Face à Fer­rand, l’émer­gence d’une fronde si­len­cieuse

Sous cou­vert d’ano­ny­mat, les dé­pu­tés ma­cro­nistes se montrent de plus en plus cri­tiques à l’en­droit de leur chef de file

L'Opinion - - La Une - Jean-Jé­rôme Ber­to­lus et Ca­ro­line Vi­gou­reux @jj­ber­to­lus @Ca­roVi­gou­reux

Les dé­pu­tés ma­cro­nistes se montrent de plus en plus cri­tiques à l’en­droit de leur chef de file, très dis­cret

L’an­cien mi­nistre de la Co­hé­sion des Ter­ri­toires, Ri­chard Fer­rand, a été élu pré­sident du groupe La Ré­pu­blique en marche à l’As­sem­blée na­tio­nale le 24 juin. Un poste stra­té­gique, hau­te­ment ex­po­sé mais qui vaut aus­si sou­vent à ce­lui qui l’oc­cupe nombre de cri­tiques.

QUAND ON LE VOIT AU MI­LIEU des 314 dé­pu­tés du groupe de La Ré­pu­blique en marche, Ri­chard Fer­rand a l’air à l’aise. L’homme de 55 ans connaît tout le monde, tu­toie les élus, et maî­trise les rouages de l’As­sem­blée, qu’il avait dé­cou­verts en 2012 après avoir été élu dé­pu­té du Fi­nis­tère. Seule­ment voi­là, sa ges­tion du groupe com­mence dé­jà à être cri­ti­quée.

De­puis le dé­but de la se­maine, l’évi­dente dif­fi­cul­té des deux vice-pré­si­dentes de l’As­sem­blée char­gées d’en­ca­drer les dé­bats sur le pro­jet de loi de confiance dans l’ac­tion pu­blique crée un cer­tain ma­laise. Lun­di en séance, la pré­si­dente de la Com­mis­sion des lois Yaël Braun-Pi­vet ne ces­sait de ré­pé­ter à chaque amen­de­ment : « Voi­la l’avis de la Com­mis­sion, mais je ne vous don­ne­rais pas mon avis per­son­nel. » Ce qui sus­cite beau­coup d’aga­ce­ment et pas seule­ment dans les rangs de l’op­po­si­tion.

Les dé­pu­tés ex­pé­ri­men­tés ont eu le sen­ti­ment que cer­tains postes de res­pon­sa­bi­li­tés au­raient dû lo­gi­que­ment leur re­ve­nir mais qu’ils ont été pris en grippe par les néo-dé­pu­tés. Et Ri­chard Fer­rand a lais­sé faire, quitte à pri­vi­lé­gier dan­ge­reu­se­ment la « fraî­cheur » au dé­tri­ment de l’ex­pé­rience. Face au to­hu-bo­hu per­ma­nent dans l’hé­mi­cycle de­puis quelques jours, des dé­pu­tés che­vron­nés ont lais­sé per­cer leur dé­pit. Au point que Ri­chard Fer­rand a été contraint de dé­jeu­ner avec une ving­taine d’entre eux mar­di. « La fronde qui pour­rait exis­ter ne se­ra pas contre Em­ma­nuel Ma­cron mais sur le mode de fonc­tion­ne­ment du groupe », pré­dit une jeune dé­pu­tée.

Tac­tique. Cer­tains lui re­prochent aus­si de ne pas avoir cor­rec­te­ment ai­guillé et sou­te­nu les nom­breux no­vices. Son ab­sence dans l’hé­mi­cycle dans les pre­mières heures de l’exa­men de la loi tra­vail, pre­mier gros texte du quin­quen­nat, a été re­mar­quée. Et lorsque fin juin, le construc­tif Thier­ry So­lère a pré­sen­té sa can­di­da­ture à la ques­ture face au dé­pu­té LR Eric Ciot­ti, Ri­chard Fer­rand a lais­sé vo­ter les dé­pu­tés comme bon leur sem­blait sans leur in­di­quer que le groupe ma­jo­ri­taire s’abs­tient tra­di­tion­nel­le­ment pour lais­ser ce poste à l’op­po­si­tion. « Il a vou­lu la jouer tac­tique mais après, on a eu l’air con, tout le monde râ­lait », ra­conte une dé­pu­tée. « Il y a eu un manque d’ex­pli­ca­tion et de pé­da­go­gie. Ri­chard a peut-être cru que cha­cun avait cette culture-là », tente de jus­ti­fier l’un de ses sou­tiens.

La ré­par­ti­tion des postes clefs de l’As­sem­blée na­tio­nale (ques­teur, vice-pré­sident, pré­sident de com­mis­sion…) a aus­si lais­sé quelques sé­quelles. « On a fait n’im­porte quoi de 8 heures à 22 heures avec des gens qui se pré­sen­taient trois mi­nutes et qu’on ne connais­sait pas. Il a pas­sé son temps à bâ­cher tout le monde, il a im­por­té les mé­thodes d’avant », ra­conte une dé­pu­tée no­vice. Cer­tains n’en sont pas re­ve­nus de le voir dé­guer­pir à 21 heures alors que les choses étaient loin d’être bou­clées. « On peut s'amu­ser à dire que Ri­chard Fer­rand fait mal le job mais il y a eu un vote », sou­ligne le dé­pu­té de Pa­ris, Hugues Ren­son.

Le choix des membres de la di­rec­tion (le bu­reau) du groupe a fait éga­le­ment grin­cer des dents. Cer­tains ont ob­ser­vé la très forte pro­por­tion des dé­pu­tés pa­ri­siens au dé­tri­ment de la re­pré­sen­ta­tion des autres ter­ri­toires fran­çais. D’autres, dé­jà ro­dé aux jeux de pou­voir, es­timent que Ri­chard Fer­rand n’a pas su com­po­ser une équipe sur la­quelle il peut s’ap­puyer pour di­ri­ger ce groupe plé­tho­rique. « Il a fait de mau­vais choix, en par­ti­cu­lier par­mi les vice-pré­si­dents du groupe, même si peu à peu tout rentre dans l’ordre », note un dé­pu­té in­fluent.

Poste in­grat. Le choix de Ri­chard Fer­rand à ce poste est d’au­tant plus contes­té qu’il y est ar­ri­vé un peu mal­gré lui. Ce fi­dèle par­mi les fi­dèles d’Em­ma­nuel Ma­cron a quit­té le gou­ver­ne­ment après plu­sieurs ré­vé­la­tions dans la presse sur un

« Il vit le fait d’être là comme une pu­ni­tion. Pen­dant la cam­pagne, il était dis­tant, là il est cas­sant »

po­ten­tiel conflit d’in­té­rêts entre sa fonc­tion à la pré­si­dence des Mu­tuelles de Bre­tagne et celle de par­le­men­taire. « Comme à titre per­son­nel il est très af­fec­té par ce qui lui est ar­ri­vé, il ne pense qu’à lui », es­time une dé­pu­tée. « Il vit le fait d’être là comme une pu­ni­tion. Pen­dant la cam­pagne, il était dis­tant, là il est cas­sant », as­sure une autre. « Mé­dia­ti­que­ment, c’est com­pli­qué pour lui. Mais ça ne se res­sent pas sur la vie du groupe », as­sure au contraire le dé­pu­té de Pa­ris, Sta­nis­las Gué­ri­ni.

Il faut dire que le poste de pré­sident de groupe a tout d’in­grat. Il faut gé­rer les dé­pu­tés sans les blâ­mer, don­ner des consignes de vote sans ap­pa­raître trop au­to­ri­taire, tra­vailler les re­la­tions hu­maines sans pri­vi­lé­gier per­sonne. « Il ne peut pas re­ce­voir tout le monde un par un. On ne va pas se mettre à faire du Fer­rand ba­shing, tout est en train de se mettre en place », dé­fend la dé­pu­tée de la Somme Bar­ba­ra Pom­pi­li. Ri­chard Fer­rand s’est ain­si dé­me­né pour trou­ver un bu­reau adé­quat à cha­cun. « Je l’ai vu pen­dant des heures à la bu­vette ré­ser­vée aux par­le­men­taires écou­ter les do­léances de cha­cun en fu­mant clope sur clope », ob­serve un jeune dé­pu­té du Nord.

« En­ré­gi­men­tés ». Ce qui est sûr, c’est que Ri­chard Fer­rand est dis­cret. De­puis le dé­but de la lé­gis­la­ture, il ne passe ja­mais aux Quatre co­lonnes, là où les dé­pu­tés échangent avec les jour­na­listes. Il ne s’ex­prime pas non plus dans les mé­dias et qua­si­ment pas dans l’hé­mi­cycle. « Il est coin­cé, il at­tend la dé­ci­sion du pro­cu­reur qui pour­rait tom­ber le 28 juillet. Mais du coup, nous sommes un groupe po­li­tique aphone », ob­serve un dé­pu­té LREM.

L’ins­tau­ra­tion d’un point presse heb­do­ma­daire à l’is­sue de la réunion de groupe, lar­ge­ment dis­cu­tée ces der­niers jours, a fi­na­le­ment été re­por­tée sine die. D’au­tant que les consignes pour les dé­pu­tés sont claires, re­layées no­tam­ment par Gilles Le Gendre, tom­beur à Pa­ris de NKM et an­cien jour­na­liste : se te­nir à bonne dis­tance de la presse. Au sein du bu­reau du groupe, des « boucles » Ins­ta­gram et Te­le­gram ont été créées et cha­cun doit in­di­quer le nom des jour­na­listes qu’ils ren­contrent. Beau­coup d’entre eux ne le font pas for­cé­ment.

Le Pré­sident du groupe, à dé­faut d’être une ré­fé­rence po­li­tique vi­sible pour ses troupes, fait en tout cas pas­ser les consignes de l’Ely­sée. Comme de ne pas re­por­ter en sep­tembre le vote ul­time sur le pro­jet de loi sur la trans­pa­rence. Quitte à ce que cer­tains dé­pu­tés se sentent « en­ré­gi­men­tés », voir « in­fan­ti­li­sés ». « C’est in­croyable à quel point l’exé­cu­tif em­piète sur le pou­voir lé­gis­la­tif », re­marque très ir­ri­té un dé­pu­té, mar­cheur de la pre­mière heure. Cette se­maine en tout cas le groupe est qua­si­ment muet face aux cri­tiques ré­cur­rentes sur son ama­teu­risme. Et sur­tout, per­sonne n’in­carne vé­ri­ta­ble­ment le texte sur la confiance dans l’ac­tion pu­blique, un pro­jet de loi cen­sé être em­blé­ma­tique du quin­quen­nat.

Ri­chard Fer­rand com­mence à être cri­ti­qué pour sa ges­tion du groupe LREM à l’As­sem­blée. SI­PA PRESS

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