La hon­teuse

9. Chamberlain-Hit­ler

L'Opinion - - Stx France : Le Drôle De Chantage De Bercy - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

LORS DE SON DÉ­PLA­CE­MENT à Jo­han­nes­burg pour les ob­sèques de Nel­son Man­de­la en dé­cembre 2013, la poi­gnée de mains entre Ba­rack Oba­ma et son ho­mo­logue cu­bain Raúl Cas­tro n’est pas pas­sée in­aper­çue, sus­ci­tant de nom­breux com­men­taires. Les uns po­si­tifs, mais d’autres né­ga­tifs comme ce­lui de John McCain qui l’a as­si­mi­lée à celle entre Ne­ville Chamberlain et Adolf Hit­ler en sep­tembre 1938. Au­tre­ment dit, une honte pour le pré­sident amé­ri­cain qui, se­lon le sé­na­teur ré­pu­bli­cain de l’Ari­zo­na, don­nait au Cu­bain du grain à moudre pour pour­suivre sa po­li­tique dic­ta­to­riale.

Ja­mais dans l’his­toire, une poi­gnée de mains n’a été au­tant uti­li­sée comme sy­no­nyme de dé­fai­tisme voire de lâ­che­té que celle qui eut lieu le 22 sep­tembre 1938 entre le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique Ne­ville Chamberlain et le chan­ce­lier al­le­mand Adolf Hit­ler à Go­des­berg, en Al­le­magne. Après l’an­nexion réus­sie de l’Au­triche, le dic­ta­teur na­zi s’in­té­resse à la Tché­co­slo­va­quie. Le Füh­rer veut ré­cu­pé­rer la ré­gion des Su­dètes à ma­jo­ri­té al­le­mande. Peu en­clin à en­trer en guerre, le Bri­tan­nique pri­vi­lé­gie la né­go­cia­tion au même titre que les Fran­çais qui se rangent der­rière lui.

Rè­gle­ment pa­ci­fique. Le dé­pla­ce­ment de Chamberlain en Al­le­magne doit per­mettre d’as­su­rer un rè­gle­ment pa­ci­fique de la ques­tion. Une se­maine après la pre­mière ren­contre entre les deux hommes, l’Al­le­magne, la Gran­deB­re­tagne, la France et l’Ita­lie signent les ac­cords de Mu­nich qui au­to­risent les Al­le­mands à an­nexer la ré­gion convoi­tée. Aux yeux de Chamberlain, sa « po­li­tique d’apai­se­ment » a fonc­tion­né. Sa poi­gnée de mains avec ce­lui dont il dit qu’il est « un gent­le­man » est alors sa­luée par la ma­jo­ri­té de ses conci­toyens. Même en­thou­siasme en France où Edouard Da­la­dier est ac­cueilli avec fer­veur au Bour­get à son re­tour de la ca­pi­tale ba­va­roise. Mais à la dif­fé­rence du Bri­tan­nique, il semble conscient de la si­tua­tion et se se­rait ex­cla­mé à sa des­cente de l’avion : « Ah les cons ! S’ils sa­vaient. »

Pour le mo­ment, l’opi­nion pu­blique reste sous le charme de la poi­gnée de mains entre Chamberlain et Hit­ler. Une sous­crip­tion est même lan­cée par un jour­nal pour of­frir une mai­son au Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique qui a sau­vé la paix. Mais à quel prix ! C’est ce que l’his­toire re­tien­dra en dé­fi­ni­tive puisque Hit­ler, avide de nou­veaux ter­ri­toires, ne s’ar­rê­te­ra pas en si bon che­min. Un an plus tard, quand il vi­se­ra la Po­logne, il ne se­ra plus ques­tion de né­go­cier. La poudre par­le­ra, mais elle n’ef­fa­ce­ra pas l’image du sou­rire entre les deux hommes au mo­ment où ils se ser­re­ront la main. Près de quatre-vingts ans plus tard, elle est de­ve­nue sy­no­nyme de honte et peut ser­vir, comme l’a prou­vé le sé­na­teur McCain, d’ar­gu­ment po­li­tique dans la me­sure où n’im­porte qui dans le monde com­prend sa por­tée et sa si­gni­fi­ca­tion. Chamberlain a com­pris trop tard sa faute et c’est sans doute pour­quoi on n’hé­site pas à évo­quer le sou­ve­nir de cette poi­gnée de mains pour évi­ter de nou­velles er­reurs aux consé­quences tra­giques.

SI­PA PRESS

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