#Traits d’union

L'Opinion - - L’argent Des Députés Ne Fait Pas Leur Bonheur - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

ituée à la pointe orien­tale de Hok­kai­do, la ci­té por­tuaire de Ne­mu­ro n’avait pas vo­ca­tion à de­ve­nir une ville fron­tière, mais l’his­toire en a dé­ci­dé au­tre­ment. Lors­qu’en août 1945, l’ar­mée rouge so­vié­tique dé­cide d’en­va­hir les Kou­riles du Sud alors que le Ja­pon a dé­jà ca­pi­tu­lé, le des­tin de Ne­mu­ro et de ses ha­bi­tants bas­cule. Ils font dé­sor­mais face au géant russe qui se ver­rait bien aus­si oc­cu­per Hok­kai­do. Mais sous la pres­sion des autres al­liés, Mos­cou s’abs­tient. Ne­mu­ro échappe à la pré­sence so­vié­tique. C’est un sou­la­ge­ment. Tou­te­fois, l’URSS an­nexe les Ha­bo­mai, Shi­ko­tan, Ku­na­shi­ri et Eto­ro­fu, dont le Ja­pon avait ob­te­nu le contrôle en 1875, après la si­gna­ture du trai­té de Saint-Pé­ters­bourg au terme du­quel la Rus­sie re­non­çait à tous droits sur les Kou­riles en échange du re­non­ce­ment ja­po­nais sur l’île de Sa­kha­line.

L’éva­cua­tion for­cée des ha­bi­tants ja­po­nais des Kou­riles du Sud par les So­vié­tiques ins­crit dé­fi­ni­ti­ve­ment le Ja­pon dans le camp oc­ci­den­tal. La guerre froide a rat­tra­pé Ne­mu­ro, et les ha­bi­tants des îles oc­cu­pées, qu’on ap­pelle ici les mo­to to­min (les ha­bi­tants ori­gi­nels), qui s’y ins­tallent vont de­ve­nir les fers de lance du dif­fé­rend ter­ri­to­rial nip­po-russe qui, plus de 70 ans après la fin de la Se­conde Guerre mon­diale, consti­tue la prin­ci­pale pierre d’achop­pe­ment dans les re­la­tions entre To­kyo et Mos­cou.

Connu pour être l’un des hauts lieux de la pêche au san­ma (ba­laou du Ja­pon), l’un des pois­sons les plus suc­cu­lents du pays, Ne­mu­ro at­tire en­core au­jourd’hui de nom­breux gour­mets qui Au mo­ment où la ten­ta­tion du re­pli sur soi semble ga­gner du ter­rain, l’Opi­nion a choi­si de s’in­té­res­ser à ses villes qui servent bon an mal an de trait d’union entre les na­tions. viennent aus­si goû­ter son crabe Ha­na­sa­ki Ga­ni ou en­core son Tep­po-gi­ru, une dé­li­cieuse soupe mi­so au crabe. Mais les tou­ristes ne peuvent guère échap­per au sou­ve­nir des Ter­ri­toires du Nord (Hop­po ryo­do), comme on dé­signe au Ja­pon les Kou­riles du Sud. Un mu­sée leur est consa­cré dans la ville. Il est bien sûr gra­tuit, car il s’agit d’in­for­mer sur les condi­tions dans les­quelles les Russes ont pris pos­ses­sion de ces îles qui ne leur ap­par­tiennent pas, et de sou­li­gner la bonne foi des au­to­ri­tés ja­po­naises dans cette af­faire.

A une qua­ran­taine de mi­nutes en bus du centre-ville, le cap No­sap­pu, le point le plus à l’est du Ja­pon, est l’en­droit où l’on peut ob­ser­ver en pre­mier le le­ver du so­leil dans le pays, mais c’est aus­si le lieu où l’on peut voir, lorsque le temps est dé­ga­gé, les Ha­bo­mai, dont le pre­mier îlot se trouve à moins de 4 ki­lo­mètres de là. C’est la rai­son pour la­quelle le gou­ver­ne­ment ja­po­nais y a im­plan­té un mo­nu­ment mé­tal­lique en forme d’arche au-des­sus d’une flamme, qui sym­bo­lise les ef­forts conti­nus du Ja­pon pour ré­cu­pé­rer les fa­meuses îles. Ne­mu­ro est au coeur de ce com­bat.

Alors même que la guerre froide at­teint son pa­roxysme au dé­but des an­nées 1980, Ne­mu­ro voit son sta­tut mo­di­fié par la Loi spé­ciale sur la ré­so­lu­tion de la ques­tion des Ter­ri­toires du Nord adop­tée en 1983. Elle de­vient la ré­fé­rence ad­mi­nis­tra­tive pour les ha­bi­tants des îles per­dues. Deux ans plus tôt, le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé de faire du 7 fé­vrier la jour­née des Ter­ri­toires du Nord pour que, chaque an­née, l’en­semble de la po­pu­la­tion ja­po­naise se sou­vienne du dif­fé­rend ter­ri­to­rial. Dans la ci­té por­tuaire, le sou­ve­nir est per­ma­nent. La sou­ve­rai­ne­té sur les îles est rap­pe­lée en ja­po­nais comme en russe. Même si les Russes y sont peu pré­sents, Ne­mu­ro s’adresse tout de même à eux et les di­verses com­mé­mo­ra­tions re­la­tives aux ter­ri­toires per­dus sont par­ti­cu­liè­re­ment ap­puyées. Après tout, ces îles re­pré­sentent un pari sur l’ave­nir pour cette ville frap­pée par la crise éco­no­mique et par un vieillis­se­ment ra­pide de sa po­pu­la­tion comme bon nombre d’autres villes pro­vin­ciales.

Entre 2010 et 2015, la ville a per­du plus de 3 000 ha­bi­tants. Les plus op­ti­mistes es­timent qu’un ac­cord avec la Rus­sie pour­rait ra­me­ner

Les ha­bi­tants des Kou­riles du Sud qui s’ins­tallent à Ne­mu­ro vont de­ve­nir les fers de lance du dif­fé­rend ter­ri­to­rial nip­po-russe Entre 2010 et 2015, la ville a per­du plus de 3000 ha­bi­tants. Les plus op­ti­mistes es­timent qu’un ac­cord avec la Rus­sie pour­rait ra­me­ner un peu de crois­sance

un peu de crois­sance, mais ceux-là s’in­té­ressent moins à un re­tour des îles dans le gi­ron ja­po­nais qu’à la pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir des au­to­ri­sa­tions de pêche dans les zones russes. Le pois­son étant la prin­ci­pale res­source de la ré­gion, ils se­raient prêts à re­non­cer à la sou­ve­rai­ne­té pour­vu que ce­la fa­vo­rise la co­opé­ra­tion avec les Russes et évite aux ba­teaux ja­po­nais d’être sai­sis par les garde-côtes russes, comme ce­la avait été le cas, en sep­tembre 2016, pour le Choyo Ma­ru No. 8, un cha­lu­tier spé­cia­li­sé dans la pêche au san­ma.

De­puis que le Pre­mier mi­nistre Shin­zo Abe a en­tre­pris de re­lan­cer un rap­pro­che­ment avec la Rus­sie de Vla­di­mir Pou­tine, cer­tains es­timent qu’un ac­cord pour­rait être at­teint entre les deux pays sur les Ter­ri­toires du Nord, dans la me­sure où le gou­ver­ne­ment ja­po­nais pour­rait ac­cep­ter la ré­tro­ces­sion de seule­ment deux îles, une for­mule qui avait été ima­gi­née dans les an­nées 1950 avant d’être aban­don­née au pro­fit d’une ap­proche beau­coup plus in­tran­si­geance. Lors de sa ren­contre avec le pré­sident russe, qu’il avait in­vi­té dans sa ré­gion na­tale, le chef du gou­ver­ne­ment ja­po­nais a pro­po­sé de dé­ve­lop­per en com­mun les Kou­riles grâce à un in­ves­tis­se­ment mas­sif de la part du Ja­pon.

Une pers­pec­tive re­çue avec un en­thou­siasme conte­nu à Ne­mu­ro, dans la me­sure où beau­coup de mo­to to­min mettent en doute la parole russe. D’ailleurs, dé­but juillet, le maire de Ne­mu­ro, Shun­suke Ha­se­ga­wa, au­rait dû par­ti­ci­per à un sé­jour de 5 jours sur les îles dans le cadre d’une mis­sion d’éva­lua­tion consa­crée au dé­ve­lop­pe­ment conjoint de ces ter­ri­toires, mais la Rus­sie a de­man­dé qu’il ne fi­gure pas par­mi les membres de la dé­lé­ga­tion ja­po­naise. Dans la ci­té por­tuaire, la dé­ci­sion laisse un goût amer et rap­pelle que le sta­tut de ville fron­tière ac­quis par le ha­sard de l’his­toire n’a pas fi­ni de pe­ser sur son des­tin.

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