Pa­vel Dou­rov, l’en­fant ter­rible de l’In­ter­net russe

Consi­dé­ré comme le Zu­cker­berg russe, le co­fon­da­teur de la mes­sa­ge­rie cryp­tée Te­le­gram vit comme une homme en « ca­vale »

L'Opinion - - La Une - Junz­hi Zheng (à Mos­cou) @Ade­li­ne_Z­heng

En qua­li­té de PDG de VKon­takte et de Te­le­gram, le « Zu­cker­berg russe » maî­trise la com’ de pro­vo­ca­tion

Ac­cu­sée par le FSB d’avoir ser­vi d’ou­til de com­mu­ni­ca­tion aux au­teurs de l’at­ten­tat dans le mé­tro de Saint-Pé­ters­bourg, la mes­sa­ge­rie cryp­tée Te­le­gram a été ré­cem­ment me­na­cée de blo­cage, au nom de la lutte an­ti­ter­ro­riste, par Ros­kom­nad­zor, l’agence russe de ré­gu­la­tion des mé­dias et télécommunications. Après plu­sieurs se­maines de bras de fer, un ac­cord a été trou­vé : la so­cié­té Te­le­gram ac­cepte d’être en­re­gis­trée en Rus­sie, mais re­fuse de li­vrer les don­nées de ses uti­li­sa­teurs aux au­to­ri­tés. Un énième pied de nez au Krem­lin de Pa­vel Dou­rov, co- fon­da­teur in­domp­table de la mes­sa­ge­rie. LE NOM DE PA­VEL DOU­ROV est peu connu en France. Pour­tant, les geeks le vé­nèrent. A l’âge de 22 ans, il co- crée VKon­takte ( VK), le Fa­ce­book russe, puis à 28 ans co-fonde Te­le­gram, la fa­meuse mes­sa­ge­rie cryp­tée. Les 95 mil­lions d’uti­li­sa­teurs ac­tifs de VK et les 100 mil­lions adeptes de Te­le­gram l’adorent. Ses concur­rents le dé­nigrent. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment le mau­dissent. Les au­to­ri­tés russes l’abhorrent parce qu’elles ne peuvent pas avoir la main­mise sur les « ex­tré­mistes » pré­sents sur VK et Te­le­gram.

L’en­fant ter­rible de l’In­ter­net russe est un jeune homme âgé main­te­nant de 32 ans, au vi­sage an­gé­lique, à la sil­houette mince. Sa te­nue in­va­ria­ble­ment noire évoque Neo de Ma­trix, d’au­tant plus qu’il parle un an­glais qua­si par­fait. Né en 1984 à Le­nin­grad ( au­jourd’hui Saint-Pé­ters­bourg) dans une fa­mille de l’in­tel­li­gent­sia rus­so- ukrai­nienne, Pa­vel Dou­rov vit une par­tie de son en­fance à Tu­rin, où son père Va­lé­ry, spé­cia­liste de l’his­toire de la lit­té­ra­ture la­tine, est pro­fes­seur in­vi­té. Peu après la chute de l’Union so­vié­tique, la fa­mille re­vient dans la ca­pi­tale tsa­riste. A l’école, le pe­tit Pa­vel « as­si­du, cor­rect, mais non sans ar­ro­gance » – dixit ses an­ciens ca­ma­rades de classe – n’hé­site pas à contes­ter l’au­to­ri­té de ses maîtres. « En ma­tière d’ef­fi­ca­ci­té, il était re­mar­quable. […] Il était pas­sion­né d’in­for­ma­tique : des tâches pré­vues pour deux se­maines, il les ter­mi­nait en deux jours », se sou­vient un an­cien pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques de Dou­rov.

Etu­diant brillant. Ce goût pro­non­cé pour la pro­gram­ma­tion, Pa­vel Dou­rov le tient aus­si de son frère aî­né, Ni­ko­laï, lau­réat des Olym­piades in­ter­na­tio­nales d’in­for­ma­tique à quatre re­prises, fu­tur co- fon­da­teur de VK et de Te­le­gram. Or, c’est à l’Uni­ver­si­té d’État de Saint- Pé­ters­bourg que tout ou presque a vrai­ment com­men­cé. Étu­diant brillant en phi­lo­lo­gie an­glaise, Pa­vel Dou­rov de­vient pro­gram­meur « par hob­by » , en créant no­tam­ment le fo­rum de l’Uni­ver­si­té. Un ami re­ve­nu des Etats-Unis lui montre Fa­ce­book, il s’en ins­pire et crée, en 2006, un équi­valent adap­té aux Rus­so­phones : VKon­takte (« En con­tact »), le ré­seau so­cial le plus po­pu­laire en Rus­sie et aux pays de la CEI.

En qua­li­té de PDG de VK, le « Zu­cker­berg russe » maî­trise la com’ de pro­vo­ca­tion. En 2012, le 9 mai, jour­née où la Rus­sie com- mé­more la vic­toire des So­vié­tiques sur l’Al­le­magne na­zie, Dou­rov écrit sur son compte Twit­ter : « Les gens dé­filent. Et pour cause ! Il y a 67 ans, Sta­line dis­pu­tait à Hit­ler le droit d’op­pri­mer le peuple de l’URSS. » Un tol­lé. Il le re­gret­te­ra. Le 27 mai, lorsque les Pé­ters­bour­geois cé­lèbrent le 309e an­ni­ver­saire de la fon­da­tion de la ville, Dou­rov jette des avions de pa­pier faits de billets de 5 000 roubles (140 eu­ros à l’époque), de­puis la fe­nêtre de son très

Dou­rov dit ad­mi­rer Che Gue­va­ra, « pour son cou­rage, pas ses idées ». Il consi­dère Ed­ward Snow­den comme son « hé­ros », à qui il offre pu­bli­que­ment un tra­vail de dé­ve­lop­peur au sein de VK, lorsque ce­lui-ci ob­tient l’asile tem­po­raire en Rus­sie

chic bu­reau qui donne sur la pers­pec­tive Nevs­ki. Mou­ve­ment de foule ; Dou­rov tweete sur les gens qui ont « com­men­cé à se com­por­ter comme des ani­maux. » Nou­veau tol­lé.

Pa­vel Dou­rov dit ad­mi­rer Che Gue­va­ra, « pour son cou­rage, pas ses idées » . Il consi­dère Ed­ward Snow­den comme son « hé­ros », à qui il offre pu­bli­que­ment un tra­vail de dé­ve­lop­peur au sein de VK, lorsque ce­lui-ci ob­tient l’asile tem­po­raire en Rus­sie. De cou­rage, il semble ne pas man­quer. Dé­cembre 2011, une vague de ma­ni­fes­ta­tions dé­non­çant des fraudes lors des élec­tions lé­gis­la­tives dé­ferle à Mos­cou. Le FSB en­joint Dou­rov de blo­quer les comptes VK des groupes d’op­po­sants, très ac­tifs sur la pla­te­forme. Un ordre qu’il re­jette. Deux ans plus tard, re­be­lote : le FSB lui de­mande de four­nir les don­nées per­son­nelles des or­ga­ni­sa­teurs du mou­ve­ment Eu­ro­maï­dan en Ukraine. Dou­rov re­fuse de col­la­bo­rer.

Entre- temps, Dou­rov est ac­cu­sé d’avoir per­cu­té un agent de po­lice avant de prendre la fuite. Un ac­ci­dent de route qu’il nie en bloc. Un jour d’avril 2013, des po­li­ciers ar­més s’in­vitent à son do­mi­cile. Il ap­pelle son frère. « Je me suis ren­du compte que je n’ai pas de moyen de com­mu­ni­ca­tion sé­cu­ri­sé. C’est à par­tir de ce mo­ment- là, j’ai dé­ci­dé de créer Te­le­gram. »

Au­to­dé­trui­sible. Quatre mois plus tard, Te­le­gram voit le jour. L’ap­pli­ca­tion per­met d’échan­ger des mes­sages textes et vo­caux, des do­cu­ments tous for­mats confon­dus, de ma­nière in­dé­chif­frable et au­to­dé­trui­sible, ain­si que de créer des chaînes de dif­fu­sion. Elle de­vient tris­te­ment cé­lèbre, no­tam­ment après le 13 no­vembre 2015 : c’est via sa pla­te­forme que Daech re­ven­dique les at­ten­tats de Pa­ris.

Maintes fois in­ter­ro­gé par les mé­dias au su­jet de la « mes­sa­ge­rie pré­fé­rée des ter­ro­ristes » , Dou­rov se dé­fend : « Je pense que le prin­cipe de confi­den­tia­li­té, au­tre­ment dit, notre droit à la vie pri­vée, est plus im­por­tant que la peur du ter­ro­risme. Daech trou­ve­ra tou­jours un moyen adé­quat pour com­mu­ni­quer. Je ne pense pas que nous sommes cou­pables. »

Dou­rov se dit vic­time de pres­sions po­li­tiques, en voyant des proches du Krem­lin ac­qué­rir la qua­si-moi­tié des ac­tions de la so­cié­té VK. En avril 2014, il vend ses parts dans VK et quitte la Rus­sie. Com­mence une nou­velle vie de « ci­toyen du monde ». « Ja­mais plus de trois mois par an dans un pays, pour ne pas être trop dé­pen­dant d’une ju­ri­dic­tion », confie-t-il. Afin d’être in­dé­pen­dant fis­ca­le­ment aus­si ? Il se tait sur ses in­ves­tis­se­ments à Saint- Ch­ris­tophe- et- Nié­vès – pa­ra­dis fiscal per­du aux Ca­raïbes – dont il pos­sède un pas­se­port. Dou­rov as­sure ne pas être ce genre de mil­liar­daire qui jette l’ar­gent par les fe­nêtres : « Quand j’étais en Rus­sie, je suis al­lé voir des types très riches, des yachts, des jets pri­vés, des vil­las… Je suis sûr de ne pas vou­loir ce­la pour moi­même […] Mon monde, c’est de me dé­pla­cer à pied et en mé­tro, ain­si que de dor­mir dans une chambre louée de 18-20 m2. »

SIPA PRESS Pa­vel Dou­rov, 32 ans, se dé­fi­nit comme un ci­toyen du monde.

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