Mi­chel Mohrt, tou­jours vi­vant

L'Opinion - - L’ar­gent Des Dé­pu­tés Ne Fait Pas Leur Bon­heur - Ber­nard Qui­ri­ny

BON SANG ! LE MOIS DE JUILLET n’est pas fi­ni qu’on parle dé­jà de la ren­trée lit­té­raire, pré­vue pour la fin du mois d’août. La pre­mière sé­lec­tion de prix est tom­bée – celle du prix Fnac, éta­blie par un ju­ry de li­braires et d’adhé­rents de l’en­seigne. 35 ro­mans y fi­gurent, par­mi les 581 de l’au­tomne ; des têtes d’af­fiche (Eric Rein­hardt, Ma­rie Dar­rieus­secq), des pre­miers ro­mans (Sébastien Spit­zer), des ve­dettes étran­gères (Mar­tin Su­ter), etc. Cet avant-goût, sur­ve­nu au beau mi­lieu de l’été, donne l’im­pres­sion gri­sante et frus­trante à la fois que la trêve sai­son­nière est dé­jà près de fi­nir. Je pré­fère ne pas y pen­ser et mettre mes va­cances à pro­fit pour dé­cou­vrir plu­tôt les ro­mans de la sai­son écou­lée que je n’ai pas eu le temps d’ou­vrir, ou pour remonter le temps et lire de vieux au­teurs plus ou moins pas­sés de mode.

Bref, je ré­clame un ré­pit. Le Ré­pit, tiens. C’est le ro­man que je vous conseille au­jourd’hui. Son au­teur, Mi­chel Mohrt (1914-2011), n’est pas tout à fait ou­blié, quoi­qu’on ne le lise plus guère. Ro­man­cier, édi­teur, fervent pas­seur de lit­té­ra­ture amé­ri­caine (le suc­cès de Faulk­ner chez nous lui doit beau­coup), il fut l’un des grands écri­vains bre­tons du siècle der­nier et, ac­ces­soi­re­ment, une fi­gure de la droite lit­té­raire, ten­dance ca­tho­lique et Ac­tion fran­çaise, ce qui n’aide pas, on l’ima­gine, à fa­ci­li­ter sa car­rière post­hume. Pa­ru en 1945, Le Ré­pit est son pre­mier ro­man. On le re­dé­couvre grâce à la Thé­baïde, mai­son sé­qua­no-dio­ny­sienne spé­cia­li­sée dans la lit­té­ra­ture des an­nées 1920-1950.

Drôle de guerre. Ce Ré­pit était in­trou­vable de­puis des lustres. Il faut dire que Mohrt a pu­blié en 1965 un ro­man plus cé­lèbre, La Cam­pagne d’Ita­lie, sur le même su­jet : la drôle de guerre, cette pé­riode in­cer­taine avant l’in­va­sion al­le­mande du prin­temps 1940. Le conflit est com­men­cé de­puis des mois mais rien ne se passe ; on at­tend, le temps est sus­pen­du, les sol­dats jouissent d’un ré­pit. Lucien, par exemple, com­man­dant d’éclai­reurs à ski sur la fron­tière ita­lienne. Il ne re­çoit pas d’ordre, ses sol­dats n’ont rien à faire. Il les oc­cupe de son mieux ; en­traî­ne­ments, pa­trouilles, joies et peines de la vie en groupe. De temps en temps, il file à Nice pour ad­mi­rer la mer, han­ter les ca­ba­rets, sé­duire des femmes, pro­fi­ter à fond des joies du monde avant de ris­quer sa vie.

Le ro­man os­cille entre deux uni­vers, ce­lui, vi­ril, des hommes et de la guerre (la mon­tagne) et ce­lui, in­ter­lope, des femmes et de la luxure (la ville). Les pages sur l’en­nui de la vie de ca­serne rap­pellent Un Bal­con en fo­rêt, de Gracq ; Mohrt res­ti­tue à mer­veille l’at­mo­sphère de la drôle de guerre, cette pa­ren­thèse his­to­rique où le dé­sir de jouir s’af­fronte à l’an­goisse de la mort. L’élégance désa­bu­sée du style contraste avec la réa­li­té du conflit qui s’an­nonce. Mohrt, of­fi­cier sur le front des Alpes en 1940, a mis beau­coup de sou­ve­nirs dans ce ro­man, an­non­cia­teur des grands thèmes de son oeuvre. Re­lu 70 ans plus tard, il donne en­vie de la re­dé­cou­vrir toute. Beau pro­gramme d’été, avant que la ren­trée nous happe.

Le Ré­pit, de Mi­chel Mohrt (La Thé­baïde, 216 p., 18 €)

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