mul­ti­plie les fronts

Sur la ré­forme du Code du tra­vail, le gou­ver­ne­ment a jusque-là maî­tri­sé les op­po­si­tions. Mais en s’at­ta­quant aux APL et en cou­pant dans les bud­gets, l’exé­cu­tif al­lume plu­sieurs foyers d’in­cen­die

L'Opinion - - La Une - Fan­ny Gui­no­chet

Le Pre­mier mi­nistre, re­çoit toute la se­maine avec Mu­riel Pé­ni­caud, la mi­nistre du Tra­vail, les par­te­naires so­ciaux pour faire le bi­lan des six se­maines de concer­ta­tion. Mais la grogne après l’an­nonce de la baisse des APL se pour­suit. Au risque d’abîme la mère des ré­formes ?

ET SI LE RISQUE SO­CIAL ne ve­nait pas de là où on l’at­tend ? Sur la ré­forme du Code du Tra­vail, la si­tua­tion semble être sous contrôle. L’exé­cu­tif prend soin de dé­mi­ner tant qu’il le peut. Mais en même temps, pour re­prendre une ex­pres­sion chère à Em­ma­nuel Ma­cron, la contes­ta­tion monte. « Gé­rald Dar­ma­nin met le feu aux poudres, on se re­trouve avec des dé­parts d’in­cen­dies mal contrô­lés qui peuvent se trans­for­mer en un grand feu », s’in­quiète un conseiller. Il re­con­naît « perdre la maî­trise des hor­loges » : « On se met dans une po­si­tion dé­fen­sive, ce n’est pas bon. » En cause, les coupes bud­gé­taires. Ain­si, l’an­nonce du coup de ra­bot sur les APL de 5 eu­ros par mois et par fa­mille ne passe pas. Dif­fi­cile de dire d’où est par­ti le coup, mais il fait des ra­vages. « Les Fran­çais ré­agissent très for­te­ment aux sym­boles et l’APL en est un, car le lo­ge­ment est un des postes de dé­penses qui pèsent lourd sur les mé­nages », ana­lyse Jean-Da­niel Le­vy, di­rec­teur du dé­par­te­ment opi­nion de l’Ins­ti­tut Har­ris In­te­rac­tive. Et le son­deur d’ajou­ter : « Con­trai­re­ment à la ré­forme du Code du tra­vail, ce su­jet n’était pas clai­re­ment iden­ti­fié dans le pro­gramme pré­si­den­tiel. » De quoi sus­ci­ter le tol­lé. Sur­tout après l’af­faire du bud­get de la Dé­fense, les zig­zags sur les baisses d’im­pôt ou en­core les éco­no­mies dans les uni­ver­si­tés. Dé­jà mo­bi­li­sés pour dé­fendre les 65 000 ba­che­liers qui n’ont tou­jours pas de place à la ren­trée dans les fa­cul­tés, les syn­di­cats d’étu­diants, l’Unef et la FAGE, sont im­mé­dia­te­ment mon­tés au cré­neau pour dé­fendre le porte-mon­naie des 800 000 bé­né­fi­ciaires l’APL. Ils ont lan­cé une pé­ti­tion en ligne. « C’est tou­jours dan­ge­reux d’avoir les jeunes contre soi, et au­jourd’hui les étu­diants sont en va­cances, cette his­toire d’APL est une bombe à re­tar­de­ment, pré­vient un vi­si­teur du soir de l’Ely­sée. On est tous d’ac­cord qu’il faut faire des ré­formes, mais il y a des ma­nières de s’y prendre, de l’an­non­cer. »

Po­pu­la­tions dé­fa­vo­ri­sées. Or cette dé­ci­sion donne sur­tout le sen­ti­ment qu’Em­ma­nuel Ma­cron s’at­taque aux so­li­da­ri­tés. Et c’est bien en in­vo­quant cette no­tion d’in­jus­tice so­ciale que les re­pré­sen­tants des as­so­cia­tions des po­pu­la­tions dé­fa­vo­ri­sées font en­tendre leur voix contre la baisse des al­lo­ca­tions lo­ge­ment. En té­moigne la prise de pa­role, dans Le Monde, de Louis Gal­lois. En tant que pré­sident de la Fé­dé­ra­tion des ac­teurs de la so­li­da­ri­té, qui re­groupe 850 or­ga­nismes d’aide aux plus dé­mu­nis, il in­ter­pelle le Pré­sident et sa po­li­tique de lutte contre la pau­vre­té. Et l’an­cien pa­tron – à l’ori­gine du CICE et de la po­li­tique de sou­tien aux en­tre­prises – d’al­ler jus­qu’à faire le lien avec la sup­pres­sion de l’ISF : « Je ne peux pas ne pas faire le rap­pro­che­ment avec d’autres me­sures an­non­cées, comme celle de ré­duire l’im­pôt sur la for­tune, qui va coû­ter plu­sieurs mil­liards d’eu­ros. »

La mise en re­la­tion de ces deux dos­siers est évi­dem­ment dé­ma­go­gique. Mais elle tourne en boucle sur les ré­seaux so­ciaux. L’image d’un Em­ma­nuel Ma­cron qui donne aux riches et prend aux pauvres, se ré­pand, lar­ge­ment ali­men­tée par les cri­tiques de l’op­po­si­tion po­li­tique. De la Nou­velle Gauche au Front na­tio­nal, en pas­sant par La France in­sou­mise ou le PS, tous raillent un Pré­sident « an­ti-Ro­bin des Bois », qui consa­cre­rait plus d’at­ten­tion aux people - il re­çoit cette se­maine Bo­no et Ri­han­na à l’Ely­sée – qu’aux plus dé­fa­vo­ri­sés.

Dans ce contexte, les syn­di­cats sont bous­cu­lés. « C’est com­pli­qué pour eux de res­ter dans une forme de bien­veillance à l’égard du gou­ver-

ne­ment. Ils risquent vite de se re­trou­ver dé­bor­dés, com­mente Ber­nard Sa­na­nès, PDG d’Elabe. Sous la pres­sion de l’opi­nion et de la rue qui leur re­pro­che­raient d’ava­li­ser une ré­forme, ils peuvent être contraints de faire mon­ter les en­chères. »

Mo­bi­li­sa­tion pos­sible des fonc­tion­naires.

Re­çu à Ma­ti­gnon lun­di, Phi­lippe Mar­ti­nez, le nu­mé­ro un de la CGT, a une nou­velle fois ap­pe­lé les sa­la­riés à « ré­agir à la casse du Code du tra­vail ». Et ex­hor­té les tra­vailleurs à se mo­bi­li­ser le 12 sep­tembre pro­chain contre les or­don­nances. Pour l’heure, FO n’en­vi­sage pas de re­joindre la mo­bi­li­sa­tion. « Mais nous n’ex­cluons rien, nous avi­se­rons, lorsque nous connaî­trons le conte­nu des textes fin août », ré­pète Jean-Claude Mailly. Le lea­der syn­di­cal qui doit ren­con­trer mar­di Edouard Phi­lippe note que « pour un 25 juillet, l’opi­nion ré­agit fort ».

Stra­tège, le se­cré­taire gé­né­ral de FO at­tend de voir comment les autres cen­trales vont se po­si­tion­ner. Le syn­di­cat des cadres, la CFE-CGC, est très re­mon­té contre la ré­forme du Tra­vail et pour­rait adop­ter la ligne de la CGT. A la CFDT, Laurent Ber­ger en­tend pe­ser. Alors qu’il n’est plus le seul in­ter­lo­cu­teur sur le­quel se re­pose le gou­ver­ne­ment comme dans le pré­cé­dent quin­quen­nat, il lui faut évi­ter de se faire dou­bler. Aus­si hausse-t-il d’un ton. Sur les APL, la CFDT a pu­blié un com­mu­ni­qué en de­man­dant au gou­ver­ne­ment de re­voir sa co­pie. L’Un­sa a fait de même. C’est sans comp­ter en­fin, sur une mo­bi­li­sa­tion pos­sible des fonc­tion­naires. « L’an­nonce du jour de ca­rence, ain­si que le gel du point d’in­dice en juin ont aus­si fait grin­cer des dents », rap­pelle Jean-Claude Mailly. Dans le sec­teur des trans­ports, les li­bé­ra­li­sa­tions à ve­nir, dic­tées par Bruxelles pour­raient aus­si ré­veiller des poches de ré­volte.

Dans l’équipe so­ciale en charge de la ré­dac­tion des or­don­nances, la fé­bri­li­té pointe : « Il ne fau­drait pas qu’on soit obli­gés de re­cu­ler sur la ré­forme à cause de ces mou­ve­ments qui n’ont rien à voir avec le Code du tra­vail. » Pour Jean-Da­niel Le­vy, à ce stade, le risque so­cial n’est pas avé­ré mais « il est ef­fec­ti­ve­ment en germe ». Em­ma­nuel Ma­cron doit être vi­gi­lant. « Le gou­ver­ne­ment doit im­pé­ra­ti­ve­ment évi­ter que toutes ces op­po­si­tions se coa­gulent », pré­vient en­core Ber­nard Sa­na­nès. Sans quoi, se­lon la tra­di­tion, la ren­trée pour­rait être com­pli­quée… Et alors le gou­ver­ne­ment n’au­ra pas d’autres op­tions que d’en­voyer les ca­na­dairs.

« C’est com­pli­qué pour les syn­di­cats de res­ter dans une forme de bien­veillance à l’égard du gou­ver­ne­ment. Sous la pres­sion de l’opi­nion, ils peuvent être contraints de faire mon­ter les en­chères »

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