Wall Street et tous les mar­chés se sentent in­vul­né­rables... Faut-il avoir peur ?

Oc­tobre, le mois des grands krachs bour­siers, est aus­si cette an­née ce­lui des re­cords à la hausse sur les mar­chés d’ac­tions. L’in­dice de la peur a ra­re­ment été aus­si bas

L'Opinion - - Emploi : Le Décrochage Des Villes Moyennes - Mu­riel Motte @mu­riel­motte

Les ac­tions amé­ri­caines ont en­chaî­né les re­cords la se­maine der­nières. Tous les grands mar­chés mon­diaux se portent bien et ignorent su­per­be­ment les risques qui planent. Le ma­laise gran­dit.

LES RE­CORDS DE WALL STREET n’af­folent pas les bris­cards des mar­chés. Le gou­rou de la Bourse, War­ren Buf­fett, a ré­cem­ment pro­nos­ti­qué un in­dice Dow Jones à plus de 1 mil­lion de points… dans cent ans. Le presque no­na­gé­naire (87 prin­temps) ne se­ra plus là pour rendre des comptes, mais sa pré­vi­sion ne semble pas si folle à l’aune du siècle pas­sé. Par­ti de 81 points en 1917, le Dow Jones vaut au­jourd’hui 280 fois plus, à 22 774 points. Pour at­teindre le mil­lion dans 100 ans, il lui faut certes bon­dir de 4 300 %, mais ce­la re­pré­sente une per­for­mance an­nua­li­sée d’en­vi­ron 3,8 % seule­ment. De­puis la crise de 2008, Wall Street a fait beau­coup mieux : + 10,7 % en moyenne.

Le pro­blème des pro­jec­tions à 100 ans, c’est qu’elles font du quo­ti­dien du me­nu fre­tin. Avoir la foi dans l’ave­nir éco­no­mique de son pays per­met de gom­mer la suc­ces­sion des crises fi­nan­cières et des re­bonds des mar­chés. Le siècle écou­lé en fut un bon échan­tillon. Or au­jourd’hui, c’est jus­te­ment l’ex­cès de confiance qui fi­nit par in­quié­ter. Bourse, cré­dit, im­mo­bi­lier, tout est au som­met. Non seule­ment dans les pays riches mais aus­si sur beau­coup de mar­chés émer­gents, ce qui a pro­pul­sé à près de 55 000 mil­liards de dol­lars la va­lo­ri­sa­tion des ac­tions mon­diales de l’in­dice MSCI. Le pré­cé­dent re­cord de 2007 n’était que de 42 000 mil­liards, avant le grand choc de la crise des su­primes qui fit tout s’ef­fon­drer.

La se­maine der­nière, fait as­sez in­édit, les quatre in­dices de Wall Street ont en­chaî­né les som­mets, de­puis les va­leurs tech­no­lo­giques du Nas­daq aux géants mon­dia­li­sés du S&P 500 et du Dow Jones, en pas­sant par les en­tre­prises du Rus­sel 2000, plus cen­trées sur les Etats-Unis. Sur le mar­ché de la dette, ra­re­ment les gé­rants ont ré­cla­mé des primes de risque (« spread ») aus­si faibles qu’au­jourd’hui, signe qu’une dé­faillance de l’em­prun­teur ne fait ab­so­lu­ment pas par­tie de leur scé­na­rio. Quant au prix de la pierre, il a re­trou­vé, voire lar­ge­ment dé­pas­sé son ni­veau d’il y a dix ans dans de nom­breuses grandes villes oc­ci­den­tales.

Pour­quoi s’in­quié­ter ? Après tout, l’op­ti­misme est por­té par une re­prise éco­no­mique mon­diale syn­chro­ni­sée, ce que l’on n’avait pas vu de­puis plu­sieurs an­nées. Le pro­blème est que, même si l’ac­ti­vi­té est so­lide, « il y a tou­jours des risques quelque part sur les mar­chés fi­nan­ciers, or les in­ves­tis­seurs ne les voient plus, com­mente Ch­ris­tian Pa­ri­sot, res­pon­sable de la re­cherche chez Au­rel BGC. Le plus stres­sant au­jourd’hui, c’est l’ab­sence de vo­la­ti­li­té qui règne par­tout ».

De fait, la chute de l’in­dice Vix, me­sure de la vo­la­ti­li­té et donc du stress des opé­ra­teurs, fait aus­si par­tie des évé­ne­ments no­tables de la se­maine pas­sée. Elle va de pair avec les re­cords de Wall Street, mais voir le Vix s’ins­tal­ler en des­sous de 10 % (9,65 ven­dre­di) reste une ra­re­té dans l’his­toire fi­nan­cière. La der­nière fois, ce fut au cours de l’hi­ver 2006-2007.

A court terme, la pers­pec­tive du vote par Wa­shing­ton d’une forte baisse du taux de l’im­pôt sur les so­cié­tés pro­fite à toutes les en­tre­prises amé­ri­caines. Ce­la amé­lio­re­ra mé­ca­ni­que­ment le ré­sul­tat par ac­tion des so­cié­tés co­tées, jus­ti­fiant la hausse de leur cours de Bourse. Sans ou­blier l’es­poir de voir les géants de la « tech » ra­pa­trier en­fin une par­tie des cen­taines de mil­liards de dol­lars de cash sto­ckés à l’étran­ger. Mais les Etats-Unis sont aus­si sy­no­nyme de re­tour de l’en­det­te­ment après des an­nées de purge. « Rap­por­té à la va­leur ajou­tée, le taux d’en­det­te­ment est re­mon­té à son ni­veau d’avant crise, sou­ligne Ch­ris­tian Pa­ri­sot. Ce n’est pas vi­sible sur la charge d’in­té­rêts car les taux payés par les en­tre­prises sont en­core très bas. Ce­la se­ra beau­coup plus pro­blé­ma­tique le jour où les spreads s’écar­te­ront. »

L’ar­gent ( très) bon mar­ché est de­ve­nu l’élé­phant dans un ma­ga­sin de por­ce­laine. « Il a créé une bulle de li­qui­di­tés très vi­sible dans l’in­co­hé­rence des prix des ac­tifs, sou­ligne Fré­dé­ric Motte, pré­sident de la so­cié­té de ges­tion Fo­cus AM. D’un cô­té, les re­cords des in­dices bour­siers et du cours du cuivre té­moignent de l’op­ti­misme sur la crois­sance éco­no­mique. De l’autre, le ni­veau très bas des taux d’in­té­rêt et de l’in­fla­tion sont théo­ri­que­ment le signe d’in­quié­tudes sur l’état du monde. »

La po­li­tique mo­né­taire mon­diale me­née de­puis dix ans a faus­sé tous les cur­seurs. Et contraint les ban­quiers cen­traux à la plus grande pru­dence dans la nor­ma­li­sa­tion à ve­nir, sous peine de dé­truire eux-mêmes ce qu’ils ont pa­tiem­ment construit. A sa­voir une crois­sance jus­te­ment fon­dée… sur l’in­fla­tion des cours des mar­chés fi­nan­ciers, via une forte baisse des taux d’in­té­rêt. C’est sans doute ce qui donne aux in­ves­tis­seurs un tel sen­ti­ment d’in­vul­né­ra­bi­li­té au­jourd’hui. Sauf que, si rien ne laisse en­vi­sa­ger une ac­tion bru­tale de la Fed amé­ri­caine ou de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, les mau­vaises sur­prises peuvent ve­nir d’ailleurs. Le pire se­rait de croire à nou­veau que « cette fois, c’est dif­fé­rent ». Et que tous les in­dices peuvent grim­per, de concert, jus­qu’au ciel.

La po­li­tique mo­né­taire mon­diale me­née de­puis dix ans a faus­sé tous les cur­seurs. Et contraint les ban­quiers cen­traux à la plus grande pru­dence

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