L’im­pro­bable

L'Opinion - - News - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

RIEN NE LAIS­SAIT PRÉ­SA­GER que Nel­son Man­de­la, le plus illustre pri­son­nier po­li­tique sud-afri­cain, se re­trou­ve­rait de­vant les pho­to­graphes du monde en­tier à tendre la main à Fre­de­rik de Klerk pour im­mor­ta­li­ser un mo­ment de ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale au­quel per­sonne n’au­rait pensé quelques mois au­pa­ra­vant. Ce­lui-ci a lieu le 4 mai 1990, au Cap, après l’an­nonce d’un ac­cord por­tant sur le pro­ces­sus qui mè­ne­ra à la fin de la main­mise de la mi­no­ri­té blanche sur le pou­voir en Afrique du Sud.

Il ne s’agis­sait pas de la pre­mière ren­contre entre les deux hommes. En dé­cembre 1989, De Klerk avait en­voyé cher­cher le cé­lèbre pri­son­nier. Il était ar­ri­vé dis­crè­te­ment dans les bu­reaux pré­si­den­tiels au Cap, en pas­sant par le ga­rage en sous-sol. Puis les col­la­bo­ra­teurs s’étaient re­ti­rés, lais­sant les deux hommes seuls. A l’is­sue de ce pre­mier tête-à-tête, ils étaient par­ve­nus à la même conclu­sion, fai­sant écho au cé­lèbre com­men­taire de Mar­ga­ret That­cher à pro­pos de Gor­bat­chev : « Voi­ci un homme avec le­quel je pour­rais tra­vailler. »

Dis­cours his­to­rique. L’Afri­ka­ner De Klerk était prêt à chan­ger la donne. Il fal­lait pour ce­la qu’il trouve un in­ter­lo­cu­teur rai­son­nable ca­pable de sai­sir les en­jeux. Nel­son Man­de­la était de cette trempe et il a gran­de­ment fa­ci­li­té la tâche du pré­sident sud-afri­cain qui se pré­pa­rait à pro­non­cer un dis­cours his­to­rique le 2 fé­vrier 1990. Tout le monde s’at­ten­dait à ap­prendre la li­bé­ra­tion du pour­fen­deur de l’apar­theid le même jour, mais Fre­de­rik de Klerk ne le sou­hai­tait pas, car il crai­gnait à juste titre que la sor­tie de pri­son de Man­de­la oc­cul­te­rait les me­sures qu’il s’ap­prê­tait à ex­po­ser.

Nel­son Man­de­la était sur la même lon­gueur d’onde même s’il n’avait au­cune idée de la por­tée de l’ini­tia­tive du di­ri­geant. Une confiance ré­ci­proque s’était, semble-t-il, im­po­sée entre eux. « Nous avions pré­pa­ré dans les moindres dé­tails la jour­née du 2 fé­vrier, et, le plus ex­tra­or­di­naire, c’est qu’il n’y avait eu au­cune fuite », a confié plus tard le pré­sident. « Je sa­vais que l’Afrique du Sud ne se­rait plus ja­mais la même, mais j’étais éga­le­ment convain­cu que je fai­sais ce qu’il fal­lait, au mo­ment où il le fal­lait », a-t-il ajou­té. Et le plus im­pro­bable s’est pro­duit. Fre­de­rik de Klerk a ou­vert la voie aux pre­mières élec­tions en­tiè­re­ment dé­mo­cra­tiques en Afrique du Sud de­puis trois cents ans, en pro­met­tant « une clause to­ta­le­ment nou­velle et juste de la Cons­ti­tu­tion qui ga­ran­ti­rait à tous les ci­toyens des droits, des chances et un trai­te­ment égaux ». Man­de­la est re­lâ­ché le 11 fé­vrier. Sa li­bé­ra­tion est sui­vie en di­rect dans le monde en­tier. Elle s’ac­com­pagne dans les jours qui suivent de la confir­ma­tion qu’il n’y au­ra pas de re­tour en ar­rière. Plus rien n’em­pêche les deux hommes de ma­ni­fes­ter en pu­blic leur en­tente. Quand on ob­serve l’image de cette poi­gnée de mains, on peut lire sur le vi­sage du pré­sident sud-afri­cain la sa­tis­fac­tion du tra­vail ac­com­pli comme il s’agis­sait de trans­mettre le re­lais à un Nel­son Man­de­la à la main ferme, confiant et conscient de la res­pon­sa­bi­li­té qui l’at­tend. De­puis, on a com­pris que rien n’était im­pos­sible à par­tir du mo­ment où l’on a af­faire à des hommes de bonne vo­lon­té.

SIPA PRESS

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