STX France : le coup de po­ker de l’Etat

En na­tio­na­li­sant le chan­tier na­val pour im­po­ser à Rome ses de­si­de­ra­ta, Pa­ris risque de se re­trou­ver pris à son propre piège

L'Opinion - - La Une - Re­naud Bel­le­ville @re­naud­bell­ville

En na­tio­na­li­sant le chan­tier na­val pour contraindre Rome à ac­cep­ter ses de­si­de­ra­ta, Pa­ris risque gros

Les Ita­liens ayant re­fu­sé d’être can­ton­nés à 50 % du ca­pi­tal de STX France dont Fin­can­tie­ri a ra­che­té 66,6 %, Ber­cy a fait jouer son droit de pré­emp­tion ce jeu­di, l’Etat mon­tant ain­si à 100 % du ca­pi­tal. Bru­no Le Maire se ren­dra mar­di à Rome pour es­sayer de faire chan­ger d’avis le gou­ver­ne­ment ita­lien. PARIANT QUE LES ITA­LIENS pas­se­raient sous leurs fourches cau­dines, l’Ely­sée et Ber­cy ont pris une dé­ci­sion aven­tu­reuse en me­na­çant de na­tio­na­li­ser STX France si Fin­can­tie­ri re­fu­sait d’être mi­no­ri­taire au ca­pi­tal. Le gou­ver­ne­ment trans­al­pin qui contrôle 72 % de son ca­pi­tal a re­fu­sé le nou­veau sché­ma pro­po­sé par Bru­no Le Maire, en rup­ture avec l’ac­cord conclu par son pré­dé­ces­seur à Ber­cy, en avril der­nier.

L’Etat fran­çais se voit donc ame­né à faire jouer son droit de pré­emp­tion pour mon­ter à 100 % du ca­pi­tal du chan­tier de Saint-Na­zaire. Bru­no Le Maire a eu beau jeu d’af­fir­mer jeu­di qu’il s’agis­sait d’une « na­tio­na­li­sa­tion tem­po­raire », tout dé­pend main­te­nant du bon vou­loir des Ita­liens. En se ren­dant à Rome, mar­di pro­chain, pour ren­con­trer ses ho­mo­logues, il risque d’en­tendre les mêmes phrases que leurs dé­cla­ra­tions de ce mer­cre­di. « Sur STX nous sommes clairs de­puis le dé­but. Fin­can­tie­ri a un pro­jet in­dus­triel so­lide avec des condi­tions fon­da­men­tales. L’Ita­lie n’a au­cune in­ten­tion d’al­ler de l’avant, si ces condi­tions ne sont pas là », af­fir­mait le mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique Car­lo Ca­len­da.

Son confrère des Fi­nances ajou­tait : « Nous avons ex­pri­mé notre dis­po­ni­bi­li­té à écou­ter les exi­gences du nou­veau gou­ver­ne­ment fran­çais qui a dé­ci­dé d’an­nu­ler les ac­cords dé­jà conclus, mais il n’y a au­cune rai­son pour la­quelle Fin­can­tie­ri de­vrait re­non­cer à la ma­jo­ri­té et au contrôle d’une so­cié­té fran­çaise. »

Ma­jo­ri­té ita­lienne au ca­pi­tal. Alors que Ber­cy bran­dit comme un éten­dard l’as­pect stra­té­gique du chan­tier de Saint- Na­zaire et son dé­sir de pré­ser­ver les em­plois et la tech­no­lo­gie fran­çaise en re­fu­sant une ma­jo­ri­té ita­lienne au ca­pi­tal, Rome a beau jeu de rap­pe­ler que le chan­tier fut à 66,6 % sud-co­réen de­puis 2008 sans que ce­la gêne au­cun des gou­ver­ne­ments fran­çais aux­quels ont ap­par­te­nu suc­ces­si­ve­ment Bru­no Le Maire et Em­ma­nuel Ma­cron.

Les Ita­liens sou­lignent éga­le­ment que l’ac­cord conclu en avril par les pré­dé­ces­seurs de Bru­no Le Maire à Ber­cy com­por­tait neuf en­ga­ge­ments for­mels de Fin­can­tie­ri. D’abord en ma­tière so­ciale : main­tien des ef­fec­tifs de STX France pen­dant cinq ans et confir­ma­tion du plan de re­cru­te­ment de juillet 2016. En­suite en ma­tière in­dus­trielle : confir­ma­tion des 100 mil­lions d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ment à Saint-Na­zaire dé­ci­dés par le ma­na­ge­ment de STX France, pour­suite des in­ves­tis­se­ments en re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment, main­tien du know-how et des tech­no­lo­gies de STX France en Eu­rope (ré­ponse aux in­quié­tudes liées à la joint-ven­ture de Fin­can­tie­ri avec un ar­ma­teur pour construire quatre pa­que­bots de croi­sière en Chine des­ti­nés au mar­ché chi­nois), re­con­nais­sance du droit de l’Etat fran­çais à dé­fi­nir toutes les ac­tions liées aux ac­ti­vi­tés mi­li­taires de STX France et à les res­pec­ter, in­dé­pen- dance des dé­par­te­ments Pro­jets (in­gé­nieurs) et De­vis.

En­fin, en ma­tière com­mer­ciale : sou­tien à la di­ver­si­fi­ca­tion du por­te­feuille de STX France, co­or­di­na­tion de la stra­té­gie don­nant à STX France un avan­tage com­pé­ti­tif clair, créa­tion d’un ser­vice après vente com­mun Fin­can­tie­ri-STX avec un fort po­ten­tiel de crois­sance.

Au­tant d’élé­ments qui avaient sa­tis­fait le gou­ver­ne­ment Valls et qui ré­pondent en fait aux in­quié­tudes af­fi­chées par Bru­no Le Maire. Tout se passe donc comme si l’Ely­sée était pris à son propre piège. Vou­lant plaire aux sa­la­riés, aux élus lo­caux et aux ar­ma­teurs RCCL et MSC, in­quiets de voir les Ita­liens de­ve­nir ma­jo­ri­taires, Em­ma­nuel Ma­cron, ve­nu à SaintNa­zaire, le 31 mai der­nier, avait an­non­cé une re­fonte du tour de table dont il char­gea son mi­nistre des Fi­nances.

La pre­mière idée de faire en­trer les ar­ma­teurs dans le tour de table ayant fait long feu étant don­né l’hos­ti­li­té lé­gi­time de Fin­can­tie­ri à voir ses clients en­trer dans la ber­ge­rie, Bru­no Le Maire a pen­sé qu’une mon­tée de Fin­can­tie­ri de 48 à 50 % fe­rait pas­ser la pi­lule d’une ré­duc­tion de la part glo­bale des Ita­liens

En cas d’échec, Pa­ris se re­trou­ve­ra avec une na­tio­na­li­sa­tion pro­vi­soire qui risque de du­rer

de 55 % à 50 %. Mais pour Rome, par ailleurs très ac­cueillant avec les mul­tiples prises de contrôles de groupes ita­liens par des Fran­çais, c’est la goutte d’eau qui a fait dé­bor­der le vase.

Comme il n’y a au­cune so­lu­tion de re­change cré­dible puisque Fin­can­tie­ri était le seul à avoir pu mon­ter un dos­sier com­plet de re­prise, Rome a tout in­té­rêt à se mon­trer in­tran­si­geant. En cas d’échec, Pa­ris se re­trou­ve­ra avec une na­tio­na­li­sa­tion pro­vi­soire qui risque de du­rer. L’Ely­sée et Ber­cy ré­flé­chi­ront donc peut- être à deux fois aux consé­quences de leur in­tran­si­geance quitte à man­ger leur cha­peau comme ils l’ont dé­jà fait pour le ca­len­drier des ré­duc­tions d’im­pôt. Les Fran­çais ont pro­po­sé que le pré­sident de STX France nom­mé par les Ita­liens ait une voix pré­pon­dé­rante. De là à leur don­ner 50 % plus une ac­tion, il n’y a qu’un pe­tit pas à fran­chir, quitte à frois­ser l’amour-propre de Ju­pi­ter.

Sur le site de STX, Em­ma­nuel Ma­cron en avril der­nier. SI­PA PRESS

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.