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En Al­le­magne, la proxi­mi­té des conser­va­teurs avec l’in­dus­trie au­to­mo­bile est mise en cause dans le trai­te­ment po­li­tique du scan­dale du die­sel de­puis 2015

L'Opinion - - La Une - Luc An­dré (à Ber­lin)

La proxi­mi­té des conser­va­teurs avec l’in­dus­trie au­to­mo­bile est mise en cause de­puis le scan­dale du die­sel

L’op­po­si­tion al­le­mande ré­clame une réunion ex­tra­or­di­naire de la com­mis­sion des Trans­ports du Bun­des­tag. Elle veut sa­voir quelles consé­quences en­tend ti­rer le gou­ver­ne­ment de l’exis­tence, de­puis les an­nées 1990, d’un car­tel au sein de l’in­dus­trie au­to­mo­bile. CIRCULEZ, IL N’Y A RIEN À VOIR ! L’exis­tence d’un car­tel au sein de l’in­dus­trie au­to­mo­bile al­le­mande, ré­vé­lée par le Spie­gel ce week-end, a sus­ci­té des ré­ac­tions si­byl­lines du cô­té de la chan­cel­le­rie. La porte-pa­role d’An­ge­la Mer­kel s’est bor­née lun­di à at­tendre les ré­sul­tats de l’en­quête des au­to­ri­tés de la concur­rence.

Se­lon l’heb­do­ma­daire, les cinq construc­teurs (Volks­wa­gen, Daim­ler, BMW, Porsche et Au­di) s’en­tendent de­puis les an­nées 1990 sur de mul­tiples as­pects de la fa­bri­ca­tion des vé­hi­cules et le choix des sous-trai­tants. Au to­tal, une soixan­taine de groupes de tra­vail ont été mis en place, pour fixer, par exemple, la vi­tesse maxi­mum pour l’ou­ver­ture de la ca­pote d’un ca­brio­let ou la taille des ré­ser­voirs d’Ad­blue, un li­quide uti­li­sé pour ré­duire les émis­sions pol­luantes des gaz d’échap­pe­ment. Le choix una­nime de ré­ser­voirs de pe­tites tailles a li­vré les pré­misses du scan­dale du die­sel qui se­coue l’in­dus­trie al­le­mande de­puis sep­tembre 2015.

La faible ca­pa­ci­té des conte­nants ne per­met­tait pas en ef­fet de res­pec­ter les normes an­ti­pol­lu­tion sans faire un plein ré­gu­lier d’Ad­blue, sub­stance à l’odeur désa­gréable. Ju­geant cette opé­ra­tion in­com­mode pour leurs clients, les construc­teurs ont alors dé­ci­dé d’ins­tal­ler les fa­meux lo­gi­ciels in­cri­mi­nés, cou­pant la pu­ri­fi­ca­tion des gaz d’échap­pe­ment tant que le vé­hi­cule n’était pas sou­mis à un test.

Pour es­sayer de li­mi­ter les amendes ( jus­qu’à 10 % du chiffre d’af­faires), Volks­wa­gen et Daim­ler se sont au­to-dé­non­cés en juillet 2016 au­près des gar­diens eu­ro­péennes de la concur­rence. BMW nie de son cô­té toute en­tente. De­puis ven­dre­di soir et la pu­bli­ca­tion du Spie­gel, pas un mi­nistre n’a dé­cro­ché son té­lé­phone pour confron­ter les di­ri­geants des groupes au­to­mo­biles. Du moins, voi­là le mes­sage trans­mis lors de la ri­tuelle confé­rence de presse du gou­ver­ne­ment par les dif­fé­rents mi­nis­tères concer­nés. Les res­pon­sables al­le­mands en­tre­tiennent d’or­di­naire une cer­taine proxi­mi­té avec les construc­teurs. Op­po­si­tion à l’in­tro­duc­tion d’un péage sur au­to­route, fis­ca­li­té avan­ta­geuse pour les li­mou­sines de fonc­tion, primes à la casse ou pour l’élec­tro­mo­bi­li­té, Ber­lin est au pe­tit soin avec ce fleu­ron in­dus­triel.

Gros chèques. Près de 800 000 em­plois di­rects, 20 % des ex­por­ta­tions et 13 % de la créa­tion de va­leur in­dus­trielle en dé­pendent. Dans l’autre sens, Daim­ler, sur une base ré­gu­lière, ou BMW, de temps en temps, signent de gros chèques au pro­fit des par­tis po­li­tiques. La mai­son mère de Mer­cedes a ré­par­ti 320 000 eu­ros en 2017 : 100 000 pour la CDU et le SPD, 40 000 pour la CSU ba­va­roise, les li­bé­raux du FDP et les éco­lo­gistes. Comme ses pré­déces- seurs, An­ge­la Mer­kel s’est mon­trée prête à payer de sa per­sonne. La chan­ce­lière conser­va­trice n’a pas hé­si­té à in­ter­ve­nir pour sau­ver les sites al­le­mands lors de la crise tra­ver­sée par Ge­ne­ral Mo­tors en 2009 ou pour ob­te­nir, au ni­veau eu­ro­péen, des normes an­ti­pol­lu­tion plus souples, contre l’avis de la Com­mis­sion. « La chan­cel­le­rie et la chan­ce­lière sont trop proches de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, ac­cuse Fer­di­nand Du­denhöf­fer, éco­no­miste spé­cia­liste de la branche, sur les ondes d’In­fo­ra­dio. Elle a par exemple choi­si elle-même le lob­byiste en chef du sec­teur, le chef de la fé­dé­ra­tion de l’au­to­mo­bile. Mat­thias Wiss­mann est un membre de son par­ti et an­cien mi­nistre des Trans­ports. »

Cette proxi­mi­té est mise en cause dans le trai­te­ment po­li­tique du scan­dale du die­sel de­puis 2015. L’op­po­si­tion ac­cuse la grande coa­li­tion de traî­ner à prendre des sanc­tions.

Som­met spé­cial. Les ré­vé­la­tions du wee­kend ont peu de chance de faire sor­tir An­ge­la Mer­kel de sa re­traite es­ti­vale, entre Bay­reuth et les pentes al­pines du Haut-Adige, dans le nord de l’Ita­lie. La chan­ce­lière ex­celle à lais­ser pas­ser l’orage quand des ques­tions dé­li­cates se pré­sentent. Mais le thème de­vrait res­ter à la une les jours pro­chains. Le gou­ver­ne­ment a convo­qué un som­met spé­cial die­sel le 2 août, pour trou­ver une so­lu­tion aux émis­sions pol­luantes.

Avant cette ren­contre, la gauche ra­di­cale die Linke et les éco­lo­gistes ré­clament une réunion d’ur­gence de la com­mis­sion des Trans­ports du Bun­des­tag. A deux mois des lé­gis­la­tives, ces for­ma­tions ne veulent pas se pri­ver de l’op­por­tu­ni­té d’écor­ner l’image de la chan­ce­lière. Son bloc CDU/CSU ca­ra­cole en tête des son­dages, avec entre 36% et 40% des in­ten­tions de vote.

A la Bourse de Franc­fort, les construc­teurs al­le­mands n’ont pas eu le luxe de la po­li­tique de l’au­truche. Daim­ler, Volks­wa­gen et BMW ont ac­cu­sé lun­di les plus fortes pertes du DAX. En plus d’une amende, les géants in­dus­triels risquent une vague de plaintes de clients lé­sés sur le prix d’achat de leur voi­ture. Cette fac­ture vien­drait s’ajou­ter aux en­ve­loppes en­ga­gées pour la mise à ni­veau de mil­lions de vé­hi­cule die­sel et les mil­liards en­ga­gés, pour Volks­wa­gen, outre-At­lan­tique pour faire pé­ni­tence.

L’usine Volks­wa­gen de Wolf­sbourg, en Al­le­magne. SIPA PRESS

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