La confes­sion

L'Opinion - - Des Fables, Du Pouvoir Et Des Hommes - Ivanne Trip­pen­bach @IT­rip­pen­bach

TROIS SE­MAINES après la chute du Mur, le 1er dé­cembre 1989, le chef de l’Union so­vié­tique rend vi­site au Saint-Père. C’est l’une des ren­contres mar­quant la fin du XXe siècle. Quelques mi­nutes après l’ar­ri­vée, à Rome, de Mi­khaïl Gor­bat­chev et de son épouse Raïs­sa, de rouge vê­tue, la longue poi­gnée de mains des deux lea­ders est im­mor­ta­li­sée par les pho­to­graphes.

En pé­né­trant au Va­ti­can, Gor­bat­chev rompt avec près d’un siècle d’his­toire athée. Il vient in­vi­ter le pape à pour­suivre sa « mis­sion de main­tien de la paix ». Dix ans plus tôt, en 1978, le prê­cheur des li­ber­tés Ka­rol Wo­j­ty­la est de­ve­nu JeanPaul II. Il sou­lève les foules et agite les consciences dans sa Po­logne na­tale, « dé­mo­cra­tie po­pu­laire », sa­tel­lite d’un sys­tème athée et au­to­ri­taire, au mo­ment où se crée le syn­di­cat dis­si­dent So­li­dar­nosc.

Pour pré­pa­rer l’en­tre­vue, Jean-Paul II a pris des cours de russe. Du­rant 1 h 20 de tête à tête, les lea­ders de deux mondes op­po­sés se parlent. Ils pro­longent l’en­tre­tien dans la bi­blio­thèque pa­pale. Chaque se­conde de cette vi­site a été pré­pa­rée par le Saint-Siège, qui dé­clare que « la Pro­vi­dence » en tire les fi­celles. « J’ignore pour­quoi, mais j’étais cer­tain que cette ren­contre au­rait lieu, glisse Gor­bat­chev à Jean-Paul II. Pas seule­ment parce qu’elle sert l’in­té­rêt de l’hu­ma­ni­té, mais aus­si parce que nous sommes deux contem­po­rains. » Ces deux di­ri­geants se com­prennent, écrit leur bio­graphe Ber­nard Le­comte. Ils sont tous deux des hommes de l’Est, « deux Slaves », comme le sou­ligne le pape po­lo­nais pour ga­gner la confiance de Gor­bat­chev.

« Le monde change ». Il faut se plon­ger dans les do­cu­ments dé­clas­si­fiés de la CIA, pu­bliés par l’or­ga­ni­sa­tion Na­tio­nal Se­cu­ri­ty Ar­chive ba­sée à Wa­shing­ton, pour sai­sir la te­neur émi­nem­ment po­li­tique de l’en­tre­vue. Jean-Paul II évoque la si­tua­tion des po­pu­la­tions rat­ta­chées de force par Sta­line à l’Église or­tho­doxe. Gor­bat­chev s’en­gage alors à ré­ta­blir la li­ber­té re­li­gieuse en URSS, conscient que « le monde change ». Deux ans plus tôt, en 1987, le pré­sident so­vié­tique a lan­cé la « per­es­troï­ka » (ré­forme), qui amorce la re­struc­tu­ra­tion éco­no­mique, et la « glas­nost » (trans­pa­rence), qui des­serre l’étau du ré­gime sur la li­ber­té d’ex­pres­sion. Là, dans la bi­blio­thèque pri­vée du pape, Gor­bat­chev concède : « Nous ne pré­ten­dons pas dé­te­nir la vé­ri­té ab­so­lue ». Il reste en­core deux ans avant que l’Union so­vié­tique ne se dis­loque, en dé­cembre 1991.

« Je suis d’ac­cord avec vous quand vous contes­tez la tu­telle amé­ri­caine sur l’Eu­rope », confie à son tour Jean-Paul II à Gor­bat­chev. Le pape qui a joué un rôle ma­jeur dans la chute de l’URSS sait re­con­naître des « graines de vé­ri­té dans le mar­xisme » et dé­non­cer les « ma­ni­fes­ta­tions dé­gé­né­rées du ca­pi­ta­lisme ». Le Krem­lin sait, très tôt, qu’il de­vra comp­ter avec Jean-Paul II. Ar­mé d’un dis­cours éthique qui parle aux croyants comme aux non-chré­tiens, l’ar­che­vêque de Cra­co­vie dis­tille, de Prague à Var­so­vie, de Bu­da­pest à Mos­cou, les va­leurs qui condui­ront à la désa­gré­ga­tion du so­vié­tisme. Mi­khaïl Gor­bat­chev l’a re­con­nu, peu après cette fa­meuse vi­site au Va­ti­can qu’il qua­li­fie lui-même d’« ex­tra­or­di­naire » : « Sans ce pape-là, rien de ce qui s’est pas­sé en Eu­rope de l’Est n’au­rait été pos­sible ».

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