Ve­ne­zue­la : « Toute une gé­né­ra­tion sa­cri­fiée »

Pour la cher­cheuse vé­né­zué­lienne Pau­la Vas­quez, la crise que tra­verse son pays touche l’en­semble de la so­cié­té à l’ex­cep­tion no­table des proches du pou­voir

L'Opinion - - La Une - In­ter­view Gilles Sen­gès @Gille­senges

La crise que tra­verse le pays touche l’en­semble de la so­cié­té à l’ex­cep­tion des proches du pou­voir

Trois per­sonnes sont mortes lors des heurts qui se sont pro­duits mer­cre­di au pre­mier jour de la grève de 48 heures à la­quelle a ap­pe­lé l’op­po­si­tion au Ve­ne­zue­la, por­tant à plus de 100 per­sonnes le nombre de vic­times de­puis le dé­but mou­ve­ment de contes­ta­tion contre le pré­sident so­cia­liste Ni­co­las Ma­du­ro au mois d’avril. L’op­po­si­tion avait ap­pe­lé à un deuxième jour de grève jeu­di alors que les Etats-Unis ont an­non­cé mer­cre­di des sanc­tions contre 13 di­ri­geants vé­né­zué­liens, dans le but d’ame­ner le chef de l’Etat à re­non­cer à son pro­jet d’As­sem­blée consti­tuante dont les membres doivent être élus di­manche. PAU­LA VAS­QUEZ LEZAMA est char­gée de re­cherche au Centre d’études so­cio­lo­giques et po­li­tiques Ray­mond Aron (CESPRA) du CNRS.

Quelle est la si­tua­tion au­jourd’hui dans votre pays ?

La si­tua­tion n’est pas sou­te­nable ! Et ce sont les mi­lieux po­pu­laires qui souffrent le plus. La vi­sion de classe so­ciale et la soi- di­sant po­la­ri­sa­tion de la so­cié­té comme cer­tains l’évoquent en France pour sim­pli­fier et in­tro­duire un biais fa­vo­rable à la ré­vo­lu­tion bo­li­va­rienne re­lèvent de la ca­ri­ca­ture. Je ne suis pas une op­po­sante ra­di­cale au cha­visme mais ce­la m’étonne tou­jours que l’on s’in­ter­roge sur la classe so­ciale des gens qui ma­ni­festent au vu de l’énor­mi­té de la crise hu­ma­ni­taire, sa­ni­taire, ali­men­taire, édu­ca­tive et éco­no­mique que les Vé­né­zué­liens sont en train de vivre. Ce que vit le Ve­ne­zue­la est unique dans l’his­toire la­ti­no-amé­ri­caine. En deux ans, nous avons per­du 18 points de Pro­duit in­té­rieur brut. Tout le monde est pau­pé­ri­sé. Mes ho­mo­logues uni­ver­si­taires vivent avec 20 dol­lars par mois ! Cer­tains mangent de­puis des mois du ma­nioc ma­tin, mi­di et soir, faute de trou­ver autre chose pour se nour­rir. La mor­ta­li­té in­fan­tile est très éle­vée. J’ai tra­vaillé à l’Uni­cef et je n’ai ja­mais vu ce­la ! Le Ve­ne­zue­la est en train de sa­cri­fier toute une gé­né­ra­tion. C’est une crise qui touche la to­ta­li­té de la so­cié­té sauf la pe­tite clique de cor­rom­pus au pou­voir, en place de­puis une quin­zaine d’an­nées, qui s’est en­ri­chie en s’ar­ro­geant le contrôle des changes de de­vises. Dire que nous étions une dé­mo­cra­tie de ré­fé­rence, le pays qui a ac­cueilli les Chi­liens et les Ar­gen­tins au mo­ment dans les an­nées 1970-1980 au mo­ment où leurs pays vi­vaient sous la dic­ta­ture !

Com­ment en est-on ar­ri­vé là ?

Tout n’est pas de la faute de Ni­co­las Ma­du­ro. Nous sommes en train de vivre l’ef­fon­dre­ment du mo­dèle conçu par Hu­go Cha­vez, l’ins­pi­ra­teur du ré­gime. Après les an­nées heu­reuses de la ré­vo­lu­tion, entre 2004 et 2008, nour­ries par le boom du prix du pé­trole, on dé­couvre l’am­pleur des dé­gâts, no­tam­ment la qua­si- faillite de la com­pa­gnie pé­tro­lière na­tio­nale PDVSA dont les ins­tal­la­tions sont dé­li­ques­centes. On a tué la poule aux oeufs d’or. Lors­qu’il est ar­ri­vé au pou­voir, en 2013, en suc­cé­dant à Hu­go Cha­vez, Ni­co­las Ma­du­ro n’a rien fait pour cor­ri­ger la si­tua­tion, tailler dans les dé­penses ou s’at­ta­quer à la cor­rup­tion. Le seul à ne pas pou­voir se plaindre à ce jour, c’est Wall Street ! Car le Ve­ne­zue­la a tou­jours ho­no­ré sa dette.

On dit l’op­po­si­tion di­vi­sée…

Par dé­fi­ni­tion, la Me­sa de la Uni­dad De­mo­cra­ti­ca (Table de l’uni­té dé­mo­cra­tique-MUD) est une coa­li­tion de par­tis. C’est nor­mal qu’il y ait des dif­fé­rences propres à chaque or­ga­ni­sa­tion. C’est une op­po­si­tion dont les di­ri­geants sont re­la­ti­ve­ment jeunes car il y a un creux gé­né­ra­tion­nel et qui n’a au­cun pou­voir. Elle a certes ga­gné les élec­tions lé­gis­la­tives, en dé­cembre 2015, mais l’As­sem­blée na­tio­nale où elle dis­pose de la ma­jo­ri­té a par la suite été vi­dée com­plè­te­ment de son pou­voir. Toutes les lois adop­tées ces deux der­nières an­nées ont été in­va­li­dées par la Cour su­prême, contrô­lée par Ni­co­las Ma­du­ro. La ré­pres­sion est énorme. On compte plus de quatre cents pri­son­niers po­li­tiques.

Qu’en est-il des dis­sen­sions cha­vistes ?

C’est une source d’es­poir. Il y a, en ef­fet, des gens qui veulent pré­ser­ver le leg de Cha­vez et sa cons­ti­tu­tion de 1999 éta­blis­sant « la Ré­pu­blique bo­li­va­rienne du Ve­ne­zue­la ». Ils sont cho­qués aus­si par la cor­rup­tion et l’in­ac­tion de l’ac­tuel gou­ver­ne­ment. L’op­po­si­tion n’au­rait sans doute pas ga­gné le scru­tin en 2015 sans cer­taines voix cha­vistes. Cette rup­ture est in­car­née par la pro­cu­reure gé­né­rale Lui­sa Or­te­ga Diaz, très proche d’Hu­go Cha­vez, qui a par­ti­ci­pé à la gué­rilla et se si­tue clai­re­ment à ’ex­trême gauche. C’est elle qui ano­tam­ment mis en pri­son Leo­pol­do Lo­pez, un di­ri­geant de l’op­po­si­tion, et lais­sé mou­rir un gré­viste de la faim. Elle a ap­pe­lé au boy­cott de l’élec­tion de ce di­manche. Reste à sa­voir ce que va faire dans l’ar­mée. Va- t- elle pro­té­ger, di­manche, les bu­reaux de vote comme le veut la tra­di­tion ?

En quoi va consis­ter l’As­sem­blée consti­tuante ?

Les Vé­né­zué­liens sont in­vi­tés à élire une as­sem­blée com­mu­nale. C’est un scru­tin qui va se faire par groupes et par sec­teurs, dis­po­sant cha­cun d’un quo­ta de par­ti­ci­pa­tion. C’est la fin du sys­tème « une voix, un vote », la perte de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té dé­mo­cra­tique et de la Ré­pu­blique. Ce­la va don­ner un pou­voir im­mense à des groupes contrô­lés ver­ti­ca­le­ment par le ré­gime de Ma­du­ro. Si cette as­sem­blée est mise en place, il faut s’at­tendre à une vague mi­gra­toire im­mense, di­manche, car les gens ont ex­trê­me­ment peur. Plus de 2,5 mil­lions de per­sonnes ont dé­jà quit­té le pays ces deux der­nières an­nées. Le week-end der­nier, il y a dé­jà eu 50 000 per­sonnes qui ont tra­ver­sé la fron­tière co­lom­bienne.

SI­PA PRESS En dé­pit des ma­ni­fes­ta­tions de pro­tes­ta­tion et les pres­sions in­ter­na­tio­nales, Ni­co­las Ma­du­ro a main­te­nu l’élec­tion d’une as­sem­blée consti­tuante.

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