#Traits d’union

L'Opinion - - Stx France : Le Drôle De Chantage De Bercy - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

n 1875, l’in­gé­nieur fran­çais Charles Co­tard pré­sente à la So­cié­té de géo­gra­phie l’am­bi­tieux pro­jet fer­ro­viaire d’un cer­tain Fer­di­nand de Les­seps. Bap­ti­sé Che­min de fer cen­tral-asia­tique, il a pour am­bi­tion de re­lier l’Inde à l’Eu­rope par le train afin de fa­ci­li­ter le tran­sport no­tam­ment de voya­geurs. Sur la carte qui ac­com­pagne son long ex­po­sé, le Fran­çais a fait fi­gu­rer la ligne prin­ci­pale par­tant de Cal­cut­ta qui re­join­dra Oren­bourg, au sud de Mos­cou, via Pe­sha­war, Ka­boul ou en­core Ta­chkent. Mais à ses yeux, ce pro­jet n’a au­cun sens si d’autres lignes ne sont pas dé­ve­lop­pées en pa­ral­lèle.

Aus­si a- t- il fait ap­pa­raître d’autres tra­cés qui, à ses yeux, ont une im­por­tance tout aus­si grande que le gros trait rouge qui do­mine sa carte. Dans sa com­mu­ni­ca­tion, il écrit que « le pro­lon­ge­ment de la ligne de Vla­di­kaw­kaz [Vla­di­kav­kaz] à tra­vers le Cau­case, jus­qu’à Ti­flis [ Tbi­lis­si], est dé­jà dé­ci­dé, ain­si que ce­lui de la ligne Po­ti-Ti­flis jus­qu’à Ba­kou. La conti­nua­tion de ces lignes, soit par le bord de la mer Cas­pienne, soit par Eri­van [Ere­van] jus­qu’à Té­hé­ran, est tout na­tu­rel­le­ment in­di­quée, et cette voie se­ra la vraie route de la Perse ».

En s’ap­pro­chant de la carte de Co­tard et de Les­seps, on peut suivre en ef­fet cette ligne le long de la Cas­pienne et aper­ce­voir un point non nom­mé qui de toute évi­dence est As­ta­ra. Cent Au mo­ment où la ten­ta­tion du re­pli sur soi semble ga­gner du ter­rain, l’Opi­nion a choi­si de s’in­té­res­ser à ses villes qui servent bon an mal an de trait d’union entre les na­tions. qua­rante- deux ans après cette pré­sen­ta­tion qui n’a fi­na­le­ment pas abou­ti à la créa­tion de ce Che­min de fer cen­tral-asia­tique, un pre­mier train a fran­chi, dé­but mars, la fron­tière entre l’Azer­baïd­jan et l’Iran dans le cadre du Cor­ri­dor in­ter­na­tio­nal de tran­sport nord-sud, un grand pro­jet fer­ro­viaire qui doit per­mettre de re­lier l’Asie à l’Eu­rope. Et le point de pas­sage de cette nou­velle voie construite en quelques mois est jus­te­ment As­ta­ra qui a la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir, du cô­té ira­nien, une soeur ju­melle qui porte le même nom.

La liai­son As­ta­ra-As­ta­ra, chaî­non man­quant de cet am­bi­tieux pro­jet, illustre la nette amé­lio­ra­tion des rap­ports entre les deux pays voi­sins dont les échanges bi­la­té­raux ont aug­men­té de 78 % en 2016 par rap­port à l’an­née pré­cé­dente, à 221 mil­lions de dol­lars. Ce­la n’a pas tou­jours été le cas et As­ta­ra a in­car­né les dif­fi­cul­tés qu’ont ren­con­trées les deux pays au cours des vingt-cinq der­nières an­nées, de­puis que l’Azer­baïd­jan est de­ve­nu in­dé­pen­dant. Jus­qu’au XIXe siècle, cette ré­gion ap­par­te­nait à l’Em­pire perse avant d’être cé­dé à la Rus­sie tsa­riste, ce qui ex­plique que des deux cô­tés de la fron­tière ac­tuelle vivent des po­pu­la­tions aux ra­cines com­munes.

Avant que la nou­velle liai­son fer­ro­viaire ne soit inau­gu­rée, As­ta­ra s’est im­po­sé comme une zone d’échange im­por­tante entre les deux pays. Jus­qu’à ce que les au­to­ri­tés azer­baïd­ja­naises mettent de l’ordre dans le sec­teur de la dis­tri­bu­tion qui ren­dait les den­rées ali­men­taires par­fois in­ac­ces­sibles, une par­tie de la po­pu­la­tion lo­cale se ren­dait du cô­té ira­nien pour y faire ses courses tan­dis que les Ira­niens pas­saient du cô­té azer­baïd­ja­nais pour se pro­cu­rer de l’al­cool im­pos­sible à ache­ter lé­ga­le­ment dans leur pays. La proxi­mi­té eth­nique ne sem­blait pas ra­vir les au­to­ri­tés ira­niennes qui pen­dant des an­nées s’en sont prises à ceux qui dé­fen­daient leur culture. Une si­tua­tion qui a com­men­cé du temps où l’Iran était di­ri­gé par le shah d’Iran. La crainte du sé­pa­ra­tisme a tou­jours ob­sé­dé les gou­ver­ne­ments ira­niens et le dé­ve­lop­pe­ment des échanges des deux cô­tés de la fron­tière, en par­ti­cu­lier à As­ta­ra, les in­ci­taient à se mon­trer par­fois peu en­clins à col­la­bo­rer avec Ba­kou.

Tout ce­la semble dé­sor­mais ap­par­te­nir au pas­sé puisque les deux voi­sins semblent convain­cus de la né­ces­si­té de tra­vailler de

Les échanges bi­la­té­raux ont aug­men­té de 78 % en 2016 par rap­port à l’an­née pré­cé­dente, à 221 mil­lions de dol­lars Les res­pon­sables lo­caux mettent en avant le nombre crois­sant de tou­ristes en pro­ve­nance de l’Asie cen­trale

conserve. As­ta­ra bé­né­fi­cie de cette nou­velle si­tua­tion. La ville et la ré­gion qui l’en­toure connaissent un dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique non-né­gli­geable qui se tra­duit par une aug­men­ta­tion de sa po­pu­la­tion. Cé­lèbre pour ses plan­ta­tions de thé, l’une des ri­chesses du pays avec l’or noir, le dis­trict compte plus de 105 000 ha­bi­tants. L’évo­lu­tion po­si­tive et l’ac­cé­lé­ra­tion des échanges avec l’Iran de­vraient ac­cé­lé­rer le phé­no­mène dé­mo­gra­phique qui s’ac­croît à me­sure que le com­merce trans­fron­ta­lier aug­mente.

A As­ta­ra, du cô­té ira­nien, on per­çoit ce chan­ge­ment avec le même sen­ti­ment po­si­tif. Ré­cem­ment, les au­to­ri­tés lo­cales re­le­vaient que le poste-fron­tière d’As­ta­ra était de­ve­nu le troi­sième du pays en termes de fré­quen­ta­tion avec un peu plus de 800 000 pas­sages en­re­gis­trés an­nuel­le­ment. En de­hors, des res­sor­tis­sants lo­caux qui fran­chissent la fron­tière dans le cadre de l’amé­lio­ra­tion des échanges, les res­pon­sables lo­caux mettent en avant le nombre crois­sant de tou­ristes en pro­ve­nance de l’Asie cen­trale.

La créa­tion du tron­çon fer­ro­viaire As­ta­raAs­ta­ra consti­tue pour les res­pon­sables du tou­risme azer­baïd­ja­nais comme une au­baine et dé­jà ils ima­ginent mettre en place de nou­velles routes tou­ris­tiques dont As­ta­ra se­ra un pas­sage obli­gé. Il s’agit de pro­fi­ter de la dy­na­mique in­duite par l’ini­tia­tive chi­noise « Une Cein­ture, Une Route » qui en­vi­sage de rap­pro­cher l’Asie de l’Eu­rope grâce au rail comme le vou­lait Fer­di­nand de Les­seps. Dans le même temps, aga­cée de voir la Chine se mettre en avant, l’Inde semble dé­sor­mais at­ta­cher plus d’im­por­tance aux échanges fer­ro­viaires. Le Cor­ri­dor in­ter­na­tio­nal de tran­sport nord-sud qui part de Bom­bay pour re­joindre Saint-Pé­ters­bourg s’ins­crit par­fai­te­ment dans la conti­nui­té du pro­jet ex­po­sé par Charles Co­tard le 20 dé­cembre 1875. On com­prend pour­quoi à As­ta­ra on se frotte les mains de­vant la pers­pec­tive de voir les trains s’ar­rê­ter ou pas­ser, car cette fois, le nom de la ville fi­gure bien sur la carte.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.