« Il faut re­don­ner la main à cha­cun sur sa for­ma­tion »

« Les moins qua­li­fiés et les plus éloi­gnés de l’em­ploi sont les pa­rents pauvres de notre sys­tème », dé­plore Jean We­maëre

L'Opinion - - La Une - In­ter­view Oli­vier Au­guste @Oli­vier_Au­guste

Le pré­sident de la fé­dé­ra­tion des pres­ta­taires de for­ma­tion dé­plore la com­plexi­té du sys­tème ac­tuel

Em­ma­nuel Ma­cron re­çoit jeu­di les nu­mé­ros 1 syn­di­caux et pa­tro­naux pour lan­cer les chan­tiers de l’as­su­rance-chô­mage, de l’ap­pren­tis­sage et de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Ce der­nier point consti­tue l’un des vo­lets du « grand plan d’in­ves­tis­se­ment » pré­sen­té fin sep­tembre. Quinze mil­liards doivent y être consa­crés en cinq ans, dans l’ob­jec­tif no­tam­ment de « for­mer et ac­com­pa­gner vers l’em­ploi 2 mil­lions de per­sonnes peu qua­li­fiées ».

JEAN WE­MAËRE est le fon­da­teur et pré­sident de De­mos (600 sa­la­riés, 3 000 consul­tants et for­ma­teurs). Il pré­side la Fé­dé­ra­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ; celle-ci ras­semble plus de 550 en­tre­prises et est membre du Me­def et de la CPME.

Qu’est-ce qui marche ou ne marche pas dans notre sys­tème de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ?

Ce qui le ca­rac­té­rise, c’est sa com­plexi­té qui rend dif­fi­cile l’ac­cès à la for­ma­tion pour les sa­la­riés et plus en­core pour les de­man­deurs d’em­ploi, les jeunes peu ou pas qua­li­fiés, les se­niors… A peine 36 % de la po­pu­la­tion ac­tive a ac­cès à la for­ma­tion, contre plus de 50 % au Royau­meU­ni ou en Al­le­magne. Cette com­plexi­té gé­nère aus­si une dua­li­té du mar­ché de la for­ma­tion. Il y a d’un cô­té un mar­ché « B to B », li­bé­ré, où des pres­ta­taires de for­ma­tion tra­vaillent di­rec­te­ment avec leurs clients en­tre­prises. Et un mar­ché in­ter­mé­dié pour les de­man­deurs d’em­ploi, les sa­la­riés sou­hai­tant se re­con­ver­tir… qui passe par des fonds pa­ri­taires, des fonds pu­blics, des pres­crip­tions de Pôle em­ploi ou des mis­sions lo­cales. Ré­sul­tat : les moins qua­li­fiés et les plus éloi­gnés de l’em­ploi sont les pa­rents pauvres de notre sys­tème, ayant peu ac­cès fa­ci­le­ment à des for­ma­tions per­ti­nentes.

Des ré­formes ont pour­tant dé­jà eu lieu…

Oui, de­puis 1971, on em­pile les lois et les règles ! L’es­prit de la der­nière loi, en 2014, al­lait dans le bon sens, no­tam­ment en créant le compte per­son­nel de for­ma­tion (CPF) qui suit l’in­di­vi­du au long de sa car­rière et de­vait lui per­mettre de se prendre en main. Mal­heu­reu­se­ment, sa mise en oeuvre n’a pas été op­ti­male. Pour dé­cro­cher la for­ma­tion que l’on sou­haite, il faut tou­jours pra­ti­quer un vé­ri­table « dé­lit d’ini­tié » : être bien in­for­mé pour trou­ver la for­ma­tion éli­gible et les fi­nan­ce­ments, sa­voir af­fron­ter la bu­reau­cra­tie, dis­po­ser de temps pour le faire… De ce fait, les in­éga­li­tés d’ac­cès à la for­ma­tion per­sistent.

Qu’avez-vous re­te­nu des pro­po­si­tions de cam­pagne d’Em­ma­nuel Ma­cron ?

Il a com­pris que la for­ma­tion était un ou­til pour ré­sor­ber le chô­mage et créer de la ri­chesse, comme l’OCDE ne cesse de le ré­pé­ter. Il veut la faire sor­tir du champ so­cial pour la faire en­trer dans le champ éco­no­mique, c’est très po­si­tif. Em­ma­nuel Ma­cron s’est ren­du compte qu’il y avait là un moyen de flui­di­fier le mar­ché de l’em­ploi, de faire face à la mon­dia­li­sa­tion, aux mu­ta­tions tech­no­lo­giques, mais à condi­tion de re­mettre l’in­di­vi­du – salarié ou chef d’en­tre­prise – au centre du sys­tème et de sup­pri­mer les ri­gi­di­tés. Son­gez que jusque 2014, une for­ma­tion fi­nan­cée par un or­ga­nisme pa­ri­taire agréé (OPCA) se dé­rou­lait obli­ga­toi­re­ment en conti­nu, dans une salle ex­té­rieure à l’en­tre­prise, avec si­gna­ture d’une feuille de pré­sence. Non seule­ment cet as­pect sco­laire dé­tourne les sa­la­riés peu qua­li­fiés, qui ont souvent un mau­vais sou­ve­nir de l’école, mais il laisse de cô­té les in­no­va­tions très per­for­mantes des der­nières an­nées : for­ma­tions en ligne, se­rious games, for­ma­tions par les pairs, for­ma­tions sé­quen­tielles où l’on al­terne théo­rie et mise en ap­pli­ca­tion dans l’en­tre­prise… Nous sommes ain­si 10 points en des­sous de la moyenne eu­ro­péenne pour les for­ma­tions di­gi­ta­li­sées.

Que pré­co­ni­sez-vous de votre cô­té ?

Nous sommes de plus en plus ap­pe­lés à exer­cer plu­sieurs mé­tiers au cours de notre vie. Il faut donc dé­ve­lop­per l’ap­pren­tis­sage de com­pé­tences trans­ver­sales (nu­mé­rique, tra­vail en équipe, en mode pro­jet, ma­na­ge­ment…) et ne pas se conten­ter d’ac­qué­rir des sa­voir-faire « mé­tiers ». Ce­la né­ces­site d’adap­ter les dis­po­si­tifs. Chaque OPCA est en ef­fet gé­ré par les syn­di­cats et le pa­tro­nat d’une branche pro­fes­sion­nelle ; lo­gi­que­ment, il ver­rouille une liste de for­ma­tions éli­gibles orien­tées sur les mé­tiers. Pour rendre à cha­cun la res­pon­sa­bi­li­té de sa for­ma­tion, il faut mettre réel­le­ment à sa dis­po­si­tion le CPF et le conver­tir en eu­ros (et non plus en heures de for­ma­tion qui sont prises en charge se­lon des règles opaques et fluc­tuantes), abon­dable par l’en­tre­prise, par les or­ga­nismes pu­blics comme Pôle em­ploi et par l’in­di­vi­du lui-même. Pour en­cou­ra­ger cet abon­de­ment, nous pro­po­sons un cré­dit d’im­pôt for­ma­tion pour les ac­tifs mais aus­si pour les en­tre­prises. Nous al­lons pu­blier une étude qui montre l’im­pact éco­no­mique très fort d’une telle in­ci­ta­tion pour un coût mo­dé­ré sur les fi­nances pu­bliques.

Est-ce au salarié de fi­nan­cer sa propre for­ma­tion ?

C’est dé­jà le cas : mal­gré la com­plexi­té du sys­tème, les par­ti­cu­liers fi­nancent eux-mêmes, en to­ta­li­té ou par­tiel­le­ment, des for­ma­tions pour 1,4 mil­liard d’eu­ros par an. Ce­la prouve qu’il y a des be­soins, une de­mande, mais ce­la reste dix fois moins qu’au Royaume-Uni. In­ves­tir dans sa propre for­ma­tion est le plus for­mi­dable ou­til de mo­ti­va­tion et de réus­site. Nous ne sommes pas condam­nés à res­ter dans un sys­tème de tiers payant qui fait que d’autres dé­cident à votre place à quelle for­ma­tion vous avez droit. L’en­jeu est de don­ner en­vie de se for­mer tout au long de la vie !

Le salarié est-il le mieux pla­cé pour dé­ter­mi­ner les for­ma­tions qui lui se­ront utiles dans deux ans, cinq ans ?

Bien sûr que oui puisque c’est lui qui sait ce qu’il a en­vie de faire dans deux ans, cinq ans, le temps qu’il est prêt à consa­crer à l’ac­qui­si­tion de nou­velles com­pé­tences, etc. De même que l’en­tre­pre­neur sait mieux que qui­conque où il veut em­me­ner son en­tre­prise et à quel ho­ri­zon. Mais il leur faut des re­pères. C’est pour­quoi nous prô­nons la créa­tion d’une agence in­dé­pen­dante la­bel­li­sant les en­tre­prises de for­ma­tion de qua­li­té, de fa­çon à les iden­ti­fier par­mi les 60 000 pres­ta­taires ac­tuels. Cette agence doit aus­si four­nir des don­nées trans­pa­rentes sur les be­soins en com­pé­tences et sur les taux d’in­ser­tion à l’is­sue de chaque for­ma­tion.

Il y a des mil­liards sur la table, sans comp­ter les en­jeux de pou­voir pour les par­te­naires so­ciaux. Les ré­sis­tances risquent d’être fortes…

L’ar­gu­ment tra­di­tion­nel, c’est que la mu­tua­li­sa­tion via les OPCA évi­te­rait de lais­ser les sa­la­riés des TPE-PME au bord de la route. Mais il est contre­dit par les faits : moins de 20% d’entre eux sont for­més par an, c’est lar­ge­ment en des­sous de la moyenne. En­core une fois à cause de la com­plexi­té, mais aus­si parce que les for­ma­tions pro­po­sées ne collent pas tou­jours aux be­soins des pe­tites en­tre­prises ou à leur fonc­tion­ne­ment : comment se priver pen­dant trois se­maines d’un salarié pour l’en­voyer en stage à l’autre bout de la France, avec un hé­ber­ge­ment à payer ? Néan­moins, il reste des be­soins de for­ma­tions mé­tier sur les­quels les branches doivent se concen­trer et gui­der les sa­la­riés et les en­tre­prises – pas­ser d’un pa­ri­ta­risme de ges­tion à un pa­ri­ta­risme de ser­vice. Re­mettre à plat la for­ma­tion se­ra bé­né­fique à la fois au pays et aux sa­la­riés in­di­vi­duel­le­ment : le gou­ver­ne­ment de­vra ex­pli­quer cet en­jeu pour sur­mon­ter les conser­va­tismes.

DR

Jean We­maëre: « Em­ma­nuel Ma­cron veut faire sor­tir la for­ma­tion du champ so­cial pour la faire en­trer dans le champ éco­no­mique, c’est très po­si­tif. »

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