La le­çon de DSK à Ma­cron

Ren­dant hom­mage mar­di à Ni­cole Bricq, Do­mi­nique Strauss-Kahn a adres­sé un mes­sage sur les va­leurs de gauche au pré­sident de la Ré­pu­blique, sous les yeux de Fran­çois Hol­lande

L'Opinion - - Front Page - Na­tha­lie Se­gaunes

Mar­di soir se te­nait au Conseil éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal une cé­ré­mo­nie pri­vée en hom­mage à l’an­cienne mi­nistre Ni­cole Bricq, dis­pa­rue

bru­ta­le­ment le 6 août der­nier. Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, Fran­çois Hol­lande, Do­mi­nique Strauss-Kahn et Em­ma­nuel Ma­cron lui ont ren­du hom­mage, cha­cun à leur fa­çon. Un mo­ment politique hors norme, qui semble clore un cycle his­to­rique au PS. CE FUT UN MO­MENT RARE. L’un de ceux qui donnent le sen­ti­ment, pré­cieux pour qui aime la politique, in­es­pé­ré pour qui se vit en­core, dans la France de 2017, comme so­cia­liste, d’ap­par­te­nir à un col­lec­tif, et de s’ins­crire dans une his­toire. « On a vé­cu un mo­ment in­croyable », confiait mer­cre­di ma­tin, bou­le­ver­sé, un par­le­men­taire. « Ça don­nait la chair de poule », lâ­chait un an­cien mi­nistre.

Mar­di soir, sa fa­mille politique ren­dait hom­mage à Ni­cole Bricq, dé­cé­dée bru­ta­le­ment le 6 août der­nier à l’âge de 70 ans. Jean- Paul Plan­chou, son com­pa­gnon, et Re­naud Bricq, son fils, avaient in­vi­té quelque deux cents per­sonnes pour une cé­ré­mo­nie pri­vée dans l’am­phi­théâtre du Conseil éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal, à Pa­ris. Une ins­ti­tu­tion avec la­quelle celle qui fut dé­pu­tée, sé­na­trice et mi­nistre a ai­mé tra­vailler. Les places étaient at­tri­buées no­mi­na­ti­ve­ment, la presse ab­sente. Bel­la Ciao, les Gym­no­pé­dies d’Erik Sa­tie et Prayer d’Er­nest Bloch ont ponc­tué les dis­cours. Et quels dis­cours : Jean- Pierre Che­vène- ment avait en­voyé une lettre élé­gante, qui a été lue par l’an­cien dé­pu­té Eme­ric Bré­hier. Fran­çois Hol­lande, Pierre Mos­co­vi­ci, Ca­the­rine Tas­ca, Do­mi­nique Strauss- Kahn et Em­ma­nuel Ma­cron ont suc­ces­si­ve­ment pris la pa­role. Re­tra­çant à eux tous, à tra­vers le par­cours politique de la dé­funte, qua­rante ans de l’His­toire de la gauche. « Cha­cun ten­tait de ra­me­ner Ni­cole à soi, mais en par­lant de lui », ré­sume un par­ti­ci­pant.

Choix eu­ro­péen.

Ni­cole Bricq a com­men­cé à mi­li­ter en 1971 au CERES, au len­de­main du congrès d’Epi­nay, « avec la ferme dé­ter­mi­na­tion de bous­cu­ler les an­ciens de la SFIO et de for­ger l’ou­til politique qui per­met­trait l’al­ter­nance pour “chan­ger la vie”, a rap­pe­lé Jean-Pierre Che­vè­ne­ment. Tel était en ef­fet le titre du pro­gramme so­cia­liste de 1972. »

« Elle pen­sait que l’au­to­ges­tion, qu’une forme d’in­ter­ven­tion de l’Etat, que la re­con­quête du mar­ché in­té­rieur étaient des élé­ments à par­tir des­quels la gauche pou­vait se re­cons­truire », a en­suite rap­pe­lé Fran­çois Hol­lande, qui l’a connue en 1988. Ni­cole Bricq a rom­pu avec l’an­cien mi­nistre de la Dé­fense en 1991, sur la guerre du Golfe. Un choix eu­ro­péen, contre le re­pli na­tio­na­liste.

Fidèle à son goût pour l’anec­do­tique, Fran­çois Hol­lande n’a pu s’em­pê­cher de faire un clin d’oeil à l’épi­sode qui a pré­cé­dé l’évic­tion de Ni­cole Bricq du gou­ver­ne­ment, en mars 2014. « Elle n’avait pas sa langue dans la poche, a ain­si rap­pe­lé l’an­cien Pré­sident. Et si ça pou­vait lui jouer des tours – elle n’est pas la seule –, elle l’ex­pri­mait, elle ne

« Lec­trice as­si­due du Mi­di Olym­pique, elle sa­vait qu’il n’y a pas de com­bat qui vaille sans ef­fort col­lec­tif, ni sans es­time de l’ad­ver­saire » « Après la gé­né­ra­tion Mit­ter­rand-Jos­pin, c’est quand même une gé­né­ra­tion qui a failli qui s’ex­pri­mait là, et qui fai­sait son deuil », confie un par­ti­ci­pant

gar­dait rien pour elle, c’eut été trop. Et sur tout su­jet, de la politique à la gas­tro­no­mie, elle par­lait ». Al­lu­sion aux pro­pos de Ni­cole Bricq sur le per­ron de Ma­ti­gnon, cap­tés par un mi­cro à l’époque, se­lon les­quels « la bouffe est dé­gueu­lasse à l’Ely­sée »…

Après que Pierre Mos­co­vi­ci, com­mis­saire eu­ro­péen et in­time de l’an­cienne mi­nistre, a dres­sé un por­trait plus per­son­nel de Ni­cole Bricq, « femme de ca­rac­tère et par­fois même de mau­vais ca­rac­tère », est mon­té au pu­pitre un homme que les so­cia­listes n’avaient plus re­vu de­puis bien long­temps, bien qu’il compte beau­coup d’amis dans la salle.

Do­mi­nique Strauss- Kahn don­nait là son pre­mier dis­cours politique de­puis l’af­faire du So­fi­tel de New York, le 14 mai 2011. Che­veux longs, bouc fa­çon Valls, cernes sous les yeux, DSK a d’abord sur­pris la salle par son look de « vieux beau qui se laisse un peu al­ler » , ra­conte un élu. Mais lors­qu’il a pris la pa­role « c’était lu­mi­neux », pour­suit le même. L’an­cien es­poir de la gauche a sa­lué Fran­çois Hol­lande et Em­ma­nuel Ma­cron d’un « Mon­sieur le pré­sident de la Ré­pu­blique, Mon­sieur le pré­sident » un rien dé­sin­volte, sans même po­ser son re­gard sur les in­té­res­sés. « L’air de dire qu’au­cun des deux ne l’im­pres­sionne, et qu’il au­rait sans doute fait mieux », in­ter­prète l’un des par­ti­ci­pants.

Por­trait per­son­nel.

S’ex­pri­mant sans notes, comme au­tre­fois, faus­se­ment dé­con­trac­té, comme tou­jours, DSK avait de toute évi­dence soi­gneu­se­ment pré­pa­ré cette in­ter­ven­tion. « Je suis même sûr qu’il l’avait ap­prise par coeur, sou­rit l’un de ses an­ciens com­pa­gnons de route. Il avait un mes­sage à dé­li­vrer. »

S’il a dres­sé un por­trait très per­son­nel de Ni­cole Bricq, qui a par­ti­ci­pé à ses cô­tés, dans les an­nées 1990, à So­cia­lisme et Dé­mo­cra­tie, évo­quant cette « lec­trice as­si­due du

Mi­di Olym­pique, qui sa­vait qu’il n’y a pas de com­bat qui vaille sans ef­fort col­lec­tif, ni sans es­time de l’ad­ver­saire » . L’an­cien pa­tron du FMI, re­don­nant de la co­hé­rence à un par­cours qui en ap­pa­rence n’en re­cèle pas, a aus­si dé­li­vré un mes­sage politique à l’in­ten- tion de l’as­sis­tance, mais sur­tout d’Em­ma­nuel Ma­cron.

« Du CERES à En Marche !, la vie politique de Ni­cole Bricq nous ra­conte l’his­toire d’une gé­né­ra­tion » , a- t- il dé­bu­té, rap­pe­lant qu’au CERES dé­jà, « nous vou­lions du re­nou­veau ». Comme à En Marche ! au­jourd’hui. L’Eu­rope, la pro­duc­tion, l’éco­lo­gie et la vé­ri­té bud­gé­taire ont été au coeur de l’en­ga­ge­ment de la dé­funte. « Avec cette idée qu’il y avait une place pour l’en­tre­prise et pour l’en­tre­pre­neur, à condi­tion qu’on soit ca­pable de créer un cli­mat de confiance ré­ci­proque » , a rap­pe­lé DSK. « Je l’avais convain­cue de mon idée de so­cia­lisme de la pro­duc­tion, pour rem­pla­cer le vieux so­cia­lisme de la re­dis­tri­bu­tion. Et quand on voit au­jourd’hui les mé­faits, l’ex­plo­sion des in­éga­li­tés créées par la fi­nan­cia­ri­sa­tion de la mon­dia­li­sa­tion, on voit que la cible n’était pas si mal choi­sie », s’est-il fé­li­ci­té.

« Loin de la ten­ta­tion de la gauche de la gauche de croire qu’être de gauche, c’est dé­pen­ser plus, et qu’il n’y avait pas de li­mite à ce­la, elle n’ac­cep­tait pas cette fa­ci­li­té, a-t-il pour­sui­vi. Quand on cesse de comp­ter, di­sait Bet­tel­heim, c’est la peine des hommes que l’on cesse de comp­ter. »

« Presque comme dans un mee­ting » .

Do­mi­nique Strauss-Kahn en est ve­nu au coeur du pro­jet ma­cro­niste, le dé­pas­se­ment du cli­vage droite- gauche. Ce que lui ap­pelle « l’ac­cep­ta­tion du com­pro­mis ». « Quand on est sûr de ce qu’on pense, on peut faire des com­pro­mis avec des ad­ver­saires d’hier et peut être de de­main, a-t-il ap­prou­vé. Elle l’a fait par convic­tion, très loin du cy­nisme de beau­coup. Parce qu’elle sa­vait que les va­leurs de gauche et les va­leurs de droite ne sont pas les mêmes. Que les deux sont né­ces­saires à l’équi­libre de la so­cié­té, mais que leur op­po­si­tion dia­lec­tique vi­vra tant que vi­vra la dé­mo­cra­tie. Les mê­ler, ce n’est pas les confondre. Les faire avan­cer en­semble, c’est sa­voir gar­der leur équi­libre. »

Un dis­cours lon­gue­ment ap­plau­di par la salle, « presque comme dans un mee­ting, té­moigne un par­ti­ci­pant. J’ai vu le mo­ment où les gens al­laient se le­ver ». Alors qu’une grande par­tie de la strauss-kah­nie était pré­sente, de Mi­chèle Sab­ban à Jean- Ma­rie Le Guen, « il avait sans doute dans l’idée de par­ler à tous ses an­ciens amis qu’il a dé­çus, et de leur dire : “Voyez, j’étais le meilleur” » , in­ter­prète un in­vi­té. « Même moi, je me suis dit en l’écou­tant que c’est un énorme gâ­chis pour nous », avoue l’un des rares membres de l’aile gauche du PS pré­sents.

Clô­tu­rant la soi­rée, tout juste re­ve­nu d’Amiens, Em­ma­nuel Ma­cron s’ex­pri­mait pour la pre­mière fois de­vant une salle so­cia­liste. Il a pa­ru « dé­ca­lé » , « un cran en des­sous » , de l’avis gé­né­ral. « C’est plus fa­cile d’avoir été que d’être », com­mente un an­cien mi­nistre. Ni­cole Bricq fut l’une des pre­mières élues so­cia­listes à sou­te­nir Em­ma­nuel Ma­cron, alors mi­nistre de l’Eco­no­mie, car « elle pen­sait que le temps n’était plus aux ajus­te­ments, aux conces­sions. Elle avait dé­ci­dé d’al­ler jus­qu’au bout », a rap­pe­lé le Pré­sident. « Mar­di soir, c’était l’his­toire du PS dont on fai­sait le ré­cit, mais Ma­cron n’est pas dans cette his­toire. Il n’a d’ailleurs pas cher­ché à s’y com­plaire, ce n’est pas son ré­fé­rent », es­time un par­ti­ci­pant.

Le se­cré­taire d’Etat Julien De­nor­man­die, qui a tra­vaillé au ca­bi­net de Ni­cole Bricq au Com­merce ex­té­rieur, « avait les larmes aux yeux. La mi­nistre dé­lé­guée MoDem Jac­que­line Gou­rault, seule re­pré­sen­tante de la droite un peu per­due dans cet aréo­page ex­clu­si­ve­ment so­cia­liste, ne pou­vait sai­sir ce qui se jouait dans ces éloges fu­nèbres.

Lio­nel Jos­pin, in­vi­té, avait fait sa­voir, la veille, qu’il ne pour­rait être pré­sent. Ma­nuel Valls était re­te­nu à l’As­sem­blée, Jean-Marc Ay­rault en voyage à l’étran­ger. A la sor­tie, cha­cun est re­par­ti vers son des­tin. « Tu nous avais bien man­qué », a glis­sé à DSK l’une de ses fi­dèles. « Ben, on a fait un peu de politique », a sou­ri le re­ve­nant. Fran­çois Hol­lande est re­par­ti avec plein de pro­messes de re­voyure, lan­çant aux uns et aux autres des « oui, oui, on s’ap­pelle » comme après un mee­ting.

Tous ceux qui étaient au Conseil éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal mar­di soir ont eu le sen­ti­ment d’as­sis­ter à un évé­ne­ment ex­cep­tion­nel, alors que le PS ne cesse de som­brer. « Ce par­ti a tel­le­ment de ta­lent, d’his­toire, de force, com­mente un par­ti­ci­pant. On était loin des mé­dio­cri­tés de l’ap­pa­reil ». « Après la gé­né­ra­tion Mit­ter­rand-Jos­pin, c’est quand même une gé­né­ra­tion qui a failli qui s’ex­pri­mait là, et qui fai­sait son deuil », confie un autre. « C’était sai­sis­sant, comme le point d’orgue à la fin d’un cycle », ra­conte un der­nier.

Em­ma­nuel Ma­cron pro­longe- t- il cette his­toire, ou bien est- il sim­ple­ment « po­sé des­sus », comme le dit jo­li­ment un an­cien mi­nistre?

KAK

Em­ma­nuel Ma­cron et Do­mi­nique Strauss-Kahn. SIPA PRESS

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