La pa­ren­thèse li­bé­rale (1830-1848)

Epi­sode 9/12. Pa­ris, la­bo­ra­toire du so­cia­lisme. Ja­mais sans doute la France n’a été aus­si li­bé­rale que sous la mo­nar­chie de Juillet. L’Opi­nion ra­conte cette pa­ren­thèse en­chan­tée

L'Opinion - - La Une - Jean-Bap­tiste Noé @jb­noe78

La France n’est pas seule­ment le pays du li­bé­ra­lisme, c’est aus­si la terre où est née une grande par­tie des pen­seurs so­cia­listes et où cette doc­trine s’est am­ple­ment dé­ve­lop­pée. Avant que Marx ne gagne son OPA sur ces mou­ve­ments et que mar­xiste et so­cia­liste ne de­viennent sy­no­nymes, plu­sieurs pen­seurs ont dé­ve­lop­pé d’autres voies du cou­rant so­cia­liste. La gauche fran­çaise elle-même ne s’est conver­tie au so­cia­lisme qu’au tour­nant des an­nées 1900, no­tam­ment sous l’in­fluence de Jean Jau­rès, et ce n’est qu’en 1936 que les so­cia­listes ont pris les rênes d’un gou­ver­ne­ment, avec Léon Blum, avant de de­ve­nir hé­gé­mo­niques après la Se­conde Guerre mon­diale. Au XIXe siècle, la gauche est ré­pu­bli­caine, mais elle n’est pas so­cia­liste. Et les so­cia­listes sont très peu re­pré­sen­tés à l’As­sem­blée na­tio­nale. C’est dans la rue et par les bro­chures et les pam­phlets qu’ils dif­fusent leurs idées et qu’ils tentent de ren­ver­ser l’ordre éta­bli pour im­po­ser le leur. Une ex­pé­rience ra­tée lors de la ré­volte des ca­nuts en 1834, qu’ils tentent de ré­ité­rer en juin 1848, puis sous la Com­mune, en 1870. Les gé­né­ra­tions se suc­cèdent et c’est ain­si que se tisse l’his­toire d’un mou­ve­ment in­tel­lec­tuel qui dé­fend l’éga­li­té, qui veut ara­ser la so­cié­té et abo­lir la pro­prié­té pri­vée. Bar­bès, Blan­qui, Proud­hon, quelques noms d’hommes pour qui la vie fut un com­bat per­ma­nent ponc­tué d’es­car­mouches, de coups d’Etat, de bar­ri­cades et de pri­sons. Des an­nées 1820 aux an­nées 1870, on les re­trouve dans toutes les ten­ta­tives de ren­ver­ser l’ordre exis­tant pour éta­blir un nou­vel ordre is­su de leur ima­gi­na­tion. Anar­chisme, so­cia­lisme, ul­tra­gauche, ils sont convain­cus que l’élec­tion ne per­met­tra pas de por­ter leurs idées au pouvoir. Pour ce­la, il faut agir. C’est l’ac­tion di­recte qui pré­do­mine, pour une vie faite de clan­des­ti­ni­té, de tra­hi­sons et de dé­faites.

Ar­mand Bar­bès (1809-1870) est l’un des pre­miers du siècle à por­ter cette exi­gence ré­vo­lu­tion­naire. Cette gé­né­ra­tion se sent mau­dite, car elle n’a pas eu la chance de connaître la grande Ré­vo­lu­tion de 1789. Ils sont nés trop tard pour par­ti­ci­per aux com­bats de la Conven­tion et aux jour­nées de lutte contre le roi. Ils voient leurs aî­nés comme des hé­ros dont ils s’es­timent re­de­vables. Mais pour eux, la Ré­vo­lu­tion n’est pas ter­mi­née et c’est leur rôle de l’ache­ver. Elle a été tra­hie par la classe bour­geoise, tra­hie aus­si par Na­po­léon et par tous ceux qui ont pro­fi­té du chan­ge­ment d’ordre so­cial. Ils rêvent de ré­édi­ter les com­bats de leurs aî­nés, de por­ter les ar­mées fran­çaises par­tout en Europe et no­tam­ment sur la rive gauche du Rhin, d’oeu­vrer pour une in­ter­na­tio­nale eu­ro­péenne qui pour­ra dif­fu­ser les idées ré­vo­lu­tion­naires et se­mer le trouble à Pa­ris. Bien évi­dem­ment, Louis-Philippe est le roi hon­ni. Il est leur Louis XVI, l’homme qui doit être abat­tu. Le 28 juillet 1835, il s’en est fal­lu de peu que leur rêve de ren­ver­se­ment abou­tisse. Ce jour-là, Louis-Philippe passe la garde en re­vue pour com­mé­mo­rer les cinq ans des jour­nées de juillet quand plu­sieurs dé­to­na­tions re­ten­tissent. Le roi et ses trois fils en sortent mi­ra­cu­leu­se­ment in­demnes alors qu’au­tour d’eux c’est la dé­so­la­tion. Treize per­sonnes ont été tuées sur le coup, six autres dé­cèdent dans les heures qui suivent.

Au troi­sième étage d’un im­meuble, le ré­vo­lu­tion­naire ré­pu­bli­cain Giu­seppe Fies­chi a ins­tal­lé sa ma­chine in­fer­nale : une arme à feu com­po­sée de vingt-cinq ca­nons de fu­sils jux­ta­po­sés al­lu­més par une seule mèche. Nom­breux sont les chefs d’Etat à es­suyer des at­ten­tats et nom­breux sont ceux qui sont tom­bés sous leurs balles. La vio­lence po­li­tique est alors très forte. La dé­mo­cra­tie et le par­le­men­ta­risme sont loin d’être ac­cep­tés par tous et plu­sieurs voient dans la lutte ar­mée le moyen d’abou­tir à leurs fins.

Bar­bès est de ceux-là. Il crée plu­sieurs so­cié­tés se­crètes afin de me­ner ses coups de force, dont la So­cié­té des Sai­sons, qu’il di­rige avec Au­guste Blan­qui. A eux deux ils or­ga­nisent le coup d’Etat du 12 mai 1839 afin de se dé­bar­ras­ser de Louis-Philippe. Mal pré­pa­ré, il échoue et Bar­bès se re­trouve en pri­son. Il est per­sua­dé que Blan­qui l’a tra­hi, ce que vient confir­mer le do­cu­ment Ta­sche­reau pa­ru en mars 1848.

Ce do­cu­ment, qui émane de la Pré­fec­ture de Po­lice de Pa­ris, re­late la dé­po­si­tion ano­nyme d’une per­sonne qui dé­nonce la So­cié­té des Sai­sons. Pour Bar­bès, ce dé­non­cia­teur ano­nyme ne peut être que Blan­qui, car lui seul est au cou­rant des in­for­ma­tions don­nées. Blan­qui n’a ces­sé de dé­men­tir, di­sant que c’était un faux créé par le ca­bi­net noir de Gui­zot. Au­jourd’hui en­core rien n’est tran­ché. Quoi qu’il en soit, faux ou vrai, la rup­ture entre les deux frères du so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire est consom­mée et ce­la brise le mou­ve­ment jus­qu’à l’ar­ri­vée d’une nou­velle gé­né­ra­tion. Les pas­sions à vif s’exercent aus­si à l’en­contre des ré­vo­lu­tion­naires.

Au­guste Blan­qui (1805-1881). Son sur­nom (« L’En­fer­mé ») en dit long sur le nombre d’an­nées que ce­lui-ci a pas­sé en pri­son. Il est le frère ca­det d’Adolphe Blan­qui, éco­no­miste li­bé­ral, par­ti­san du libre-échange, fon­da­teur du Jour­nal des éco­no­mistes où écri­vit Bas­tiat et ami de JeanBap­tiste Say. A l’aî­né, le li­bé­ra­lisme, au ca­det le so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire. Le jour­nal d’Au­guste s’ap­pelle Ni Dieu ni maître, for­mule ap­pe­lée à de­ve­nir la de­vise des anar­chistes. On ima­gine que les re­pas de fa­mille ont dû être ani­més. Blan­qui a été lui aus­si de tous les com­bats contre tous les ré­gimes. Mo­nar­chie de Juillet, IIe Ré­pu­blique, Se­cond Em­pire, Com­mune, IIIe Ré­pu­blique nais­sante, contre tous il a por­té la flamme de ses idées et le choke de son fu­sil. Condam­né à mort en 1840 suite au coup d’Etat de 1839, sa peine est com­muée en per­pé­tui­té. Il est gra­cié par le roi en 1847, ce qui lui per­met de re­par­tir à l’ac­tion dès l’an­née sui­vante. La vio­lence est pour lui le cadre lé­gi­time de l’ac­tion po­li­tique et la ré­vo­lu­tion le seul moyen d’im­po­ser ses idées. Il a fal­lu tout un tra­vail in­tel­lec­tuel des so­cia­listes, no­tam­ment en Al­le­magne avec Edouard Bern­stein et Fer­di­nand Las­salle, pour que la lutte ar­mée soit aban­don­née au pro­fit de la par­ti­ci­pa­tion au pro­ces­sus lé­gis­la­tif. Cette crise du ré­vi­sion­nisme, qui abou­tit à la nais­sance de la so­cial-dé­mo­cra­tie n’est ab­so­lu­ment pas par­ta­gée en France où, si le so­cia­lisme aban­donne Bar­bès et Blan­qui, c’est pour mieux adhé­rer aux thèses de Marx.

Un Pa­ri­sien nom­mé Karl Marx. Il est ar­ri­vé à Pa­ris en 1843, chas­sé de Prusse à cause de ses écrits po­lé­miques. A Pa­ris, Marx fré­quente les mi­lieux so­cia­listes. Il ren­contre Proud­hon, dont il est l’ami avant de de­ve­nir un vif contra­dic­teur. C’est dans la ca­pi­tale fran­çaise qu’il ren­contre éga­le­ment En­gels, à l’au­tomne 1844, avec qui une ami­tié très forte se tisse. En­semble, ils écrivent plu­sieurs livres et ar­ticles, avant d’être ex­pul­sés de France en 1845 à la de­mande de la Prusse. Marx se ré­fu­gie à Bruxelles. Il re­vient à Pa­ris au mo­ment de la ré­vo­lu­tion de 1848 pour s’op­po­ser dès ses dé­buts à l’ac­tion de Louis-Na­po­léon Bo­na­parte. Ain­si se croisent à Pa­ris les pen­seurs li­bé­raux et les éco­no­mistes comme les ac­ti­vistes so­cia­listes, les anar­chistes et les ré­vo­lu­tion­naires. La ca­pi­tale vit le bouillon­ne­ment in­tel­lec­tuel de l’Europe et fa­brique des idées qui se­ront struc­tu­rantes pour les dé­cen­nies à ve­nir. Pierre-Jo­seph Proud­hon (1809-1865) est l’un de ces pen­seurs ac­ti­vistes.

Un ou­vrier en terre bour­geoise. Tous les autres pen­seurs du so­cia­lisme sont des bour­geois plus ou moins for­tu­nés ou plus ou moins rui­nés. Proud­hon, lui, est un ou­vrier. Il tra­vaille en im­pri­me­rie, dans la ty­po­gra­phie. Brillant élève, il a fait des études jus­qu’au bac­ca­lau­réat. S’il tra­vaille de ses mains, il sait aus­si ma­nier les idées. Sa pen­sée est foi­son­nante et mul­tiple. Théo­ri­cien de l’anar­chisme, il se veut fé­dé­ra­liste et mu­tua­liste. Il tente de pen­ser la com­mu­nau­té au­tre­ment que struc­tu­rée par l’Etat. At­ta­quer l’Etat, le ca­pi­ta­lisme, la pro­prié­té, tout ce qui fonde la so­cié­té. Il est d’ailleurs cu­rieux et contra­dic­toire que ces mou­ve­ments anar­chiques, donc op­po­sés à l’Etat, aient abou­ti à une sur­va­lo­ri­sa­tion de ce­lui-ci et à un éta­tisme im­por­tant. Alors qu’ils ont lut­té les armes à la main pour li­bé­rer les per­sonnes de la tu­telle du gou­ver­ne­ment, leurs oeuvres et leurs idées ont construit un mou­ve­ment qui a as­ser­vi la per­sonne au pro­fit de l’Etat. L’ou­vrage le plus cé­lèbre de Proud­hon est pro­ba­ble­ment Qu’est-ce que la pro­prié­té ? dont on re­tient la for­mule cé­lèbre : « La pro­prié­té, c’est le vol ». Anar­chiste jus­qu’au bout, il a com­bat­tu avec vé­hé­mence cette pro­prié­té que Bas­tiat es- time pour­tant être un bien na­tu­rel. Sans pro­prié­té pri­vée, il n’y a plus de li­ber­té hu­maine ni de dé­ve­lop­pe­ment pos­sible. En­fer­més dans leurs uto­pies, ces so­cia­listes ré­vo­lu­tion­naires se sont consu­més dans les luttes sans par­ve­nir à réel­le­ment amé­lio­rer la si­tua­tion des ou­vriers qu’ils étaient cen­sés dé­fendre. Alexis de Toc­que­ville les a vus à l’ac­tion du­rant les jour­nées ré­vo­lu­tion­naires de 1848 et il en a gar­dé une pro­fonde aver­sion pour leur doc­trine. Le so­cia­lisme, dit-il, c’est l’amour pas­sion­né de l’éga­li­té jusque dans la ser­vi­tude. Il vise à une ré­vo­lu­tion so­ciale, et non pas à une ré­vo­lu­tion po­li­tique. Trois traits le ca­rac­té­risent : il flatte les pas­sions ma­té­rielles, il di­mi­nue le poids de l’in­di­vi­du, ré­duit à un mi­neur sous tu­telle, face à l’Etat et il veut dé­truire la pro­prié­té pri­vée. Fi­na­le­ment, ce­lui-ci abou­tit à une guerre ci­vile per­ma­nente en mon­tant les classes les unes contre les autres. Cette uto­pie, il a fal­lu bien du temps aux so­cia­listes fran­çais pour s’en dé­faire.

Pour Bar­bès, la Ré­vo­lu­tion a été tra­hie par la classe bour­geoise, par Na­po­léon et par tous ceux qui ont pro­fi­té du chan­ge­ment d’ordre so­cial Se croisent à Pa­ris les pen­seurs li­bé­raux, les anar­chistes et les ré­vo­lu­tion­naires. La ca­pi­tale vit le bouillon­ne­ment in­tel­lec­tuel de l’Europe

DR/MONTAGE LAURE GIROS

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