« Sans pri­va­ti­sa­tions, Ma­cron ne tien­dra pas son pro­gramme »

L'Opinion - - News - In­ter­view I.I.

PA­TRICK AR­TUS est di­rec­teur de la re­cherche de Na­tixis. Il es­time que l’état de l’éco­no­mie fran­çaise de­meure in­quié­tant.

Le chiffre de 1,5% de crois­sance au deuxième tri­mestre tra­duit-il une réelle amé­lio­ra­tion de l’éco­no­mie fran­çaise ?

C’est une bonne nou­velle mais il faut l’in­ter­pré­ter avec pru­dence. L’éco­no­mie fran­çaise pro­fite, comme les autres éco­no­mies, de la forte re­prise du com­merce mon­dial. La crois­sance de ce­lui- ci il y a un an était de 2 % en rythme an­nuel, elle est de 4 % au­jourd’hui. Les ex­por­ta­tions de la zone eu­ro, sur la même pé­riode, sont pas­sées d’une crois­sance nulle à un rythme de 3 %. Ce­ci est dû à la bonne san­té des éco­no­mies émer­gentes : le Bré­sil va bien, la Chine et l’Inde vont très bien. Quand le com­merce mon­dial gagne 2 points, nos ex­por­ta­tions font mé­ca­ni­que­ment de même. Elles re­pré­sentent 25 % de notre PIB. Donc, la crois­sance plus ra­pide du com­merce mon­dial nous fait ga­gner 0,5 point de crois­sance. Se­lon cette tra­jec­toire, et sa­chant que l’éco­no­mie fran­çaise a crû de 1,1 % en 2016, nous pour­rions être à 1,6 % à la fin de l’an­née. Mais nous main­te­nons quand même notre pré­vi­sion à 1,5 %.

Pour­quoi ?

L’amé­lio­ra­tion, due no­tam­ment à celle de notre com­merce ex­té­rieur, ne si­gni­fie pas grand- chose car notre ba­lance com­mer­ciale se dé­grade de mois en mois. La France souffre d’un pro­fond pro­blème de com­pé­ti­ti­vi­té qui ex­plique pour­quoi notre crois­sance est à 1,5 % alors que la moyenne de la Zone eu­ro hors France est à 2,2 %. Nous sommes donc net­te­ment au-des­sous. Seules les in­dus­tries aé­ro­nau­tiques, chi­miques (qui com­prennent no­tam­ment les par­fums) et la phar­ma­cie sont com­pé­ti­tives. Notre in­dus­trie a deux pro­blèmes. D’abord, nous sommes trop chers par rap­port à nos concur­rents. Nos coûts in­dus­triels sont par exemple 20 % plus éle­vés que ceux de l’Es­pagne avec la­quelle nous de­vons nous com­pa­rer, car les voi­tures fran­çaises sont plus proches des voi­tures es­pa­gnoles que des voi­tures al­le­mandes. En plus de ce pro­blème de « com­pé­ti­ti­vi­té-coût », nous n’avons pas mo­der­ni­sé notre in­dus­trie. Les en­tre­prises fran­çaises ont pris beau­coup de re­tard en ma­tière de ro­bo­ti­sa­tion, même par rap­port à l’Ita­lie et à l’Es­pagne. Le manque de com­pé­ti­ti­vi­té de notre in­dus­trie est un pro­blème struc­tu­rel qui pé­na­lise for­te­ment notre crois­sance. Pour ré­su­mer, le bon chiffre du deuxième tri­mestre ne vient pas de mé­ca­nismes in­té­rieurs, car l’état de notre éco­no­mie de­meure in­quié­tant.

Pen­sez-vous que la loi tra­vail puisse avoir un ef­fet sur le chô­mage ?

Je trouve qu’il y a peu de chose dans cette loi. On parle de l’in­ver­sion de la hié­rar­chie des normes, mais en fait beau­coup de choses se­ront en­core dé­ci­dées au ni­veau de la branche, no­tam­ment les mi­ni­maux sa­la­riaux. Une PME ne pour­ra pas avoir une po­li­tique sa­la­riale dif­fé­rente de celle dé­fi­nie par la branche, qui est sou­vent dé­fi­nie par les grandes en­tre­prises, même quand elle est en dif­fi­cul­té. L’autre su­jet concerne le pla­fon­ne­ment des in­dem­ni­tés de li­cen­cie­ment. Or, les li­cen­cie­ments éco­no­miques ne re­pré­sentent que 2 % des causes d’en­trée au chô­mage ! Je pense donc que l’ef­fet de la loi tra­vail sur l’em­ploi se­ra très ré­duit. En re­vanche, la trans­for­ma­tion du CICE en baisse de charges, qui s’ac­com­pa­gne­ra de la sup­pres­sion des charges pa­tro­nales sur les bas sa­laires, au­ra un ef­fet beau­coup plus im­por­tant. C’est connu et ob­ser­vé : une baisse des charges sur les em­plois peu qua­li­fiés a un ef­fet bé­né­fique sur l’em­ploi. On a beau par­ler beau­coup des start-up, ce sont les gens peu qua­li­fiés qui gros­sissent les rangs du chô­mage. Car les sec­teurs qui em­bauchent sont le trans­port, la sé­cu­ri­té, les res­tau­rants, les ser­vices à la per­sonne.

Peut-on at­tendre quelque chose de la po­li­tique fis­cale du gou­ver­ne­ment ?

Le bri­co­lage fiscal qui consiste à rem­pla­cer la taxe d’ha­bi­ta­tion par la CSG ne chan­ge­ra rien. La théo­rie éco­no­mique nous en­seigne que rem­pla­cer un im­pôt par un autre, à re­cettes constantes, n’a au­cun in­té­rêt. Le seul choc fiscal pro­vient des me­sures qui concernent l’ISF et la fis­ca­li­té des re­ve­nus mo­bi­liers. Pour cette der­nière, il était plus que temps d’ins­tau­rer une « flat tax » à 30 %. Au­jourd’hui, un contri­buable qui paye l’ISF est taxé à hau­teur de 74 % sur les di­vi­dendes, ce qui est ab­surde. Grâce à cette me­sure, les Fran­çais vont pou­voir ache­ter des ac­tions. Sup­pri­mer l’ISF sur les re­ve­nus mo­bi­liers est aus­si une bonne me­sure. Nous voyons en ce mo­ment beau­coup de chefs d’en­tre­prise âgés qui ne peuvent pas trans­mettre leur so­cié­té car ils de­vraient payer l’ISF alors qu’en conser­vant leur en­tre­prise, c’est un ou­til pro­fes­sion­nel qui en est exemp­té. Je pense donc que s’ils n’ont plus à ac­quit­ter cet im­pôt, nous al­lons as­sis­ter à un ra­jeu­nis­se­ment des pa­trons tout à fait sa­lu­taire.

Le re­tour de la confiance due à l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron peut-il se tra­duire par une amé­lio­ra­tion de notre crois­sance ?

Ce­la peut avoir un ef­fet sur les in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux lors­qu’ils doivent ar­bi­trer entre dif­fé­rents pays pour im­plan­ter leurs usines. Il y a deux ans, entre la Po­logne et la France, ils choi­sis­saient sans hé­si­ter la Po­logne. Au­jourd’hui, je pense que notre pays est sor­ti de leur « black list ». Ce n’est pas né­gli­geable car 60 % des in­ves­tis­se­ments qui sont faits en France le sont par des mul­ti­na­tio­nales étran­gères. Si­non, chez les consom­ma­teurs fran­çais, ce­la ne va rien chan­ger. Dans la der­nière en­quête In­see réa­li­sée au­près des mé­nages le 26 juillet, on voit que leur ni­veau de confiance est re­ve­nu au ni­veau d’avant l’élec­tion. Ce qui compte pour eux ce sont des choses très concrètes : le sa­laire et les im­pôts.

Au-de­là de la confiance, que pen­sez-vous du pro­gramme éco­no­mique d’Em­ma­nuel Ma­cron ?

Il n’est pas fi­nan­cé ! Car il pré­voit de faire en même temps 60 mil­liards d’eu­ros d’éco­no­mies et 60 mil­liards d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments. Ce n’est pas avec des me­sures ho­méo­pa­thiques que ce­la peut être fait. Il n’y a que deux so­lu­tions. La pre­mière consiste à re­pous­ser l’âge de la re­traite que les Fran­çais prennent en moyenne à 61 ans. L’écart entre la France et les autres pays eu­ro­péens, pour les dé­penses pu­bliques de re­traites, est de 4 % du PIB, soit 80 mil­liards d’eu­ros. Re­cu­ler l’âge de la re­traite nous per­met­trait d’éco­no­mi­ser ce mon­tant. La deuxième so­lu­tion est un pro­gramme de pri­va­ti­sa­tions mas­sives : l’Etat doit sor­tir des en­tre­prises dans les­quelles il ne dé­tient que des par­ti­ci­pa­tions mi­no­ri­taires. Si Em­ma­nuel Ma­cron ne fait ni l’un ni l’autre, il ne pour­ra pas te­nir son pro­gramme.

« Je pense que l’ef­fet de la loi tra­vail sur l’em­ploi se­ra très ré­duit. En re­vanche, la trans­for­ma­tion du CICE en baisse de charges, qui s’ac­com­pa­gne­ra de la sup­pres­sion des charges pa­tro­nales sur les bas sa­laires, au­ra un ef­fet beau­coup plus im­por­tant » « Le bri­co­lage fiscal qui consiste à rem­pla­cer la taxe d’ha­bi­ta­tion par la CSG ne chan­ge­ra rien. La théo­rie éco­no­mique nous en­seigne que rem­pla­cer un im­pôt par un autre n’a au­cun in­té­rêt »

Pa­trick Ar­tus.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.