STX France : le drôle de chan­tage de Ber­cy

En met­tant la pres­sion sur le re­pre­neur Fin­can­tie­ri et sur le pou­voir ita­lien, la France prend le risque d’une na­tio­na­li­sa­tion, aus­si aber­rante que son non-choix in­dus­triel pour le chan­tier na­val

L'Opinion - - La Une - Re­naud Bel­le­ville

La France a lan­cé mer­cre­di un ul­ti­ma­tum à l’Ita­lie dans le dos­sier STX France, me­na­çant de na­tio­na­li­ser les chan­tiers na­vals de Saint-Na­zaire si Rome n’ac­cepte pas un par­tage à 50-50 de son ca­pi­tal avec des in­té­rêts pu­blics hexa­go­naux. « Les Ita­liens ont jus­qu’à jeu­di pour se dé­ci­der sur le su­jet », a dit le mi­nistre de l’Eco­no­mie Bru­no Le Maire sur fran­cein­fo. « Si ja­mais nos amis ita­liens nous disent “cette pro­po­si­tion ne nous va pas”, l’Etat fran­çais exer­ce­ra son droit de pré­emp­tion sur STX France pour que nous puis­sions rou­vrir le dos­sier », a-t-il in­di­qué.

QUELLE MOUCHE A PI­QUÉ Bru­no Le Maire ? Le li­bé­ral mi­nistre de l’Eco­no­mie en­vi­sage de na­tio­na­li­ser les chan­tiers na­vals de Saint-Na­zaire (STX France) plu­tôt que de par­ve­nir à un ac­cord rai­son­nable avec le groupe Fin­can­tie­ri. Alors que le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment, so­cia­liste, était par­ve­nu à un deal ju­gé équi­li­bré avec le chan­tier na­val de Trieste, Bru­no Le Maire, à la de­mande ex­presse d’Em­ma­nuel Ma­cron, a dé­ci­dé de tout re­mettre à plat avant l’ex­pi­ra­tion, le 31 juillet, du droit de pré­emp­tion dont dis­pose l’Etat fran­çais en tant qu’ac­tion­naire mi­no­ri­taire à 33,4%.

L’ac­cord d’avril sti­pu­lait que sur les 66,6 % de STX France, ra­che­tés au sud- co­réen en faillite STX, Fin­can­tie­ri ne conser­ve­rait que 48%, épau­lé par une fon­da­tion ita­lienne, in­dé­pen­dante mais proche puisque si­tuée à Trieste, qui ob­tien­drait 6,6 %. Le fran­çais Na­val Group (ex DCNS, contrô­lé par l’Etat) pren­drait pour sa part 12 %. Le camp ita­lien au­rait a ins i 54,6 % et le camp fran­çais 45,3 % sans que Fin­can­tie­ri soit ma­jo­ri­taire. En échange, le chan­tier na­val di­ri­gé par Giu­seppe Bo­no s’est en­ga­gé sur un plan in­dus­triel « am­bi­tieux » se­lon Chris­tophe Si­rugue, se­cré­taire d’Etat à l’In­dus­trie en avril vi­sant à « ren­for­cer les chan­tiers de Saint- Na­zaire dans leur coeur de mé­tier des na­vires de croi­sière, pour­suivre la di­ver­si­fi­ca­tion, no­tam­ment dans les éner­gies ma­rines et ne pas sup­pri­mer d’em­plois dans les cinq ans à ve­nir. » Un en­ga­ge­ment qui amène à s’in­ter­ro­ger sur la bonne foi de l’ar­gu­ment de Bru­no Le Maire pour qui cet ac­cord « ne nous sa­tis­fait pas parce qu’il ne main­tient pas la pos­si­bi­li­té pour les ac­tion­naires fran­çais de gar­der la main sur l’em­ploi, les com­pé­tences et le dé­ve­lop­pe­ment du ter­ri­toire », ce qui était pour­tant au coeur des pré­oc­cu­pa­tions de son pré­dé­ces­seur à Ber­cy.

Feu aux poudres. C’est en vou­lant re­mettre en cause ce sché­ma que le tan­dem Ma­cron-Le Maire a mis le feu aux poudres. Dans une pre­mière étape, l’Ely­sée vou­lait que les croi­sié­ristes MSC et Royal Ca­rib­bean, prin­ci­paux clients de STX France, se sub­sti­tuent, avec les sa­la­riés, à la fon­da­tion ita­lienne. Fin­can­tie­ri fit alors va­loir qu’il n’était pas sain que de gros clients (14 na­vires en com­mande pour 10 mil­liards d’eu­ros) soient ac­tion­naires et siègent au con­seil de STX France, con­nais­sant ain­si tous les coûts de leur four­nis­seur et pou­vant pe­ser sur les prix. Ber­cy a donc écha­fau­dé une autre

fau­dé une autre so­lu­tion vi­sant à faire mon­ter Fin­can­tie­ri à 50 % alors que de l’autre cô­té Bpi­france se join­drait à l’Etat, à Na­val Group et aux sa­la­riés.

Ce sché­ma est re­je­té par Fin­can­tie­ri et par le gou­ver­ne­ment ita­lien, son prin­ci­pal ac­tion­naire, pour plu­sieurs rai­sons. D’abord le chan­tier na­val de Trieste es­time qu’étant le seul pro­fes­sion­nel du sec­teur au tour de table, il doit avoir la ma­jo­ri­té au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion pour être sûr que l’en­tre­prise se­ra gou­ver­nable et que son pro­jet in­dus­triel pour­ra être mis en oeuvre sans in­ter­fé­rences, sa­chant qu’il compte amé­lio­rer la struc­ture de coût de Saint-Na­zaire tout en pré­ser­vant les em­plois comme il s’y est en­ga­gé.

En­suite, Fin­can­tie­ri ne com­prend pas pour­quoi on re­fuse à un groupe ita­lien, contrô­lé par un Etat membre fon­da­teur de l’Union eu­ro­péenne et de la zone eu­ro, d’être ma­jo­ri­taire à la place d’un sud-co­réen, si­tué à 10 000 km, qui a pu jouer ce rôle sans que ce­la gêne qui­conque pen­dant des an­nées. En­fin, on s’étonne en Ita­lie de l’os­tra­cisme dont est vic­time Fin­can­tie­ri alors que ces der­nières an­nées, no­tam­ment quand un cer­tain Em­ma­nuel Ma­cron oc­cu­pait des postes de pre­mier plan à l’Ely­sée puis à Ber­cy, l’Etat fran­çais a don­né sa bé­né­dic­tion à la ces­sion d’Al­stom Ener­gie, maillon es­sen­tiel des cen­trales nu­cléaires à l’amé­ri­cain GE, ou d’Al­ca­tel et de ses nom­breux bre­vets dans les télécoms au fin­lan­dais No­kia pour ne pas par­ler de La­farge pas­sé sous le contrôle du suisse Hol­cim.

Droit dans sa botte. En outre alors que Bru­no Le Maire a po­sé un ul­ti­ma­tum au gou­ver­ne­ment ita­lien en lui de­man­dant de cé­der avant jeu­di soir, faute de quoi l’Etat fran­çais re­pren­dra les 66,6 % dé­vo­lus à Fin­can­tie­ri, le mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la pé­nin­sule, Car­lo Ca­len­da reste droit dans sa botte : « Sur STX, nous sommes clairs de­puis le dé­but. Fin­can­tie­ri a un pro­jet in­dus­triel so­lide avec des condi­tions fon­da­men­tales. L’Ita­lie n’a au­cune in­ten­tion d’al­ler de l’avant si ces condi­tions ne sont pas là. » Ajou­tant avec iro­nie que ce dos­sier est « un bon test pour com­prendre si ce­lui qui parle d’eu­ro­péisme et de va­leurs li­bé­rales les ap­plique en­suite ».

Une pierre dans le jar­din d’Em­ma­nuel Ma­cron dont l’at­ti­tude dans ce dos­sier est en ef­fet à l’op­po­sé de cer­taines de ses dé­cla­ra­tions. En­fon­çant le clou, le mi­nistre ita­lien des Fi­nances a in­di­qué pour sa part : « Nous avons ex­pri­mé notre dis­po­ni­bi­li­té à écou­ter les exi­gences du nou­veau gou­ver­ne­ment fran­çais qui a dé­ci­dé d’an­nu­ler les ac­cords dé­jà conclus, mais il n’y a au­cune rai­son pour la­quelle Fin­can­tie­ri de­vrait re­non­cer à la ma­jo­ri­té et au contrôle d’une so­cié­té fran­çaise. » Si cha­cun reste ferme sur ses po­si­tions, ce qui se­rait lo­gique au vu des dé­cla­ra­tions des uns et des autres, Ber­cy de­vra al­ler au bout de sa me­nace de na­tio­na­li­sa­tion. Fi­nan­ciè­re­ment l’en­jeu n’est pas énorme (79 mil­lions d’eu­ros) mais le coût se­ra plus éle­vé en termes d’image sur la scène eu­ro­péenne pour le nou­veau gou­ver­ne­ment. Et d’un point de vue in­dus­triel, on frise l’aber­ra­tion en voyant l’Etat pré­fé­rer de­ve­nir l’ac­tion­naire de ré­fé­rence à la place d’un des grands in­dus­triels du sec­teur, seul can­di­dat à la re­prise de STX France au dé­but de l’an­née.

Et quand Bru­no Le Maire in­dique que cette si­tua­tion se­ra pro­vi­soire, cer­tains fré­missent sa­chant que sa so­lu­tion de re­change se li­mite sans doute aux seuls croi­sié­ristes, tou­jours in­té­res­sés pour des rai­sons pas for­cé­ment louables. Sans ou­blier, comme le dit le dé­lé­gué CFDT des chan­tiers, Chris­tophe Mo­rel, que « ce­la n’au­rait d’in­té­rêt pour per­sonne de ne pas par­ve­nir à un ac­cord » et de « re­par­tir dans une pé­riode d’in­cer­ti­tudes qui pour­rait pe­ser sur les fu­tures com­mandes po­ten­tielles sans cer­ti­tude de re­trou­ver un in­dus­triel der­rière. »

Ce dos­sier est « un bon test pour com­prendre si ce­lui qui parle d’eu­ro­péisme et de va­leurs li­bé­rales les ap­plique en­suite »

SI­PA PRESS / MON­TAGE L'OPI­NION

Le Queen Ma­ry 2, dans les chan­tiers STX de Saint-Na­zaire. SI­PA PRESS

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