Ener­gie : les er­re­ments du « Ger­ma­ny first »

L'Opinion - - La Une - L’air du Rhin Luc de Ba­ro­chez ( à Franc­fort) @luc­de­ba­ro­chez

Le ca­va­lier seul de Ber­lin trans­forme l’Europe en vic­time im­puis­sante de l’af­fron­te­ment amé­ri­ca­no-russe

LA ME­NACE AMÉ­RI­CAINE de blo­quer la construc­tion du ga­zo­duc eu­ro­péen Nord Stream 2 pour sanc­tion­ner la Rus­sie est un cas d’école. L’af­faire montre à quel point l’Union eu­ro­péenne est in­ca­pable de maî­tri­ser son des­tin, dès lors qu’elle laisse un do­maine cru­cial – ici, son ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique – à l’ap­pré­cia­tion de chaque Etat membre plu­tôt qu’à une so­lide ges­tion col­lec­tive au ni­veau eu­ro­péen. Au lieu de « se prendre en main » face à Do­nald Trump comme An­ge­la Mer­kel le lui a re­com­man­dé, l’Europe di­vi­sée se re­trouve otage im­puis­sante de la ten­sion entre les EtatsU­nis et la Rus­sie. Et là, c’est à l’Al­le­magne que la res­pon­sa­bi­li­té in­combe en grande par­tie.

Nord Stream 2 doit être construit grâce à un in­ves­tis­se­ment de 9,5 mil­liards d’euros, par­ta­gé à 50-50 entre le russe Gaz­prom d’un cô­té et cinq éner­gé­ti­ciens pri­vés eu­ro­péens de l’autre. Le pro­jet vise à dou­bler le ga­zo­duc sous-ma­rin Nord Stream qui re­lie la Rus­sie à l’Al­le­magne via la mer Bal­tique, sans pas­ser par au­cun pays de tran­sit. La paire de tuyaux sup­plé­men­taires à po­ser sur plus de 1 200 km de long, s’ajou­tant à celle qui est dé­jà en ser­vice de­puis no­vembre 2011, per­met­trait de dou­bler la ca­pa­ci­té maxi­male de transport de l’ou­vrage, pour la por­ter à 110 mil­liards de m3 de gaz par an.

L’Europe a un in­té­rêt pri­mor­dial en jeu puisque sa propre production de gaz, qui est concen­trée pour l’es­sen­tiel en mer du Nord (Nor­vège, Royaume-Uni, Pays-Bas), est en dé­clin. Nord Stream per­met d’ache­mi­ner de fa­çon bon mar­ché le gaz russe des im­menses gi­se­ments de la mer de Ba­rents et de Si­bé­rie oc­ci­den­tale jus­qu’aux mar­chés ouest-eu­ro­péens, al­le­mand et fran­çais en par­ti­cu­lier. Les so­cié­tés eu­ro­péennes par­ti­ci­pantes sont la fran­çaise En­gie, les al­le­mandes Win­ter­shall (groupe BASF) et Uni­per (ex E.ON), l’an­glo-néer­lan­daise Royal Dutch Shell et l’au­tri­chienne OMV.

Pa­tate chaude. Le pro­jet dans le­quel est im­pli­qué l’an­cien chan­ce­lier al­le­mand Ge­rhard Schrö­der est de­puis l’ori­gine une pa­tate chaude po­li­tique. Il va à l’en­contre de l’ob­jec­tif po­li­tique fixé par les VingtHuit, qui est de ré­duire la dé­pen­dance vis-à-vis des hy­dro­car­bures de Rus­sie (Gaz­prom dé­tient dé­jà 35 % du mar­ché eu­ro­péen du gaz) et de di­ver­si­fier les sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de l’UE. En outre, les pays si­tués dans l’Est de l’Union, no­tam­ment la Pologne, sont fu­rieux que l’Al­le­magne les ait contour­nés et pri­vés des royal­ties correspondant au transport du gaz. Ils y voient aus­si une nou­velle ex­pres­sion de l’im­pé­ria­lisme russe vi­sant d’un cô­té à pu­nir l’Ukraine en l’iso­lant et de l’autre à as­ser­vir l’Europe de l’Ouest aux in­té­rêts de Mos­cou.

En­fin, les pays du sud-est de l’Europe ac­cusent Ber­lin d’hy­po­cri­sie pour avoir per­sé­vé­ré dans le pro­jet Nord Stream mal­gré l’in­va­sion russe de la Cri­mée en 2014, alors qu’eux-mêmes ont dû re­non­cer, dans le cadre des sanc­tions eu­ro­péennes contre Mos­cou adop­tées dé­but 2015, à leur propre tra­cé de ga­zo­duc avec la Rus­sie via la mer Noire. En gros, l’Al­le­magne est ac­cu­sée d’amé­lio­rer son ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique au dé­tri­ment de la sé­cu­ri­té et de la pros­pé­ri­té de ses voi­sins de l’Est.

Dé­bou­chés eu­ro­péens. Sur ce ter­rain eu­ro­péen frac­tu­ré, les Etats-Unis ont beau jeu de me­ner leur barque comme ils l’en­tendent. Ils ont un in­té­rêt ma­ni­feste dans cette his­toire : ils ex­portent de­puis peu du gaz na­tu­rel li­qué­fié (GNL) et comptent sur les dé­bou­chés eu­ro­péens. Ils ont dé­jà conclu des ac­cords de li­vrai­son avec la Grande-Bre­tagne et l’Es­pagne. Pro­blème : en rai­son des coûts de transport, leur gaz li­qué­fié est plus cher que le gaz russe. Il est ten­tant dans ces condi­tions d’em­pê­cher ce der­nier de par­ve­nir jus­qu’au consom­ma­teur eu­ro­péen. Voi­là pour­quoi les spé­cia­listes n’ont pas été sur­pris que les sé­na­teurs amé­ri­cains aient pré­vu, dans leurs nou­velles sanc­tions frap­pant Mos­cou, d’in­fli­ger des amendes aux so­cié­tés qui aident la Rus­sie à construire des pi­pe­lines pour ex­por­ter ses hy­dro­car­bures. Du point de vue amé­ri­cain, c’est faire coup double. Etant don­né la qua­si-una­ni­mi­té des sé­na­teurs, no­tam­ment ré­pu­bli­cains, et le sou­tien de la Chambre des re­pré­sen­tants, il est

Sur un ter­rain eu­ro­péen frac­tu­ré, les Etats-Unis ont beau jeu de me­ner leur barque comme ils l’en­tendent Tant que l’Europe se­ra in­ca­pable de dé­ga­ger un consen­sus par­mi ses membres sur le mix éner­gé­tique sou­hai­table, il se­ra im­pos­sible de dé­fi­nir une vé­ri­table po­li­tique eu­ro­péenne de l’éner­gie

peu pro­bable que Do­nald Trump op­pose un ve­to pré­si­den­tiel au texte. Le pro­jet Nord Stream 2 ne tient plus qu’à un fil.

Pour les Eu­ro­péens, la dé­marche amé­ri­caine est dou­ble­ment contra­riante, voire hu­mi­liante. D’une part, les Etats-Unis pré­tendent dé­ci­der seuls du sort d’un pro­jet pu­re­ment eu­ro­péen et en em­pê­cher la réa­li­sa­tion. D’autre part, ils s’ar­rogent une fois de plus le droit d’im­po­ser des pé­na­li­tés à des en­tre­prises eu­ro­péennes qui ne res­pec­te­raient pas des règles fixées uni­la­té­ra­le­ment par Washington. Dans les deux cas, ils foulent aux pieds la sou­ve­rai­ne­té eu­ro­péenne. Si les Etats-Unis per­sistent dans leur in­ten­tion, l’UE ne peut pas lais­ser faire sans ré­agir.

C’est là que le bât blesse car les pays d’Europe centrale sont plu­tôt sa­tis­faits des me­sures amé­ri­caines, puis­qu’une mise à l’ar­rêt du pro­jet Nord Stream 2 les ar­ran­ge­rait. L’Al­le­magne de son cô­té, qui avait dé­nié à l’UE toute com­pé­tence dans cette af­faire, ar­guant qu’il s’agis­sait d’un pro­jet pu­re­ment pri­vé, vient d’ac­cep­ter que la Com­mis­sion eu­ro­péenne s’en sai­sisse. Celle-ci en­vi­sage des me­sures de ré­tor­sion contre Washington. Il est peu pro­bable ce­pen­dant que l’UE, vu ses di­vi­sions dans ce dos­sier, adopte la moindre me­sure vrai­ment ef­fi­cace. Les Eu­ro­péens n’ont plus que leurs yeux pour pleu­rer.

« Il est in­con­ce­vable que les sanc­tions soient dé­tour­nées pour éli­mi­ner la concur­rence du gaz russe dans le but de vendre du gaz amé­ri­cain », s’est la­men­té le mi­nistre al­le­mand des Af­faires étran­gères, Sig­mar Ga­briel. L’Europe n’a eu pour­tant be­soin de l’aide de per­sonne pour se pla­cer seule dans cette si­tua­tion où elle perd à tous les coups. Dé­jà com­pli­quée, la co­opé­ra­tion éner­gé­tique au sein de l’Union eu­ro­péenne de­vient de plus en plus ar­due avec un pro­jet comme Nord Stream 2.

Pomme de dis­corde. De même que le nu­cléaire ou le char­bon, le gaz est pour l’UE une pomme de dis­corde plus qu’un ob­jet de po­li­tique com­mune. Cer­tains lui at­tri­buent une fonc­tion clé pour fa­ci­li­ter la tran­si­tion vers une éner­gie verte, un re­cours ac­cru au gaz per­met­tant d’ac­cé­lé­rer le dé­clin du char­bon et de l’atome. D’autres au contraire le voient comme une cause de dé­pen­dance ac­crue vis-à-vis de la Rus­sie et s’en mé­fient comme de la peste.

Tant que l’Union eu­ro­péenne se mon­tre­ra in­ca­pable de dé­ga­ger un consen­sus mi­ni­mum par­mi ses membres sur le mix éner­gé­tique sou­hai­table, il se­ra im­pos­sible de dé­fi­nir une vé­ri­table po­li­tique eu­ro­péenne de l’éner­gie. Et im­pos­sible aus­si de te­nir les ob­jec­tifs conve­nus dans le cadre de la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Les pays d’Europe centrale, par exemple, ont beau jeu de re­fu­ser à l’Al­le­magne la co­opé­ra­tion qu’elle ré­clame dans ce do­maine tout en la leur dé­niant dans ce­lui du gaz. Nord Stream illustre bien le coût de la non-Europe : face aux EtatsU­nis et à la Rus­sie, l’UE ne peut s’im­po­ser que si elle est unie et ré­so­lue. Or, dans ce dos­sier comme trop sou­vent sur les su­jets éner­gé­tiques, elle est dés­unie et ir­ré­so­lue.

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