La pa­ren­thèse li­bé­rale (1830-1848)

Epi­sode 8/12. L’ordre à l’in­té­rieur, la paix à l’ex­té­rieur. Ja­mais sans doute la France n’a été aus­si li­bé­rale que sous la mo­nar­chie de Juillet. L’Opi­nion ra­conte cette pa­ren­thèse en­chan­tée

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La pa­ren­thèse li­bé­rale (1830-1848)

N otre époque pa­ci­fiste a du mal à se re­pré­sen­ter que pen­dant plus d’un siècle la po­pu­la­tion a pous­sé à la guerre. La ten­sion na­tio­na­liste est ex­trê­me­ment forte, por­tée par le sou­ve­nir de la Ré­vo­lu­tion et de l’Em­pire où les ar­mées fran­çaises ont ren­ver­sé les trônes et où la gloire se ga­gnait en­core le fu­sil à la main. Le peuple, dans son en­semble, est bel­li­ciste. Il pousse ses di­ri­geants à dé­cla­rer la guerre et à in­ter­ve­nir. En 1870, c’est le peuple de Pa­ris qui contraint Na­po­léon III à dé­cla­rer contre son gré la guerre à la Prusse. On rêve de re­vanche et de prendre la rive gauche du Rhin. Un rien peut em­bra­ser l’Eu­rope. Il a fal­lu l’ex­pé­rience de deux guerres mon­diales, des des­truc­tions et des morts pour bri­ser la pas­sion guer­rière et dif­fu­ser le pa­ci­fisme, par­fois jus­qu’à l’ou­trance. Louis- Phi­lippe est par­fai­te­ment conscient de cette pas­sion guer­rière, d’au­tant qu’elle est por­tée par les ré­pu­bli­cains qui at­tisent les pas­sions na­tio­na­listes pour es­pé­rer ren­ver­ser le trône. Du­rant tout son règne, sa po­li­tique extérieure fut mar­quée par le réa­lisme et par le sou­ci de l’équi­libre entre les puis­sances d’Eu­rope. Se sa­tis­faire du congrès de Vienne (1815), as­su­rer la puis­sance de la France, mais ne pas pro­vo­quer un conflit con­ti­nen­tal ; ce qui est loin d’être fa­cile. En Eu­rope, l’en­jeu, c’est l’An­gle­terre, que le roi veut ral­lier sans se sou­mettre. Hors d’Eu­rope, c’est l’Orient, où l’An­gle­terre n’est ja­mais loin.

L’en­tente cor­diale. L’An­gle­terre fut le pre­mier pays à re­con­naître le nou­veau ré­gime, ce qui a per­mis de le lé­gi­ti­mer aux yeux des autres chan­cel­le­ries. Entre Pa­ris et Londres, les re­la­tions sont bonnes. Ils gèrent de concert la ques­tion belge, ils s’en­tendent pour les pro­blèmes dy­nas­tiques es­pa­gnols, ils veillent à ne pas dé­sta­bi­li­ser les fron­tières conti­nen­tales. Les deux puis­sances ont in­té­rêt à s’en­tendre : l’An­gle­terre ne veut pas d’un foyer ré­vo­lu­tion­naire en France et la France a be­soin du sou­tien an­glais pour ses pro­jets in­ter­na­tio­naux. Sol­dant les comptes de l’Em­pire et les mésa­ven­tures de Wa­ter­loo, Louis- Phi­lippe lance le rap­pro­che­ment fran­coan­glais qui, à bien des égards, est tout aus­si im­por­tant que la ré­con­ci­lia­tion fran­co-al­le­mande après 1945.

Naît ain­si en Eu­rope un couple fran­co-an­glais qui est le mo­teur du conti­nent, jus­qu’à l’émer­gence de la Prusse puis de l’Al­le­magne uni­fiée. Les re­la­tions entre les deux pays ont tou­te­fois été com­pli­quées et mar­quées de ten­sion, no­tam­ment sur la ques­tion d’Orient. Les deux pays sont sou­vent pas­sés à peu de chose d’un af­fron­te­ment qui au­rait risqué d’em­bra­ser le conti­nent. C’est pour évi­ter ce­la que Louis-Phi­lippe et Vic­to­ria s’en­gagent dans une en­tente cor­diale. En 1843, fait ex­cep­tion­nel, la reine d’An­gle­terre rend vi­site au roi de France dans son château d’Eu, en Nor­man­die. C’est une pre­mière et c’est là une nou­veau­té ma­jeure, car jus­qu’alors un sou­ve­rain ne se ren­dait pas dans un Etat étran­ger, si ce n’est à la tête de son ar­mée.

Cette rup­ture des conven­tions di­plo­ma­tiques ouvre la voie à un temps nou­veau en Eu­rope. L’an­née sui­vante, c’est au tour de LouisP­hi­lippe de se rendre en An­gle­terre de­ve­nant ain­si le pre­mier sou­ve­rain fran­çais à ef­fec­tuer une telle vi­site. Puis, en 1845, Vic­to­ria et son époux Al­bert re­vinrent en France pour une nou­velle vi­site d’Etat. Dé­sor­mais, si les ten­sions peuvent sur­gir et les in­té­rêts di­ver­gents de­meu­rer, la ré­con­ci­lia­tion entre la France et l’An­gle­terre est scel­lée. Elle se pour­suit sous le règne de Na­po­léon III, lui aus­si très an­glo­phile, et sous la IIIe Ré­pu­blique avec l’of­fi­cia­li­sa­tion di­plo­ma­tique de l’en­tente cor­diale. De­puis 1815, la France et l’An­gle­terre n’ont plus ja­mais été en guerre l’un contre l’autre, ce qui est re­mar­quable au re­gard de leur his­toire tour­men­tée.

La ques­tion belge. L’Eu­rope d’au­jourd’hui s’est en par­tie consti­tuée dans les an­nées 1830. Au congrès de Vienne, les pro­vinces belges ont été rat­ta­chées au royaume des Pays-Bas pour ne for­mer qu’un seul pays. Les ré­pu­bli­cains fran­çais n’ont ja­mais ac­cep­té cette an­nexion, es­ti­mant que la Bel­gique forme une pro­vince per­due qui doit être rat­ta­chée à la France. Lorsque les Belges se sou­lèvent contre les Hol­lan­dais en août 1830, les ré­pu­bli­cains es­pèrent for­cer le gou­ver­ne­ment à les sou­te­nir et à ain­si an­nexer les pro­vinces. Pour le nou­veau roi, le dan­ger est grave. Il ne doit pas mé­con­ten­ter son aile gauche, mais il ne peut pas non plus pro­vo­quer l’An­gle­terre qui re­fuse ab­so­lu­ment toute pré­sence fran­çaise sur les bouches de l’Es­caut. Louis-Phi­lippe né­go­cie fi­ne­ment. Il fa­vo­rise l’in­dé­pen­dance des pro­vinces belges, avec l’aide de l’An­gle­terre, et fait re­con­naître les ga­ran­ties d’un Etat au­to­nome. Mais qui mettre sur le trône ? Par pru­dence, Pa­ris re­fuse que ce soit un Fran­çais, à condi­tion que le nou­veau mo­narque ne soit pas non plus Au­tri­chien. Les Bo­na­parte poussent l’un de leurs can­di­dats, in­ac­cep­tables pour Pa­ris. Fi­na­le­ment, c’est le can­di­dat an­glais qui em­porte la par­tie, Léo­pold de Saxe-Co­bourg, mais qui épouse la fille de Louis-Phi­lippe. Ain­si, France et An­gle­terre se re­trouvent unies sur le trône belge, tout en ga­ran­tis­sant la neu­tra­li­té du nou­vel Etat et de la ré­gion. Ain­si se des­sine une Eu­rope des fa­milles, des cou­sins et des al­liances qui dure jus­qu’aux bou­le­ver­se­ments de 1918. L’ac­tuel roi des Belges Phi­lippe est donc un des­cen­dant de Louis-Phi­lippe roi des Fran­çais. A l’époque, les négociations in­ter­na­tio­nales por­taient sur la te­neur des ma­riages et non pas sur les pour­cen­tages de points de dette.

Entre cou­ronnes et ré­vo­lu­tions. L’Eu­rope n’a pas en­core réus­si à di­gé­rer et as­si­mi­ler les bou­le­ver­se­ments de la Ré­vo­lu­tion. Beau­coup de pays connaissent des troubles dy­nas­tiques où les branches li­bé­rales af­frontent les branches ab­so­lu­tistes. C’est le cas en Es­pagne où don Car­los, frère du roi Fer­di­nand VII, re­fuse de re­con­naître comme reine sa nièce Isa­belle II. Le pays sombre dans une guerre ci­vile où les troupes car­listes af­frontent celles d’Isa­belle, qui a le sou­tien de la France et de l’An­gle­terre. Au Por­tu­gal, Pa­ris doit tran­cher entre dom Pe­dro et son frère, dom Mi­guel, qui lui a usur­pé la cou­ronne. Là aus­si, France et An­gle­terre font cause com­mune en fa­veur de dom Pe­dro. La révolte des Po­lo­nais en no­vembre 1830 exalte toute la po­pu­la­tion fran­çaise qui prend fait et cause pour Var­so­vie et pousse à une in­ter­ven­tion fran­çaise, tech­ni­que­ment im­pos­sible. Là aus­si, le roi doit conte­nir les ar­deurs des exal­tés qui poussent à la guerre contre la Rus­sie. Le tsar Ni­co­las Ier ré­prime vio­lem­ment la ré­bel­lion, ce qui pro­voque, à Pa­ris, le sac de l’am­bas­sade de Rus­sie.

En Italie en­fin, l’exal­ta­tion na­tio­na­liste est à son pa­roxysme. Le mou­ve­ment des car­bo­na­ri pousse à l’uni­té de la pé­nin­sule, idée fraî­che­ment ac­cueillie par les dif­fé­rents sou­ve­rains ita­liens. Mo­dène, Parme, Rome et Flo­rence connaissent toute une sé­rie de troubles qui obligent les sou­ve­rains à par­tir pour un temps. L’Au­triche re­fuse ce na­tio­na­lisme et cette uni­té, car elle ne veut pas perdre ses ter­ri­toires du nord. Quant à la France, elle ne sou­haite pas non plus que dis­pa­raisse le trône des Bour­bons de Si­cile et de Naples. Comme il est dif­fi­cile de conju­guer la paix à l’ex­té­rieur sans pro­vo­quer des désordres à l’in­té­rieur ! Le moindre sou­lè­ve­ment en Eu­rope a des consé­quences di­rectes à Pa­ris.

La ques­tion d’Orient. Et s’il n’y avait que l’Eu­rope ! Mais l’Orient est lui aus­si plein de feu et de dan­gers pour Pa­ris. Al­ger tout d’abord, où les troubles per­sistent. Le roi en­voie son fils, le duc d’Or­léans, pour com­battre Abd el-Ka­der et mettre un terme à ses raids. Ce­la abou­tit à la conquête du dé­sert du Sa­ha­ra et à la main­mise sur l’Al­gé­rie, qui n’était pas pré­vue. Là dé­bute le tis­sage d’un noeud gor­dien dont le dé­noue­ment s’est joué 130 ans plus tard. La guerre al­gé­rienne se dé­place au Ma­roc où s’est ré­fu­gié Abd el-Ka­der. Ce­lui-ci ex­horte le royaume ché­ri­fien à se sou­le­ver contre la France pour évi­ter le contrôle de l’Al­gé­rie. Pa­ris at­taque donc le Ma­roc en 1844. Tan­ger est bom­bar­dé puis Mo­ga­dor. La guerre se ter­mine par la ba­taille d’Is­ly, où les troupes de Bu­geaud brisent l’al­liance ché­ri­fo-al­gé­rienne.

La paix n’est pas ga­gnée pour au­tant et les pro­blèmes sur­gissent en Egypte à cause de dis­sen­sions avec l’An­gle­terre. Thiers y sou­tient les pré­ten­tions de Meh­met Ali à consti­tuer un royaume arabe qui uni­rait l’Egypte et la Sy­rie (ce que fe­ra en­suite Nas­ser). Ce qui va à l’en­contre de la sou­ve­rai­ne­té des Ot­to­mans et des pré­ten- tions an­glaises. Londres conclut donc un trai­té avec Cons­tan­ti­nople, la Prusse et la Rus­sie qui ex­pulse Meh­met Ali de son trône. Thiers est vain­cu, ce qui ré­jouit Louis-Phi­lippe qui cherche à se dé­bar­ras­ser de lui. Mais à Pa­ris, la foule est prête à prendre les armes contre Londres. Le roi est contraint de com­men­cer la mo­bi­li­sa­tion et de for­ti­fier la ca­pi­tale. Fi­na­le­ment, un ac­cord est trou­vé : le sul­tan reste en Egypte, mais le royaume arabe ne ver­ra pas le jour. L’ordre ex­té­rieur est ré­ta­bli, le roi chasse Thiers et le rem­place par un mi­nistre da­van­tage dans ses vues. Tout drame ex­té­rieur a des ré­per­cus­sions im­mé­diates dans la vie po­li­tique in­té­rieure fran­çaise. C’est la pas­sion na­tio­na­liste qui a d’ailleurs contri­bué au ren­ver­se­ment de Louis-Phi­lippe, ajou­té aux pro­blèmes éco­no­miques liés aux mau­vaises ré­coltes de 1846. C’est l’école li­bé­rale qui s’op­pose à la guerre, et no­tam­ment Bas­tiat, très en pointe contre la co­lo­ni­sa­tion et en fa­veur d’un sys­tème eu­ro­péen de paix et de fra­ter­ni­té.

En 1843, fait ex­cep­tion­nel, la reine d’An­gle­terre rend vi­site au roi de France dans son château d’Eu, en Nor­man­die Avec la Bel­gique, se des­sine une Eu­rope des fa­milles, des cou­sins et des al­liances, qui dure jus­qu’en 1918. L’ac­tuel roi des Belges est un des­cen­dant de Louis-Phi­lippe, roi des Fran­çais

DR/LAURE GI­ROS

DR/MON­TAGE LAURE GI­ROS

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