Quet­ta et l’Af­gha­nis­tan, au rythme des ten­sions

L'Opinion - - Des Fables, Du Pouvoir Et Des Hommes - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

Prin­ci­pale ville du Ba­lout­chis­tan, Quet­ta fait par­tie de ces en­droits qui trustent ré­gu­liè­re­ment les gros titres de l’ac­tua­li­té. Sa lo­ca­li­sa­tion à proxi­mi­té de l’Af­gha­nis­tan n’y est pas étran­gère. At­ten­tats, ter­ro­ristes en ca­vale, en­lè­ve­ments ou en­core ré­fu­giés en dé­tresse, les su­jets ne manquent pas, contri­buant à don­ner une image lu­gubre de cette ci­té de plus d’un mil­lion d’ha­bi­tants.

De­puis que les Etats-Unis ont en­ta­mé leur in­ter­ven­tion mi­li­taire sur le ter­ri­toire af­ghan en 2001, Quet­ta est de­ve­nue l’une des villes les plus cé­lèbres du Pa­kis­tan dont on a pu dé­cou­vrir l’étrange re­la­tion avec la vio­lence. Il est d’ailleurs re­com­man­dé d’évi­ter les sor­ties in­utiles et de cher­cher à se faire es­cor­ter. On ne sait ja­mais. L’en­lè­ve­ment en mai de deux res­sor­tis­sants chi­nois, as­sas­si­nés par des in­di­vi­dus se re­ven­di­quant de l’Etat is­la­mique, montre que Quet­ta s’est adap­tée aux chan­ge­ments in­ter­ve­nus au ni­veau géo­po­li­tique. Le re­trait mas­sif des Oc­ci­den­taux rem­pla­cés de­puis quelque temps par des Chi­nois tout comme la mon­tée en puis­sance de Daech au dé­tri­ment d’al-Qaï­da té­moignent de l’évo­lu­tion qu’a con­nue la ville de­puis plus d’une quin­zaine d’an­nées.

Si les Chi­nois de­viennent une cible im­por­tante, c’est que cer­tains craignent que la ré­gion mais aus­si le reste du pays ne de­vienne une nou­velle pro­vince de Chine. Le cor­ri­dor éco­no­mique Chine-Pa­kis­tan (CECP) dans le­quel Pé­kin a in­ves­ti 60 mil­liards de dol­lars doit re­lier la ville chi­noise de Ka­sh­gar, à l’ouest de la pro­vince du Xin­jiang, au port pa­kis­ta­nais de Gwa­dar. C’est au Ba­lout­chis­tan que se concentre la plus forte op­po­si­tion à ce pro­jet de dé­ve­lop­pe­ment as­si­mi­lé à une opé­ra­tion de co­lo­ni­sa­tion. Outre les deux jeunes en­sei­gnants tués en mai, d’autres in­ci­dents vi­sant des res­sor­tis­sants chi­nois se sont dé­rou­lés au cours des mois écou­lés.

Ils ont im­pli­qué des grou­pus­cules ter­ro­ristes va­riés comme la Force ré­vo­lu­tion­naire Sindh ou l’Ar­mée ré­vo­lu­tion­naire ba­loutche dont les ac­ti­vi­tés contri­buent à en­ra­ci­ner la vio­lence dans le quo­ti­dien des ha­bi­tants. Ils en font d’ailleurs très sou­vent les frais. La pré­sence mi­li­taire y est évi­dem­ment très forte, no­tam­ment lors­qu’on se rap­proche de la fron­tière avec l’Af­gha­nis­tan. Les villes et vil­lages au plus proche des points de pas­sage se vident même de leurs po­pu­la­tions de­vant les pous­sées de vio­lence. Une bonne par­tie d’entre elles va trou­ver re­fuge à Quet­ta qu’elle trouve plus sûre.

Tran­chées. La si­tua­tion s’est net­te­ment dé­té­rio­rée après 2014 quand des tran­chées ont été creu­sées le long de la zone fron­ta­lière dans le but d’em­pê­cher le pas­sage de ter­ro­ristes, mais cer­taines lo­ca­li­tés pa­kis­ta­naises ont été ou­bliées et se trouvent de part et d’autre des tran­chées, ce qui a in­ci­té les au­to­ri­tés af­ghanes à ten­ter d’étendre leur in­fluence sur elles. En mai, lorsque les au­to­ri­tés pa­kis­ta­naises y ont dé­pê­ché sur place des agents char­gés du re­cen­se­ment, les Af­ghans s’y sont op­po­sés et fait feu sur les fonc­tion­naires pa­kis­ta­nais, en­traî­nant la mort de 12 per­sonnes dont deux sol­dats pa­kis­ta­nais. C’est ce qui a conduit à la fer­me­ture de la fron­tière entre les deux pays, créant une nou­velle si­tua­tion de chaos. Quet­ta su­bit les consé­quences de cette ten­sion qua­si per­ma­nente entre les deux pays. Avec 2 200 ki­lo­mètres de fron­tière com­mune, Is­la­ma­bad et Ka­boul de­vraient pour­tant es­sayer de trou­ver des modes de co­opé­ra­tion sus­cep­tibles de sé­cu­ri­ser les ré­gions concer­nées. Mais entre les deux gou­ver­ne­ments, le dia­logue est com­pli­qué, cha­cun se ren­voyant la res­pon­sa­bi­li­té de l’in­sé­cu­ri­té.

A Quet­ta, des opé­ra­tions de po­lice contre d’éven­tuels ré­seaux de ter­ro­ristes ont sou­vent lieu. Les ser­vices se­crets amé­ri­cains évoquent ré-

Des opé­ra­tions de po­lice contre des ré­seaux ter­ro­ristes ont sou­vent lieu. Les ser­vices se­crets amé­ri­cains évoquent la pré­sence de chefs ta­li­bans Fi­nan­ce­ment de la créa­tion d’un in­cu­ba­teur d’en­tre­prises pour fa­vo­ri­ser les échanges avec l’Af­gha­nis­tan voi­sin

gu­liè­re­ment la pré­sence de chefs ta­li­bans dans la ville. Wa­shing­ton es­time que les Pa­kis­ta­nais n’en font pas as­sez et sont en par­tie res­pon­sables des dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les Af­ghans dans leur lutte contre le ter­ro­risme. Au-de­là de la mau­vaise vo­lon­té d’une par­tie de l’ar­mée et des ser­vices de ren­sei­gne­ment pa­kis­ta­nais, il faut re­con­naître que la ges­tion des ré­fu­giés af­ghans est un cas­se­tête.

Ac­cords ponc­tuels. Se­lon le Haut- Com­mis­sa­riat des Na­tions unies pour les ré­fu­giés, le Pa­kis­tan abrite plus de 1,3 mil­lion d’Af­ghans sur son ter­ri­toire. Quet­ta est une des zones où ils se concentrent le plus. Dès lors, quand les ten­sions re­prennent de plus belle dans la ré­gion, condui­sant à la fer­me­ture de la fron­tière, la si­tua­tion de­vient en­core plus dif­fi­cile à gé­rer. Les in­ci­dents sont nom­breux et lorsque les postes fron­tières rouvrent après des ac­cords ponc­tuels, ce sont des di­zaines de mil­liers de per­sonnes qui af­fluent pour tra­ver­ser dans les deux sens.

Les vio­lences et les ten­sions qui règnent sur la ville ont évi­dem­ment un im­pact éco­no­mique bien que les ha­bi­tants aient fi­ni par s’ha­bi­tuer à vivre dans une sorte d’état d’ur­gence per­ma­nent. Le dé­ve­lop­pe­ment du CECP consti­tue pour les au­to­ri­tés lo­cales une bouf­fée d’oxy­gène. La construc­tion d’une route vers le port Gwa­dar offre des pers­pec­tives à moyen terme, mais en­core faut-il que la sé­cu­ri­té y soit as­su­rée. Le gou­ver­ne­ment, sous la pres­sion chi­noise, a ré­cem­ment dé­ci­dé d’ac­croître de 15 000 le nombre de per­sonnes char­gées de sé­cu­ri­ser les zones concer­nées par le CECP.

A plus long terme, Quet­ta es­père que la si­tua­tion gé­né­rale fi­ni­ra par se sta­bi­li­ser dans l’en­semble de la ré­gion. Ain­si on pa­rie sur l’ave­nir en fi­nan­çant la créa­tion d’un in­cu­ba­teur d’en­tre­prises des­ti­nées à fa­vo­ri­ser les échanges avec l’Af­gha­nis­tan voi­sin. Is­la­ma­bad a lan­cé un vaste pro­jet de for­ma­tion, Di­giS­kills, des­ti­né à for­mer un mil­lion de jeunes aux nou­velles tech­no­lo­gies. A Quet­ta, on ne veut pas man­quer ce train qui per­met­tra de ti­rer la ville vers un ave­nir meilleur.

SI­PA PRESS Con­voi af­ghan au dé­part de Quet­ta.

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