Libye, STX, mi­grants : le tor­chon brûle entre Rome et Pa­ris

En omet­tant d’as­so­cier l’Ita­lie à son som­met sur la Libye, Emmanuel Macron a ag­gra­vé les dif­fé­rends avec les res­pon­sables trans­al­pins

L'Opinion - - La Une - Gilles Sen­gès @Gille­senges

En omet­tant d’as­so­cier l’Ita­lie à son som­met sur la Libye, Emmanuel Macron a ag­gra­vé les dif­fé­rends

Le Pre­mier mi­nistre li­byen du gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale (GNA) re­con­nu par l’Onu, Fayez Se­raj, et le chef mi­li­taire Kha­li­fa Haf­tar, réunis près de Pa­ris à l’ini­tia­tive d’Emmanuel Macron, ont adop­té mar­di une dé­cla­ra­tion com­mune en vue d’une sor­tie de crise, qui pré­voit no­tam­ment un ces­sez-le-feu et l’or­ga­ni­sa­tion d’élec­tions au prin­temps 2018. Dans une dé­cla­ra­tion com­mune en dix points – agréée mais non si­gnée par les deux par­ties – les deux di­ri­geants sou­lignent que la so­lu­tion à la crise ne peut être que po­li­tique et pas­ser par un pro­ces­sus de ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale as­so­ciant tous les Li­byens. « LA FRANCE REJETTE LES MI­GRANTS et cherche à jouer un rôle dans la crise li­byenne qu’elle a ou­verte. » « Co­cus et bat­tus sur la Libye, Pao­lo Gen­ti­lo­ni [le Pré­sident du conseil ita­lien] et An­ge­li­no Al­fa­no [le mi­nistre ita­lien des Af­faires étran­gères], ré­vol­tez-vous ! » Sans al­ler jus­qu’à crier ou­ver­te­ment leur colère à la ma­nière de Bru­no Ves­pa, jour­na­liste ve­dette de RAI 1, chaîne de la té­lé­vi­sion pu­blique, sur son compte Twit­ter, l’ini­tia­tive d’Emmanuel Macron de réunir mar­di, en ré­gion pa­ri­sienne, les pro­ta­go­nistes de la crise li­byenne sans as­so­cier l’Ita­lie, fait grin­cer des dents à Rome. « Il nous snobe. Nous n’avons pas été consul­tés » , dé­plorent ain­si des sources di­plo­ma­tiques ci­tées par l’agence de presse Reuters.

Non seule­ment la Libye est une an­cienne co­lo­nie ita­lienne ( 1911- 1943), mais c’est de là que partent la plu­part des mi­grants ar­ri­vés par la mer ces der­nières an­nées sur les côtes de la pé­nin­sule trans­al­pine. Le pays, qui en a ac­cueilli 181 000 l’an der­nier, a en­re­gis­tré en­core plus de 93 000 ar­ri­vées à la date du 25 juillet. Au bord de la sa­tu­ra­tion, Rome se plaint de­puis quelque temps du manque de so­li­da­ri­té de ses par­te­naires eu­ro­péens. La dé­cep­tion à l’égard d’Emmanuel Macron est d’au­tant plus grande que, comme le rap­pe­lait l’an­cien Pré­sident du conseil ( 2006- 2008) Ro­ma­no Pro­di, di­manche dans les co­lonnes d’Il Mes­sa­ge­ro, l’hôte de l’Ely­sée avait re­con­nu lors de sa ren­contre avec Pao­lo Gen­ti­lo­ni que la France n’avait « pas écou­té as­sez at­ten­ti­ve­ment les cris de dou­leur ve­nant de la Mé­di­ter­ra­née ».

Ac­cu­sé en Ita­lie d’être le « prin­ci­pal res­pon­sable de la si­tua­tion dé­sas­treuse que connaît la Libye » de par son in­ter­ven­tion mi­li­taire en mars 2011, Pa­ris a ajou­té l’in­sulte à l’in­jure en in­vi­tant le gé­né­ral Haf­tar alors que Rome, en pointe sur le dos­sier, sou­tient ou­ver­te­ment le Pre­mier mi­nistre en place, Fayez Se­raj, et la mis­sion confiée au nou­vel en­voyé des Na­tions Unies, le fran­co-li­ba­nais Ghas­san Sa­la­mé. « Il y a trop de for­mats ou­verts en Libye, trop de mé­dia­teurs, trop d’ini­tia­tives, du Golfe à l’Egypte, l’Al­gé­rie et la Tu­ni­sie, l’Union eu­ro­péenne où chaque Etat membre dé­fend ses in­té­rêts : il est né­ces­saire d’uni­fier les ef­forts et de les concen­trer sur Sa­la­mé, qui risque d’être dé­lé­gi­ti­mé si tout le monde vaque à ses af­faires », dé­plore ain­si An­ge­li­no Al­fa­no, dans un en­tre­tien pa­ru mar­di ma­tin dans La Stam­pa.

Si les Ita­liens ne se font guère d’illu­sions sur le fait que cha­cun dé­fend ses in­té­rêts na­tio­naux, la cote d’Emmanuel Macron est en chute libre. « Il y a quelques se­maines, nous avons ac­cueilli avec un grand sou­la­ge­ment (sa) vic­toire, un sou­la­ge­ment jus­ti­fié par les dan-

Pa­ris a ajou­té l’in­sulte à l’in­jure en in­vi­tant le gé­né­ral Haf­tar alors que Rome sou­tient le Pre­mier mi­nistre Fayez Se­raj

gers évi­tés mais sur­tout par l’es­prit de co­opé­ra­tion eu­ro­péenne et de re­prise éco­no­mique conte­nu dans son pro­gramme. Mais les dé­cla­ra­tions et les dé­ci­sions du nou­veau Pré­sident nous obligent à ré­flé­chir sur son in­quié­tante stra­té­gie », conti­nue Ro­ma­no Pro­di dans sa tri­bune libre.

Et de lis­ter tous les dif­fé­rends qui se sont ac­cu­mu­lés entre Pa­ris et Rome, avec l’ab­sence de ré­équi­li­brage de la po­li­tique eu­ro­péenne de la France, qui conti­nue de tour­ner au­tour d’un axe avec l’Al­le­magne, la mar­gi­na­li­sa­tion de l’Ita­lie et le pa­trio­tisme éco­no­mique af­fi­ché par le gou­ver­ne­ment fran­çais dans le dos­sier STX, pour évi­ter que les ex- chan­tiers de l’At­lan­tique ne tombent to­ta­le­ment dans l’es­car­celle de l’Ita­lien Fin­can­tie­ri.

« Je sou­ligne la sin­gu­la­ri­té de cette af­faire parce que ces der­nières an­nées, nos cou­sins trans­al­pins ont ache­té la moi­tié de l’Ita­lie sans avoir sou­le­vé la moindre ob­jec­tion de notre gou­ver­ne­ment » , écrit Ro­ma­no Pro­di qui fut aus­si Pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne (1999-2004)…

SIPA PRESS Emmanuel Macron en com­pa­gnie du pré­sident du Conseil ita­lien Pao­lo Gen­ti­lo­ni.

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