Ma­li: la France pour­rait ré­ar­ti­cu­ler l’opé­ra­tion Bar­khane

La dé­gra­da­tion de la si­tua­tion au Ma­li oblige Pa­ris à re­voir les condi­tions d’une in­ter­ven­tion dé­clen­chée voi­ci bien­tôt cinq ans. Mo­bi­li­sant plus de 4000 hommes, elle coûte un mil­lion par jour

L'Opinion - - La Une - Jean-Do­mi­nique Mer­chet @jdo­mer­chet

La dé­gra­da­tion de la si­tua­tion sur le ter­rain au Sa­hel oblige Pa­ris à re­voir les condi­tions de son in­ter­ven­tion mi­li­taire

Le con­seil de dé­fense, qui se tient ce mer­cre­di ma­tin à l’Ely­sée, doit ap­prou­ver la « re­vue stra­té­gique », le do­cu­ment dé­ter­mi­nant les grands choix mi­li­taires pour la France. Elle se­ra par­tiel­le­ment ren­due pu­blique ven­dre­di. L’en­ga­ge­ment mi­li­taire en Afrique, no­tam­ment au Ma­li, se­ra confir­mé, mais des évo­lu­tions doivent être an­non­cées « dans les pro­chaines se­maines ». « NE PAS BAIS­SER LA GARDE », mais « re­con­si­dé­rer le mode de pré­sence ». C’est ain­si que l’on aborde, dans les mi­lieux gou­ver­ne­men­taux, l’ave­nir de Bar­khane, l’opé­ra­tion mi­li­taire fran­çaise au Sa­hel. Alors que, sur le ter­rain, la si­tua­tion se dé­grade sé­rieu­se­ment, des me­sures se­ront an­non­cées « dans quelques se­maines ». S’il est « très pré­ma­tu­ré » de consi­dé­rer que « les condi­tions d’un re­trait » se­raient réunies, « ce­la ne si­gni­fie pas que l’on va main­te­nir les choses en l’état ». Le Pré­sident Ma­cron n’a pas en­core tran­ché, mais l’idée est de « ré­ar­ti­cu­ler » le dis­po­si­tif mi­li­taire, une ma­nière de « le­ver le pied sans que ce­la ne se voie » ex­plique un proche du dos­sier. Les ef­fec­tifs de­vraient bais­ser, mais ce n’est pas ac­quis à ce jour.

Près de cinq ans après le dé­but de l’in­ter­ven­tion au Ma­li contre les groupes dji­ha­distes, en jan­vier 2013, la France main­tient en­vi­ron 4 500 mi­li­taires dans la « bande sa­hé­lo-sa­ha­rienne » au sein des opé­ra­tions Bar­khane et Sabre, cette der­nière re­le­vant des forces spé­ciales. Son coût est de l’ordre d’un mil­lion d’eu­ros par jour – soit 1 % du bud­get de la dé­fense. Vingt mi­li­taires fran­çais y ont trou­vé la mort et des di­zaines d’autres ont été gra­ve­ment bles­sés. Pour quel ré­sul­tat ?

Dé­gra­da­tion. Un ré­cent rap­port de l’ONU n’in­cite pas à l’op­ti­misme et tous les in­ter­lo­cu­teurs fran­çais confirment le diag­nos­tic. « La si­tua­tion se dé­grade » , in­dique- t- on à Pa­ris, alors qu’une autre source parle de « ré­gres­sion ». Dans un do­cu­ment du 28 sep­tembre, le se­cré­taire gé­né­ral des Na­tions unies in­for­mait le Con­seil de sé­cu­ri­té qu’au Ma­li, « la si­tua­tion po­li­tique et les condi­tions de sé­cu­ri­té se sont consi­dé­ra­ble­ment dé­té­rio­rées » de­puis son rap­port pré­cé­dent, en juin, qui évo­quait dé­jà « une in­sé­cu­ri­té per­sis­tante » . De­puis lors, tous les cli­gno­tants sont pas­sés au rouge. « Le re­dé­ploie­ment de l’ad­mi­nis­tra­tion ci­vile dans le nord et le centre du Ma­li n’a pas pu pro­gres­ser », lit-on. Seuls 30 % des agents de l’Etat sont à leur poste dans cette ré­gion, contre 38 % au dé­but de l’an­née. « Les condi­tions de sé­cu­ri­té se sont sen­si­ble­ment dé­gra­dées. Le nombre d’as­sauts contre les Forces ma­liennes a pra­ti­que­ment dou­blé. » On compte, en trois mois, 15 morts au sein des Casques bleus de la Mi­nus­ma et 39 au sein des forces ma­liennes, au cours de 75 at­taques, soit presque une par jour. Pour faire bonne me­sure, « la si­tua­tion des droits de l’Homme est de­meu­rée très pré­oc­cu­pante » alors que « la si­tua­tion hu­ma­ni­taire dé­jà dé­sas­treuse s’est en­core ag­gra­vée ».

Outre la fai­blesse de la pré­sence de l’Etat, qui laisse le champ libre aux écoles et tri­bu­naux is­la­miques, le Ma­li est gan­gre­né par l’éco­no­mie cri­mi­nelle, no­tam­ment le tra­fic de can­na­bis. Par ailleurs, le rôle exact de l’Al­gé­rie, par­raine des ac­cords de paix, laisse de nom­breux res­pon­sables fran­çais du­bi­ta­tifs.

En pri­vé, les res­pon­sables fran­çais ne cachent pas leur pro­fond aga­ce­ment vis-à-vis du pré­sident ma­lien Ibra­him Bou­ba­car Keï­ta (IBK) sur le­quel Pa­ris avait mi­sé après le suc­cès de l’opé­ra­tion Ser­val, alors qu’une élec­tion pré­si­den­tielle doit avoir lieu en juillet pro­chain. « On ai­me­rait qu’il contrôle mieux son pays », en­tend- on. « Ba­ma­ko, c’est Ver­sailles avant la Ré­vo­lu­tion », in­dique une source bien in­for­mée qui parle d’une « si­tua­tion presque pré-in­sur­rec­tion­nelle ». « Nous n’avons pas la so­lu­tion », avoue le même in­ter­lo­cu­teur, ajou­tant que « le re­trait n’est mal­heu­reu­se­ment pas une op­tion ». Un autre, par­ti­san convain­cu de l’en­ga­ge­ment mi­li­taire fran­çais, re­con­naît qu’« il ne faut pas se dé­cou­ra­ger… »

Réen­ga­ge­ment. Pour les mi­li­taires fran­çais, la zone la plus sen­sible est dé­sor­mais le centre du pays, « la boucle du Ni­ger » où les groupes ar­més ter­ro­ristes (GAT) opèrent dans un sec­teur peu­plé, contrai­re­ment aux zones dé­ser­tiques du nord. La force Bar­khane va donc pour­suivre son réen­ga­ge­ment dans ce sec­teur, un mou­ve­ment qui a dé­bu­té de­puis quelques mois. Tou­te­fois, l’ar­mée fran­çaise ne peut pas quit­ter le nord, où les d’autres groupes, toua­regs ceux-là, conti­nuent à opé­rer, en lien avec l’ab­sence de rè­gle­ment en Li­bye qui « ac­cen­tue le pro­blème ».

Dans les pro­chains mois, le dis­po­si­tif fran­çais de­vrait se re­cen­trer sur le Ma­li, alors que l’opé­ra­tion Bar­khane avait une vo­ca­tion ré­gio­nale, plus large, in­cluant cinq pays : Mau­ri­ta­nie, Ma­li, Ni­ger, Bur­ki­na et Tchad. Ce fai­sant, la France a sans doute pré­su­mé de ses ca­pa­ci­tés et la dé­gra­da­tion de la si­tua­tion l’oblige à concen­trer ses ef­forts. Ain­si, des dis­cus­sions sont en cours avec Rome pour que l’ar­mée ita­lienne re­prenne le poste avan­cé de Ma­da­ma, dans le nord du Ni­ger, à la fron­tière li­byenne. L’ins­tal­la­tion de Bar­khane, fin 2014, avait alors fait l’ob­jet d’un in­tense bat­tage mé­dia­tique. Le dé­part en­vi­sa­gé est plus dis­cret.

La stra­té­gie fran­çaise consiste à s’ap­puyer sur une « force conjointe G5 Sa­hel » de 5 000 hommes, en théo­rie. Il s’agi­rait d’une co­or­di­na­tion entre les ar­mées lo­cales, pour qu’elles puissent in­ter­ve­nir dans les zones fron­tières, les moins bien contrô­lées par les dif­fé­rentes ca­pi­tales. Reste que son fi­nan­ce­ment est très loin d’être bou­clé et que les Na­tions unies sont ré­ti­centes à lui don­ner un man­dat « ro­buste » sous l’ar­ticle VII. Quant aux Casques bleus de la Mi­nus­ma, leurs 13 000 hommes – dont 1 800 Eu­ro­péens, es­sen­tiel­le­ment al­le­mands, néer­lan­dais et sué­dois – peinent à te­nir le ter­rain face aux groupes ar­més.

Si la « re­vue stra­té­gique » , qui se­ra ap­prou­vée ce mer­cre­di en con­seil de dé­fense, confirme l’im­por­tance de l’en­ga­ge­ment de la France en Afrique, les ar­mées y trouvent aus­si leur compte en termes de ges­tion des res­sources hu­maines. Car Bar­khane per­met à plus de 13 000 mi­li­taires de par­tir en Opex chaque an­née. Or, qui dit opex, dit mis­sion in­té­res­sante et solde gon­flée par une prime (en moyenne 2 500 eu­ros par mois). De quoi faire ou­blier les ser­vi­tudes de l’opé­ra­tion Sen­ti­nelle et la fai­blesse des soldes, en­vi­ron le smic pour un mi­li­taire du rang. Bar­khane contri­bue au mo­ral des troupes : pas ques­tion de s’en pri­ver to­ta­le­ment.

SIPA PRESS

Em­ma­nuel Ma­cron avec les mi­li­taires fran­çais au Ma­li, le 19 mai 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.