Po­li­tique et dé­fense, une schi­zo­phré­nie fran­çaise

L'Opinion - - La Une - Oli­vier Za­jec

L’orien­ta­tion que pren­dra la re­vue stra­té­gique consti­tue­ra un test de lu­ci­di­té bud­gé­taire pour la Dé­fense

LE GÂCHIS QUE REPRÉSENTE la dé­mis­sion du gé­né­ral Pierre de Villiers, homme d’hon­neur et chef d’état-ma­jor des ar­mées res­pec­té de tous, est l’oc­ca­sion de re­ve­nir sur le rap­port schi­zo­phré­nique qu’en­tre­tiennent les élites po­li­tiques fran­çaises avec la dé­fense. Le mal­en­ten­du, du point de vue po­li­tique, était dé­jà ob­ser­vable lors des « dé­bats » de l’élec­tion pré­si­den­tielle. Der­rière l’ap­pa­rence des slo­gans com­muns ap­pe­lant à une né­ces­saire re­mon­tée en puis­sance des ca­pa­ci­tés mi­li­taires fran­çaises, les non-dits étaient en fait de­meu­rés sur le seul point qui im­por­tait réel­le­ment : le mon­tant, le ca­len­drier et la na­ture de l’ef­fort en ques­tion.

L’en­jeu réel du dé­bat avait été clai­re­ment ex­pri­mé par le gé­né­ral de Villiers dans une tri­bune re­mar­quée pu­bliée par Les Echos en dé­cembre 2016. « Il fau­dra re­joindre 2 % du PIB consa­crés à la dé­fense avant la fin du pro­chain quin­quen­nat, ana­ly­sait-il, si l’on veut main­te­nir la co­hé­rence in­dis­pen­sable entre les me­naces, les mis­sions et les moyens. » Un ni­veau d’ef­fort as­so­cié à un ca­len­drier, l’un n’al­lant pas sans l’autre.

Cette lo­gique de « re­mon­tée en puis­sance » avait été re­prise par tous les can­di­dats ou presque, at­ten­tats de 2015 oblige. Mais dès lors qu’il s’est agi, au-de­là des fa­ciles en­vo­lées de mee­tings sur les « 2 % », d’ins­crire l’ur­gence de nou­veaux in­ves­tis­se­ments dans un ca­len­drier bud­gé­taire en te­nant compte de la sol­li­ci­ta­tion ex­trême des ar­mées et du risque de rup­ture or­ga­nique dû à des contrats opé­ra­tion­nels constam­ment dé­pas­sés, le dis­cours des can­di­dats a été beau­coup plus contras­té. Ce flou per­sis­tant a en­gen­dré la crise de confiance ac­tuelle.

Im­pé­ra­tif ca­té­go­rique. Les mi­li­taires vont à nou­veau de­voir faire preuve de pé­da­go­gie et de fer­me­té con­cer­nant l’im­pé­ra­tif ca­té­go­rique que consti­tue la co­hé­rence entre me­naces, mis­sions et moyens. Ils savent que le mi­nis­tère du Bud­get, qui a quant à lui les idées claires, ba­taille­ra lors des fu­turs ar­bi­trages de la Loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire contre cet ob­jec­tif des 2 % qu’il semble es­ti­mer à la fois peu pré­cis, sub­jec­tif et sur­éva­lué. Les mi­li­taires veulent des pour­cen­tages ? Pour les comp­tables de Ber­cy, le cri­tère d’ef­fi­cience, à tout prendre, pour­rait aus­si bien être ce­lui des dé­penses mi­li­taires d’in­ves­tis­se­ment : les normes Otan le fixent en ef­fet au mi­ni­mum à 0,4 % du PIB. Or la France est dé­jà à 0,5 %. La re­mon­tée en puis­sance ? Elle au­rait dé­jà eu lieu, en quelque sorte !

Dans les cir­cons­tances po­li­tiques ac­tuelles, il est per­mis de sou­li­gner qu’un tel prisme d’ana­lyse, dont l’ap­pa­rente tech­ni­ci­té sta­tis­tique masque à grand­peine l’in­sou­te­nable lé­gè­re­té stra­té­gique, re­lè­ve­rait d’une forme évo­luée de dé­ni de réa­li­té. En ma­tière de dé­fense en ef­fet, tout nou­veau re­port de l’ef­fort glo­bal, tout nou­vel éta­le­ment de pro­grammes ca­pa­ci­taires struc­tu­rants, se­rait dom­ma­geable tant à la cré­di­bi­li­té opé­ra­tion­nelle d’une ar­mée en sur­chauffe, dont les mis­sions se mul­ti­plient, qu’aux em­plois in­duits et aux ca­pa­ci­tés d’in­no­va­tion d’une Base in­dus­trielle et tech­no­lo­gique de dé­fense et de sé­cu­ri­té (BITDS) qui lutte ac­tuel­le­ment dans un contexte de concur­rence in­ter­na­tio­nale exa­cer­bée.

Ces vingt der­nières an­nées, de « re­cen­trage sur le coeur de mé­tier » en « RGPP », l’ha­bi­tude du moins-di­sant, par­ta­gée à gauche comme à droite, a cau­sé des dé­gâts im­por­tants en fai­sant de la dé­fense une éter­nelle va­riable d’ajus­te­ment du bud­get de l’Etat. Fra­gi­li­sées par la com­bi­nai­son toxique des éta­le­ments de com­mandes et des ré­duc­tions d’ef­fec­tifs, som­mées (de ma­nière pour le moins contra­dic­toire) de se « re­cen­trer sur leur coeur de mé­tier » tout en « pen­sant glo­bal », les ar­mées sont de plus en plus écar­te­lées entre une stra­té­gie dé­cla­ra­toire ron­flante et une stra­té­gie des moyens anes­thé­siée. Ces

Fra­gi­li­sées par la com­bi­nai­son toxique des éta­le­ments de com­mandes et des ré­duc­tions d’ef­fec­tifs, les ar­mées sont de plus en plus écar­te­lées entre une stra­té­gie dé­cla­ra­toire ron­flante et une stra­té­gie des moyens anes­thé­siée Ber­cy rend peut-être ser­vice à la Dé­fense, en fai­sant ap­pa­raître en creux une re­dou­table vé­ri­té : plus que d’un pour­cen­tage de PIB, la dé­fense fran­çaise au­rait plu­tôt be­soin d’un mon­tant d’in­ves­tis­se­ments, tra­duit sous la forme d’en­ga­ge­ments clairs et sanc­tua­ri­sés

de­mi-me­sures sont-elles en­core te­nables – et res­pon­sables – pour une na­tion qui voit son voi­si­nage géo­po­li­tique se dé­gra­der, ses al­liances eu­ro­péennes va­ciller, et sa co­hé­sion in­terne s’abî­mer ?

Pour­cen­tages de sou­ve­rai­ne­té. Il faut néan­moins pré­ci­ser qu’en se pré­pa­rant une nou­velle fois à faire ren­trer au for­ceps des « pour­cen­tages de sou­ve­rai­ne­té » dans un ta­bleau Ex­cel, Ber­cy rend peut-être ser­vice à la Dé­fense, en fai­sant ap­pa­raître en creux une re­dou­table vé­ri­té : plus que d’un pour­cen­tage de PIB, la dé­fense fran­çaise au­rait plu­tôt be­soin d’un mon­tant d’in­ves­tis­se­ments, tra­duit sous la forme d’en­ga­ge­ments clairs et sanc­tua­ri­sés. De ce point de vue de long terme, la ques­tion de la tra­jec­toire bud­gé­taire de dé­fense (et de son exé­cu­tion sin­cère à un ni­veau com­pa­tible avec la sé­cu­ri­té des Fran­çais) n’a pas été trai­tée sé­rieu­se­ment du­rant la cam­pagne. Il est temps qu’elle le soit.

La France bé­né­fi­cie ac­tuel­le­ment d’une nou­velle cré­di­bi­li­té sur la scène in­ter­na­tio­nale et di­plo­ma­tique grâce au réa­lisme bien­ve­nu d’un Pré­sident qui dé­nonce fort jus­te­ment les er­re­ments pas­sés d’un « néo­con­ser­va­tisme im­por­té », et qui sou­haite que l’Eu­rope prenne en­fin ses res­pon­sa­bi­li­tés. Mais cette pos­ture réa­liste et sou­ve­raine ne se­ra cré­dible que si les actes se joignent au dis­cours : mo­der­ni­sa­tion de la dis­sua­sion nu­cléaire, trai­te­ment des ré­duc­tions tem­po­raires de ca­pa­ci­tés dans les forces, fi­nan­ce­ment du main­tien en condi­tion opé­ra­tion­nelle des ma­té­riels, in­ves­tis­se­ment dans des do­maines d’ave­nir comme la sé­cu­ri­té spa­tiale… le tout en gar­dant à l’es­prit que la co­opé­ra­tion eu­ro­péenne, en soi tout à fait po­si­tive, n’est pas for­cé­ment sy­no­nyme de mu­tua­li­sa­tions ca­pa­ci­taires sys­té­ma­tiques, à moins de re­non­cer à toute au­to­no­mie stra­té­gique (le cas de l’avia­tion de com­bat fu­ture re­pré­sen­te­ra de ce point de vue un dos­sier com­plexe pour la France).

L’ac­tuelle re­vue stra­té­gique of­fri­ra peut-être des ré­ponses so­lides, du moins faut-il l’es­pé­rer, en ré­équi­li­brant la liste des « me­naces » (dont cer­taines sont conjonc­tu­relles) par une re­dé­fi­ni­tion struc­tu­relle et concrète de l’in­té­rêt na­tio­nal, ou­vrant sur une stra­té­gie des moyens réa­listes. L’orien­ta­tion que pren­dra ce do­cu­ment, et son ar­ti­cu­la­tion avec la Loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire qui sui­vra, consti­tue­ra un test de lu­ci­di­té stra­té­gique. Et un ré­vé­la­teur du vo­lon­ta­risme po­li­tique réel du quin­quen­nat qui vient de dé­bu­ter.

Si tel est le cas, l’élec­tro­choc ins­ti­tu­tion­nel pro­vo­qué par le cou­rage et la droi­ture du grand sol­dat qu’est Pierre de Villiers n’au­ra pas été vain. An­cien of­fi­cier, Oli­vier Za­jec est maître de confé­rences en science po­li­tique, à l’Uni­ver­si­té Jean Mou­lin-Lyon III.

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