Mais où est donc pas­sé le Front na­tio­nal ?

Avec l’am­bi­tion d’être la seule op­po­si­tion à Em­ma­nuel Ma­cron, le par­ti de Ma­rine Le Pen se montre pour l’heure plu­tôt dis­cret

L'Opinion - - Stx France : Le Drôle De Chantage De Bercy - Ivanne Trip­pen­bach

Cette se­maine, le Front na­tio­nal a lan­cé des pé­ti­tions thé­ma­tiques sur son site In­ter­net avec l’am­bi­tion d’être « la seule op­po­si­tion à la dé­sas­treuse po­li­tique de Ma­cron » . Comme l’an der­nier, Ma­rine Le Pen fe­ra sa ren­trée po­li­tique le 9 sep­tembre à Bra­chay, vil­lage de Haute-Marne où elle a ré­col­té 90 % des suf­frages à la pré­si­den­tielle.

« VOTRE RE­GARD BA­LAIE as­sez peu de notre cô­té… Je vous si­gnale que nous sommes là ! », lance, en di­rec­tion du Per­choir, le dé­pu­té Gil­bert Col­lard, dé­si­reux de prendre la pa­role. La scène se dé­roule dé­but juillet, en plein dé­bat sur la pro­ro­ga­tion de l’état d’ur­gence à l’As­sem­blée na­tio­nale. Les huit dé­pu­tés FN en­trés en juin au Pa­lais Bour­bon veulent se faire en­tendre. Pour­tant, en ce dé­but d’été émaillé de po­lé­miques sur la ré­forme du Code du tra­vail, les coups de ra­bot bud­gé­taires, le plan mi­grants ou en­core la mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique, le par­ti de Ma­rine Le Pen se ré­vèle as­sez peu au­dible.

Cette dis­cré­tion contraste avec l’ob­jec­tif af­fi­ché par le FN de­puis plu­sieurs mois. Le mou­ve­ment qui a ras­sem­blé 11 mil­lions de voix à la pré­si­den­tielle veut de­ve­nir « la seule op­po­si­tion » à Em­ma­nuel Ma­cron. « Comme vraie force po­li­tique, il n’y a que nous », croit la dé­pu­tée eu­ro­péenne So­phie Mon­tel. « Nous vou­lons être une op­po­si­tion de droit et de fait, non une op­po­si­tion de théâtre de rue », théo­rise Gil­bert Col­lard dans l’hé­mi­cycle.

« C’est trop tôt pour dire si le Front na­tio­nal peut in­car­ner une force d’op­po­si­tion, ana­lyse Non­na Mayer, his­to­rienne spé­cia­liste de l’ex­trême droite. Les dé­pu­tés FN doivent es­sayer de for­mer un groupe à l’As­sem­blée, ou ap­prendre à se ser­vir des moyens of­ferts aux dé­pu­tés non ap­pa­ren­tés. » Pré­ci­sé­ment ce qu’ils tâchent de faire, en toute dis­cré­tion.

Pro­fes­sion­na­li­sa­tion. Dé­pour­vus de groupe, les élus fron­tistes dis­posent d’un temps de pa­role li­mi­té à 5 mi­nutes, comme pour tous les non-ins­crits. « La chaîne par­le­men­taire (LCP) ne re­trans­met même pas nos in­ter­ven­tions », se dé­sole Sé­bas­tien Che­nu, qui es­père at­ti­rer au moins sept al­liés pour at­teindre le nombre mi­ni­mum de 15 par­le­men­taires. « Au Par­le­ment eu­ro­péen, nous avons mis un an à ob­te­nir un groupe, sou­ligne le dé­pu­té du Pas-de-Ca­lais. La re­com­po­si­tion po­li­tique est en cours et le FN est le seul par­ti à avoir pré­emp­té la lo­gique sou­ve­rai­niste. » Pour mon­trer que « le tra­vail existe », le sé­na­teur Da­vid Ra­chline veut créer une pla­te­forme in­ter­net ré­per­to­riant les in­ter­ven­tions au Par­le­ment.

Les fron­tistes vont aus­si se bâ­tir des « fiches d’élé­ments de fond struc­tu­rés ». « Pas des élé­ments de lan­gage, pré­cise Sé­bas­tien Che­nu, mais des axes d’ar­gu­men­ta­tion. » Le dé­pu­té FN, qui a été trois fois at­ta­ché par­le­men­taire et cadre de l’UMP pen­dant dix ans, s’in­surge : « On n’est pas des per­ro­quets, con­trai­re­ment aux dé­pu­tés LREM. Leur ni­veau est af­fli­geant, c’est du ja­mais vu ! Ils votent et ap­plau­dissent comme des ma­chines, mais ne s’in­té­ressent à rien. » À la bu­vette de l’As­sem­blée, mar­di, une dé­pu­tée ex­pé­ri­men­tée de la ma­jo­ri­té confiait à qui vou­lait l’en­tendre son désar­roi sur l’im­pré­pa­ra­tion de ses col­lègues LREM.

Le Front na­tio­nal veut à tout prix évi­ter le pro­cès en ama­teu­risme. Le re­cru­te­ment des as­sis­tants par­le­men­taires, en­core en cours, n’est pas ano­din. De­puis dé­but juillet, Da­mien Phi­lip­pot, can­di­dat aux lé­gis­la­tives bat­tu dans l’Aisne, as­siste Ma­rine Le Pen à l’As­sem­blée. L’ex­can­di­date à la pré­si­den­tielle est en­core han­tée par l’image qu’elle a don­née de sa maî­trise des dos­siers au dé­bat de l’entre- deux-tours. Avec l’ap­pui du « frère Phi­lip­pot », an­cien di­rec­teur d’études de l’Ifop, Ma­rine Le Pen sou­haite « tech­ni­ci­ser ses in­ter­ven­tions » et ap­puyer ses prises de pa­roles sur des « ana­lyses so­lides », se­lon un cadre du FN.

« Le nez dans le gui­don ». En de­hors du Par­le­ment, les troupes fron­tistes s’em­parent des su­jets avec plus ou moins de convic­tion. À l’an­nonce de la baisse du bud­get de la Dé­fense, ils n’ont pas hé­si­té à se faire le porte-voix des ar­mées, ac­cu­sant Em­ma­nuel Ma­cron d’avoir « hu­mi­lié » le gé­né­ral de Villiers. Sur la baisse des APL, ils se sont mon­trés moins vi­ru­lents que d’autres. Seul Flo­rian Phi­lip­pot s’ac­tive sur tous les su­jets d’ac­tua­li­té, avec le ha­sh­tag #LaSeu­leOp­po­si­tion.

Mais le FN ac­cuse en­core le coup de cette an­née élec­to­rale. « Il doit ré­gler ses pro­blèmes in­ternes et faire face à la concur­rence : il y a dé­jà plé­thore d’op­po­sants ! », ob­serve Non­na Mayer. « On a le nez dans le gui­don des comptes de cam­pagne », re­con­naît Wal­le­rand de Saint-Just. Ce der­nier re­grette aus­si de n’être « plus in­vi­té sur les pla­teaux TV », au bé­né­fice des In­sou­mis qui, eux, en­flamment les séances de QAG et oc­cupent les ré­seaux so­ciaux.

« Le sé­mi­naire de re­fon­da­tion a man­gé notre éner­gie », ajoute le tré­so­rier du FN. Le week-end der­nier, le par­ti a re­vu l’ordre de ses prio­ri­tés au bé­né­fice de l’im­mi­gra­tion et de la sé­cu­ri­té. « La sor­tie de l’eu­ro est re­por­tée aux Ca­lendes grecques, se ré­jouit un cadre, une pre­mière étape utile pour se re­ta­per ». Beau­coup d’autres sont at­ten­dues. Pour l’heure, un mot re­vient dans la bouche des fron­tistes : « Va­cances ».

@IT­rip­pen­bach

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Faute de groupe, les dé­pu­tés FN ne dis­posent que de 5 mi­nutes pour s’ex­pri­mer à l’As­sem­blée.

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