Des fables, du pou­voir et des hommes

Jean-Mi­chel Blan­quer a dis­tri­bué un livre de fables de La Fon­taine. L’Opi­nion a de­man­dé à des per­son­na­li­tés po­li­tiques quel texte ils pré­fé­raient

L'Opinion - - La Une - Irène In­chaus­pé @iin­chauspe

Jean de La Fon­taine re­vi­val

Le mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale a choi­si « Le la­bou­reur et ses en­fants » qui est de loin la plus ci­tée par notre pa­nel, sui­vie de près par « le Chêne et le Ro­seau » puis « le Lion et le Rat ». Des choix pru­dents alors que dans la liste fi­gu­raient aus­si « Le Sa­ve­tier et le Fi­nan­cier » choi­sie par Alexis Cor­bière et Laurent Ber­ger, et « la Poule aux oeufs d’or » pré­fé­rée par Va­lé­rie Ra­bault et Fran­çois-Xa­vier Bel­la­my. « AIN­SI CER­TAINES GENS, fai­sant les em­pres­sés, s’in­tro­duisent dans les af­faires. Ils font par­tout les né­ces­saires, et, par­tout im­por­tuns, de­vraient être chas­sés ». Le gou­ver­ne­ment fran­çais, qui a dé­ci­dé de « chas­ser » les Ita­liens du ca­pi­tal de STX et de na­tio­na­li­ser les chan­tiers na­vals de Saint- Na­zaire, a sui­vi à la lettre la mo­rale de la fable « Le Coche et la Mouche ». Jean de La Fon­taine tra­verse les siècles sans prendre une ride. Pour­tant son pes­si­misme est ra­di­cal. Il ne croyait ni au pro­grès, ni à la ré­vo­lu­tion. Dans ce monde po­li­tique - la cour de Louis XIV -, les rap­ports sont sou­vent des rap­ports de force, où triomphent la ruse, l’hy­po­cri­sie et la du­pli­ci­té, que l’au­teur dé­nonce avec iro­nie et vi­va­ci­té. Le monde po­li­tique au­rait-il tel­le­ment chan­gé que les fables de La Fon­taine n’y trou­ve­raient point leur place ? Que nen­ni ! Fran­çois Bay­rou, sans doute l’un des hommes po­li­tiques qui connaît le mieux ces textes, avait évo­qué, en 2010, l’idée de créer le PLF, le Par­ti de La Fon­taine ! Quant à Ar­naud Mon­te­bourg, en 2016, il s’était com­pa­ré ain­si que Ma­nuel Valls, aux pro­ta­go­nistes de la fable « Le Loup et le Chien ». Jean-Mi­chel Blan­quer a re­mis La Fon­taine au centre du jeu et dé­ci­dé de faire dis­tri­buer, aux élèves de CM2 de trois aca­dé­mies, une sé­lec­tion de fables. Dans le Jour­nal du Di­manche, le mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nal a dit qu’il pré­fé­rait « le La­bou­reur et ses en­fants » . Pour lui, « sa mo­rale est la mo­rale de l’école : en tra­vaillant, on se crée le plus grand des tré­sors ».

Scènes amu­santes. L’Opi­nion a donc à son tour in­ter­ro­gé des per­son­na­li­tés en leur de­man­dant quelle fable ils pré­fé­raient et pour­quoi. Très peu se sont ris­qués à choi­sir les plus « noires », dans les­quelles la mo­rale est mal­me­née et qui fi­gurent pour­tant dans le livre dis­tri­bué aux CM2. « Ils [les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes d’éco­liers] ont com­pris que der­rière ces scènes amu­santes, il y avait plus : la ma­nière dont les hommes vivent » , écrit Jean- Mi­chel Blan­quer dans la pré­face. Et aus­si la fa­çon dont ils es­pèrent vivre alors que la confiance et l’op­ti­misme sont en­core de sai­son.

L’OPI­NION A DE­MAN­DÉ À DI­VERSES per­son­na­li­tés, dont Ni­cole Bel­lou­bet, Gé­rald Dar­ma­nin, Fran­çois de Clo­sets, Pierre Mos­co­vi­ci ou Pierre Gat­taz, quelle fable ils pré­fé­raient par­mi celles que Jean-Mi­chel Blan­quer a réunies dans un livre des­ti­né aux élèves de CM2.

Flo­rian Phi­lip­pot Vice-pré­sident du Front na­tio­nal « La li­ber­té n’a pas de prix » LE LOUP ET LE CHIEN.

« Un chien tente de convaincre un loup af­fa­mé de se lais­ser do­mes­ti­quer pour man­ger à sa faim. Quand le loup se rend compte que la contre­par­tie est de res­ter at­ta­ché par un col­lier, “maître Loup s’en­fuit et court en­core”. Ce que rap­pelle cette fable, c’est que la li­ber­té n’a pas de prix. Re­prendre en mains son des­tin, dé­ci­der des règles qui ré­gissent sa vie, ce­la passe avant toute chose. C’est pour­quoi rendre à la France son in­dé­pen­dance par rap­port à l’Union eu­ro­péenne est in­dis­pen­sable, pour la li­ber­té de notre pays et de notre peuple. La dif­fé­rence avec la fable de La Fon­taine, c’est qu’en plus, la France re­trou­ve­rait le che­min de la pros­pé­ri­té en même temps que ce­lui de la sou­ve­rai­ne­té.

Fran­çois-Xa­vier Bel­la­my Pro­fes­seur et phi­lo­sophe « La culture en hé­ri­tage » LA POULE AUX OEUFS D’OR.

« Cette fable me semble bien sou­vent ra­con­ter notre propre his­toire : nous hé­ri­tons d’une culture dont la fé­con­di­té pro­duit chaque jour des mer­veilles, à com­men­cer par une ci­vi­li­té lon­gue­ment mû­rie qui per­met le mi­racle d’une vie libre et pai­sible en so­cié­té. Mais comme ce­lui qui s’est vu of­frir par les dieux une poule qui pond des oeufs en or ; nous sommes as­sez in­con­sé­quents, as­sez fas­ci­nés par l’im­mé­dia­te­té, pour dé­cons­truire cet hé­ri­tage par idéo­lo­gie, par pa­resse ou par las­si­tude - en es­pé­rant sans doute trou­ver mieux peut- être ? C’est tout le pro­blème de l’école en par­ti­cu­lier, au­quel se trouve au­jourd’hui confron­té M. Blan- quer… Sau­rons nous trans­mettre la poule aux oeufs d’or tant qu’elle est en­core en vie ? »

Ben­ja­min Gri­veaux Se­cré­taire d’Etat au­près du mi­nistre de l’Eco­no­mie « Rien n’est ac­quis » LE LA­BOU­REUR ET SES EN­FANTS

« Tout est dit dans cette Fable. Rien n’est ac­quis, tout se gagne par l’ef­fort. « Le tra­vail est un tré­sor », nous dit La Fon­taine : voi­là ce dont cha­cun, à com­men­cer par moi, doit s’ins­pi­rer. La vraie ri­chesse n’est pas là où on le croit, et en­core moins à por­tée de main. C’est tout l’es­prit que nous por­tons pour le pays avec Em­ma­nuel Ma­cron. »

Laurent Ber­ger Se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT « Une re­dis­tri­bu­tion plus juste » LE SA­VE­TIER ET LE FI­NAN­CIER.

« L’ar­gent ne fait pas le bon­heur, c’est vrai. Et par­fois les plus riches de­vraient s’en sou­ve­nir pour une re­dis­tri­bu­tion plus juste des ri­chesses et par une par­ti­ci­pa­tion da­van­tage consen­tie au bien pu­blic via la fis­ca­li­té »

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Pa­tri­zia Pa­ter­li­ni Bré­chot Pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té Pa­risDes­cartes « Es­time de soi » LE LION ET LE RAT.

« Un lion se re­trouve avec un Rat entre les pattes. Il pour­rait le tuer fa­ci­le­ment, mais il ne le fait pas et le laisse libre. Peu après, le lion est pris dans un fi­let et, pié­gé, ne peut être sau­vé par sa force. Mais le Rat ac­court et, avec ses dents, li­bère le Lion. J’y vois plu­sieurs en­sei­gne­ments. Le pre­mier, c’est que l’on a tou­jours ce que l’on est ca­pable de don­ner. Ici le lion a don­né et re­çu la vie. En­suite, que la vraie force est être gé­né­reux avec les plus faibles, comme le lion a fait, on y gagne tou­jours y com­pris en es­time de soi. Le troi­sième, c’est que la po­si­tion de force peut conduire à se sen­tir un peu comme invincibles - je pense aux non-ma­lades face aux ma­lades. La réa­li­té est que l’on ne l’est pas. »

Va­lé­rie Ra­bault Dé­pu­tée PS «Les oeufs d’or et la crise » LA POULE AUX OEUFS D’OR. Cé­cile De­joux Pro­fes­seur au CNAM « Agi­li­té ! » LE CHÊNE ET LE RO­SEAU.

« Le chêne, fier de son âge et de sa ro­bus­tesse, pro­pose sa pro­tec­tion à un ro­seau qu’il dé­nigre. Quand le vent souffle très fort, le chêne est dé­ra­ci­né et le ro­seau sur­vit car il a su se plier et s’adap­ter à la force du vent. Dans la ci­vi­li­sa­tion nu­mé­rique, ce ne sont plus les en­tre­prises qui ca­pi­ta­lisent uni­que­ment sur leur tra­di­tion, leur his­toire et leurs forces ac­tuelles qui vont ré­sis­ter comme le chêne, ce sont celles qui au­ront com­pris qu’il faut être agile et s’adap­ter à de nou­veaux contextes, comme le ro­seau, qui cap­te­ront de nou­veaux mar­chés. Les va­leurs d’agi­li­té, de sou­plesse, de vé­lo­ci­té ont rem­pla­cé celles de la force, de la marque et de la tra­di­tion. Les en­tre­prises qui sau­ront al­lier ces deux fa­cettes et construire des mo­dèles hy­brides “nu­mé­riques et phy­siques” sont celles qui se­ront les plus pé­rennes et per­for­mantes, à l’ère de la ci­vi­li­sa­tion nu­mé­rique. »

Hugues Ren­son Vice-pré­sident LREM de l’As­sem­blée na­tio­nale « L’at­ten­tion aux pe­tits » LE LION ET LE RAT.

« Un rat sauve un lion, après avoir lui-même été épar­gné par ce­lui-ci. Cette his­toire m’ins­pire l’at­ten­tion à por­ter aux plus « pe­tits », aux plus mo­destes et aux plus fra­giles. Cha­cun a quelque chose à ap­por­ter aux autres et au col­lec­tif. Elle illustre aus­si l’im­por­tance de la per­sé­vé­rance, du temps long, par rap­port à la force ou à l’im­mé­dia­te­té. »

Jean Las­salle Dé­pu­té « Maître de mes mots et de mes po­si­tions » LE LOUP ET LE CHIEN.

« Choi­sir une fable de Jean de la Fon­taine est dif­fi­cile tant ses écrits sont an­crés en nous, et nous parlent avec une vé­ra­ci­té tou­jours aus­si forte. Puis­qu’il faut choi­sir, je vou­drais vous par­ler de la ré­flexion sym­bo­lique que porte « Le Loup et le Chien ». Je la cite à chaque fois que j’en ai l’oc­ca­sion puisque c’est celle qui cor­res­pond le mieux à ma propre his­toire.

On a ten­dance, et à tort se­lon moi, à mettre dans la bouche du loup l’idée que la li­ber­té sau­vage est plus im­por­tante que le confort de la ser­vi­tude. Ce n’est pas vrai : le loup, comme nous tous, veut et re­cherche une vie meilleure, sans les dan­gers dont il doit faire face dans la na­ture. Ce qui l’en em­pêche, c’est la peur du col­lier que lui montre le chien, et qui le fait cou­rir vers le cou­vert des arbres.

Moi aus­si je vou­drais pou­voir bé­né­fi­cier des avan­tages que le sys­tème peut oc­troyer, mais je ne peux pas ac­cep­ter de ne pas être maître de mes mots et de mes po­si- tions ! Mon confort, je l’ai dé­jà mal- me­né avec ma grève de la faim. Ma li­ber­té, c’est de ne pas dé­pendre d’un maître.

Fi­na­le­ment, comme le loup, je me bats pour l’amé­lio­ra­tion du sort de mes conci- toyens comme je l’ai dé­jà fait, et même si ce­la doit prendre du temps, je conti­nue­rai à le faire à ma fa­çon et se­lon mes convic­tions. »

Fran­çois de Clo­sets Es­sayiste « Ci­gale de­puis 40 ans » LA CI­GALE ET LA FOUR­MI.

« La France s’est faite ci­gale de­puis qua­rante ans, elle a même fait de son in­sou­ciance dé­pen­sière une ver­tu doc­te­ment théo­ri­sée par les au­to­pro­cla­més key­né­siens. On s’en­ri­chit dans le cré­dit, on s’ap­pau­vrit dans l’épargne, tel est la doxa qui nous fait com­bi­ner la re­lance per­pé­tuelle avec le chô­mage de masse et une dette abys­sale. Mais le pro­fes­seur de­vrait faire ré­flé­chir les en­fants au- de­là de la mo­ra­li­té « Eh bien dan­sez main­te­nant ! ». La ci­gale a eu tort de ne pas pen­ser à l’ave­nir et la four­mi rai­son de s’y pré­pa­rer. Mais celle-ci fe­rait mieux d’ai­der à s’en sor­tir une ci­gale ren­due sage par l’ex­pé­rience de ses er­reurs. Car les ci­gales ont be­soin des four­mis et ré­ci­pro­que­ment. »

Jean Ar­thuis Dé­pu­té eu­ro­péen, an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie et des Fi­nances « Dé­sir d’agir » LE LA­BOU­REUR ET SES EN­FANTS.

« Cette fable part du pos­tu­lat que l’en­thou­siasme pour le tra­vail n’est pas in­né, sur­tout chez les des­cen­dants for­tu­nés. La ten­ta­tion de vivre sur la rente est une me­nace constante. L’es­sen­tiel est de sus­ci­ter le dé­sir de faire et d’agir, de fixer un but, un cap à te­nir. Bref, tout un pro­gramme pour re­mettre la France en marche. »

DES­SIN ORIGINAL DE GRANDVILLE (1837-1838)/LOPINION

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