La pa­ren­thèse li­bé­rale (1830-1848)

Epi­sode 10/12. La plume et le pin­ceau : la Co­mé­die hu­maine. Ja­mais sans doute la France n’a été aus­si li­bé­rale que sous la mo­nar­chie de Juillet. L’Opi­nion ra­conte cette pa­ren­thèse en­chan­tée

L'Opinion - - La Une - Jean-Bap­tiste Noé @jb­noe78

Notre sé­rie his­to­rique

T oute la mo­nar­chie de Juillet tient dans la Co­mé­die hu­maine de Bal­zac. Il l’a écrite entre 1829 et 1850. En 90 ou­vrages et plus de six cents per­son­nages, il brosse l’es­prit et la pra­tique d’une époque en pleine mu­ta­tion. Scènes de la vie pa­ri­sienne, de la vie de pro­vince et de la vie ru­rale, mi­sère des cour­ti­sans, am­bi­tion des or­gueilleux, réus­site des ma­ni­pu­la­teurs ; la Co­mé­die hu­maine dresse le ta­bleau d’une so­cié­té en pleine évo­lu­tion, qui connaît le pro­grès tech­nique et l’im­por­tance de plus en plus grande de l’ar­gent et des mou­ve­ments fi­nan­ciers. Bal­zac est un ogre de lettres et de pa­pier. Il ob­serve, il scrute et il dé­peint avec une grande acui­té les hommes de son temps qui sont de­ve­nus des types in­tem­po­rels. C’est Lu­cien de Ru­bem­pré, le poète pro­vin­cial plein d’es­poir qui échoue à se faire une place à Pa­ris et dont la vie se ter­mine par un sui­cide après de nom­breuses mésa­ven­tures ( Il­lu­sions per­dues). Hé­ros et an­ti­hé­ros à la fois, Lu­cien de Ru­bem­pré marque l’échec de cette pe­tite no­blesse de pro­vince qui tente de mon­ter à Pa­ris pour re­trou­ver une gloire per­due. Eu­gène de Ras­ti­gnac est au contraire ce­lui qui a réus­si. Lui aus­si vient d’An­gou­lême. Le per­son­nage au­rait été ins­pi­ré par Thiers, qui est lui ori­gi­naire de Mar­seille. On le croise dans de nom­breux ro­mans de Bal­zac, dont Le Père Go­riot, par­fois en ri­val de Lu­cien de Ru­bem­pré, par­fois en al­lié de Vau­trin, le bri­gand mul­ti­forme. Ras­ti­gnac est le type même du jeune loup aux dents longues prêt à tout pour réus­sir dans le monde.

Le Co­lo­nel Cha­bert rap­pelle la lé­gende na­po­léo­nienne et la pré­sence tou­jours vi­vace de la mé­moire de l’Em­pire. Le re­tour des cendres de l’Em­pe­reur, en 1840, avec la trans­la­tion aux In­va­lides, avait vou­lu mar­quer l’uni­té et la ré­con­ci­lia­tion des Fran­çais. Le nou­veau ré­gime es­pé­rait ain­si mon­trer une syn­thèse de tous les ré­gimes qui l’avait pré­cé­dé et dé­voi­ler de cette fa­çon un vi­sage pa­ci­fié de la France. La mis­sion a été presque réus­sie, sauf que cette cé­ré­mo­nie a aus­si ra­vi­vé le sou­ve­nir de l’Em­pe­reur et les am­bi­tions tou­jours vives de l’un de ses ne­veux, Louis-Na­po­léon Bo­na­parte, qui en dé­pit de coups d’Etat sol­dés par des échecs es­père tou­jours prendre le pou­voir. Ce se­ra chose faite en 1849 par l’élec­tion pré­si­den­tielle puis en 1851 par le coup de force du 2 dé­cembre.

Eu­gé­nie Gran­det. La so­cié­té fran­çaise est en re­cons­truc­tion et elle se cherche en­core. On le voit no­tam­ment dans Eu­gé­nie Gran­det, dont l’ac­tion se dé­roule à Sau­mur. Le père d’Eu­gé­nie, Fé­lix Gran­det, est le type même de l’avare, prêt à tout pour bien pla­cer son or et le faire fruc­ti­fier quitte à en faire souf­frir sa fille et son épouse. Il re­pré­sente cette nou­velle classe so­ciale née de la Ré­vo­lu­tion, en­ri­chie par l’achat des biens de l’Eglise et qui a su pro­fi­ter de chaque ré­gime pour se his­ser dans la hié­rar­chie so­ciale. Avec Fé­lix Gran­det ou le Père Go­riot on suit cette classe du pe­tit peuple qui s’élève par le tra­vail, l’épargne et les ma­riages et qui oeuvre pour que leurs en­fants puissent s’éle­ver en­core au-des­sus d’eux. Les filles de Go­riot de­viennent ba­ronne et com­tesse ; la mis­sion est ac­com­plie.

La pe­tite bour­geoi­sie rêve de no­blesse, ce qui per­met à cette der­nière de se main­te­nir et de se mê­ler à cette force so­ciale en pleine as­cen­sion. Bal­zac peint la so­cié­té de la mo­nar­chie de Juillet mais il peint aus­si l’homme en gé­né­ral, ce qui as­sure le plein suc­cès de ses ro­mans. Il ins­pire no­tam­ment Mar­cel Proust qui a écrit une autre fresque à une autre époque, A la re­cherche

du temps per­du, où c’est cette fois la France au tour­nant de deux siècles qui se trans­forme et se mo­di­fie. Les écri­vains savent com­prendre leur époque et la re­trans­crire en don­nant à leurs oeuvres le de­gré d’éter­ni­té né­ces­saire qui per­met d’en faire des oeuvres in­tem­po­relles qui parlent à tous les hommes.

Peindre l’évé­ne­ment. En pein­ture, c’est Eu­gène De­la­croix qui ouvre la mo­nar­chie de Juillet. Il s’est fait connaître dès l’époque de la Res­tau­ra­tion et conti­nue de peindre après 1848, mais son ta­bleau, La li­ber­té gui­dant le peuple, se veut l’ex­pres­sion du gé­nie ré­vo­lu­tion­naire fran­çais. Il ma­gni­fie les jour­nées de juillet qui voient le pas­sage d’un ré­gime à un autre. La femme au dra­peau tri­co­lore per­son­ni­fie la France, re­pré­sen­tant tout à la fois Ma­rianne et la fougue d’un pays tou­jours prêt à en dé­coudre contre ses di­ri­geants. Sur la bar­ri­cade, on re­con­naît un gar­çon au bé­ret et aux pis­to­lets. C’est le type du Ga­vroche, ga­min des rues de Pa­ris, in­tré­pide et prêt à s’élan­cer contre la troupe. Toutes les couches so­ciales sont re­pré­sen­tées : l’ou­vrier en cas­quette comme le bour­geois en haut-de-forme. C’est toute la France qui lutte contre l’op­pres­sion et pour la li­ber­té et le dra­peau tri­co­lore qui unit le peuple. Avec ce ta­bleau, le dra­peau bleu blanc rouge entre dans les consciences col­lec­tives et il de­ve­nait im­pos­sible de re­ve­nir au dra­peau blanc comme a ten­té de le faire le comte de Cham­bord lors d’une res­tau­ra­tion avor­tée. Le ta­bleau de De­la­croix, peint en 1831, ache­té par Louis-Phi­lippe, sait à la fois fixer un évé­ne­ment et sym­bo­li­ser l’es­prit d’un pays qui se pense tou­jours sur les bar­ri­cades et qui est prêt à prendre les armes pour dé­fendre sa li­ber­té. C’est l’es­prit de la ré­vo­lu­tion et le souffle du peuple en marche, que l’on re­trouve en 1848, lors de la ba­taille de la Marne, dans l’en­ga­ge­ment de la Ré­sis­tance ou dans l’uni­té face aux at­ten­tats. Cet es­prit fran­çais, De­la­croix l’a trans­mu­té sur sa toile.

Le dé­vo­reur des lettres. Alexandre Dumas a fait en­trer l’his­toire de France dans la conscience de chaque en­fant. Lui aus­si, comme Bal­zac, dé­vore l’encre et le pa­pier. Et pas seule­ment, lui qui aime la bonne chère et qui a ré­di­gé un dic­tion­naire de cui­sine. Lui aus­si dé­crit une fresque, mais la sienne s’ap­puie sur l’his­toire de France pour la conter aux en­fants et à leurs pa­rents. Ce sont les trois mous­que­taires, le comte de Monte- Cris­to ou la reine Mar­got. Le XIXe siècle se prend de pas­sion pour l’his­toire. Mi­che­let pu­blie son his­toire de France, Gui­zot et Thiers se livrent à des oeuvres sa­vantes, Toc­que­ville écrit une his­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Alexandre Dumas aborde l’his­toire de France, mais par le ro­man. Si ce n’est pas tou­jours fi­dèle à la réa­li­té, ce­la lui ouvre da­van­tage les portes de la pos­té­ri­té. Vic­tor Hu­go a tra­ver­sé toutes les époques de ce XIXe siècle tu­mul­tueux. Il fut mo­nar­chiste sous la mo­nar­chie, im­pé­ria­liste sous l’em­pire et ré­pu­bli­cain avec la ré­pu­blique. Né en 1802, il a 28 ans quand ar­rive le nou­veau ré­gime. Chef de file de l’école ro­man­tique il s’illustre le 25 fé­vrier 1830 lors­qu’est jouée la pre­mière d’Her­na­ni. La ba­taille qui s’en suit et les af­fron­te­ments lors de la re­pré­sen­ta­tion ont des causes tout aus­si po­li­tiques que lit­té­raires. Hu­go veut re­voir la fa­çon d’écrire les pièces. Il dé­struc­ture l’alexan­drin clas­sique et bou­le­verse les conven­tions du théâtre hé­ri­tées de Cor­neille et de Ra­cine. Le drame ro­man­tique as­so­cie des par­ties dra­ma­tiques et des par­ties plus joyeuses, il rompt avec le sché­ma de l’uni­té de temps et de lieu. Mais dans cette pièce, Hu­go af­firme aus­si ses idées li­bé­rales et ré­pu­bli­caines.

Alors que la pre­mière gé­né­ra­tion de ro­man­tique était mo­nar­chiste et avait no­tam­ment ac­com­pa­gné Louis XVIII en exil à Gand, la nou­velle gé­né­ra­tion ma­ni­feste un sen­ti­ment plus ré­pu­bli­cain. Com­ment alors lais­ser ces au­teurs s’ex­pri­mer dans les théâtres ? Une pièce peut ain­si mettre le feu et pro­vo­quer une ré­vo­lu­tion. Ima­gine-t-on au­jourd’hui des pièces de théâtre avoir une telle di­men­sion po­li­tique ? Même les opé­ras s’en mêlent. Quand Ver­di fait jouer son Na­buc­co à la Sca­la de Mi­lan en 1842, tout le monde com­prend que les es­claves juifs de Ba­by­lone évoquent les Ita­liens du nord sous do­mi­na­tion au­tri­chienne. Quand le choeur en­tonne le Va, pen­sie­ro, ce sont tous les li­bé­raux ita­liens qui exultent, eux qui com­battent de­puis plu­sieurs an­nées pour l’in­dé­pen­dance de leur pays et pour l’uni­té ita­lienne. Cet opé­ra or­ga­nise la cris­tal­li­sa­tion d’une ré­vo­lu­tion.

Le vieux monde est en train de cra­quer : les ro­mans, les pièces et les opé­ras lui lancent des coups de bou­toir qui par­tout font ex­plo­ser la soif de li­ber­té et achèvent les ab­so­lu­tismes. La France ac­cen­tue son rôle de pays des écri­vains où les lettres jouent un rôle ma­jeur et se mêlent de po­li­tique. Mais avec la France, c’est toute l’Eu­rope qui s’em­brase à la moindre pu­bli­ca­tion. Une pièce, un ta­bleau, un poème et c’est la Ré­vo­lu­tion qui re­com­mence. Der­rière l’his­toire ou l’usage de l’his­toire, on re­con­naît tou­jours une sa­tire so­ciale et une dé­non­cia­tion. Notre-Dame de Pa­ris (1831) re­met au goût du jour le Pa­ris du Moyen-Age et au centre du ro­man la ca­thé­drale qui a su­bi les affres des des­truc­tions ré­vo­lu­tion­naires. Les Fran­çais re­dé­couvrent leur pa­tri­moine et la né­ces­si­té de le res­tau­rer.

Re­bâ­tir la France. Cette res­tau­ra­tion ar­chi­tec­tu­rale est l’oeuvre es­sen­tielle de Pros­per Mé­ri­mée et d’Eu­gène Viol­let-le-Duc. Con­for­tés par Louis-Phi­lippe, ils font le tour de France pour re­mettre sur pied des édi­fices re­mar­quables abî­més par les longues pé­riodes de guerre et d’in­oc­cu­pa­tion. Viol­let-le-Duc res­taure no­tam­ment le mont Saint-Mi­chel et la ba­si­lique de Vé­ze­lay et Mé­ri­mée re­dresse châ­teaux, mo­nas­tères et églises. Certes l’ima­gi­na­tion se greffe à la res­tau­ra­tion et par­fois la dé­passe, mais on com­prend que pour avan­cer dans le fu­tur il faut main­te­nir les liens avec le pas­sé. Cette France qui se pro­jette dans la mo­der­ni­té n’ou­blie pas son his­toire et ses ra­cines ; elle s’édi­fie par les lettres, la pierre et la pen­sée.

La pe­tite bour­geoi­sie rêve de no­blesse, ce qui per­met à cette der­nière de se main­te­nir. Bal­zac peint la so­cié­té de la mo­nar­chie de Juillet mais il peint aus­si l’homme en gé­né­ral Ima­gine-t-on au­jourd’hui des pièces de théâtre avoir une telle di­men­sion po­li­tique ?

DR/MON­TAGE LAURE GIROS

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.