Tou­louse School of Eco­no­mics, dix ans et l’ave­nir de­vant elle

La pre­mière école d’éco­no­mie fran­çaise, qui a at­teint une re­nom­mée mon­diale, souffle ses dix bou­gies

L'Opinion - - News - Cy­rille La­chèvre @Cy­rilleLa­chevre

Un No­bel d’éco­no­mie, quelques jeunes stars, des cen­taines d’étu­diants de pays émer­gents fré­quentent la Tou­louse School of Eco­no­mics qui a su rompre avec tous les codes en vi­gueur dans le pays en fai­sant no­tam­ment ap­pel aux fonds pri­vés. LES PURS SCIEN­TI­FIQUES di­ront à rai­son qu’elle n’a pas 10 ans mais 26. Car tout a réel­le­ment com­men­cé en 1981 lorsque l’éco­no­miste Jean-Jacques Laf­font, alors pro­fes­seur à Har­vard, dé­cide de po­ser ba­gages et fa­mille à Tou­louse – « mon Amé­rique à moi », di­ra-t-il* – pour y fon­der un groupe de re­cherche en éco­no­mie ma­thé­ma­tique et quan­ti­ta­tive (GREMAQ), qui de­vien­dra en 1990 un Ins­ti­tut d’éco­no­mie in­dus­trielle puis, en 2007, la Tou­louse School of eco­no­mics (TSE). « A cette époque, nous avons vu ar­ri­ver un jeune po­ly­tech­ni­cien avec sa raquette de ten­nis dans le dos, qui ne nous a ja­mais quit­tés de­puis, un cer­tain Jean Ti­role », se rap­pelle l’uni­ver­si­taire Ber­nard Bel­loc.

Dé­cé­dé en 2004, Jean-Jacques Laf­font n’au­ra ja­mais vu ce jeune ten­nis­man fé­ru de ma­thé­ma­tiques ob­te­nir le prix No­bel d’éco­no­mie en 2015 ; ils l’au­raient sans doute par­ta­gé tant les deux hommes étaient fu­sion­nels dans leurs re­cherches. Mais c’est à lui en pre­mier lieu que toute une gé­né­ra­tion d’éco­no­mistes pas­sés par la TSE ren­dra hom­mage, mer­cre­di soir, pour les dix ans d’une ins­ti­tu­tion hors norme ca­pable de ri­va­li­ser avec les Yale, Co­lum­bia et autres MIT, qui a fait émer­ger quelques stars fran­çaises comme Au­gus­tin Lan­dier et at­tire des étu­diants du monde en­tier sur­tout des pays émer­gents.

Les mon­tagnes qu’il a fal­lu fran­chir ont été ver­ti­gi­neuses. Les obs­tacles de­meurent en­core, tant la con­cur­rence est rude à l’in­ter­na­tio­nal et les em­bûches nom­breuses en France. Mo­qués puis ja­lou­sés par le monde uni­ver­si­taire, ces cher­cheurs ont as­su­mé le fait que dans un pays mar­qué par le sou­ci constant de l’éga­li­ta­risme, il fal­lait faire émer­ger de vé­ri­tables pôles d’ex­cel­lence, obéis­sant aux règles concur­ren­tielles in­ter­na­tio­nales. Ce qui passe par une po­li­tique de re­cru­te­ment osée, re­fu­sant le re­cru­te­ment des thé­sards par leur propre di­rec­teur de thèse, un sys­tème en vi­gueur dans bon nombre d’uni­ver­si­tés. Les di­plô­més de la TSE sont in­vi­tés à al­ler tra­vailler ailleurs, tan­dis que cette der­nière chasse sur les ter­ri­toires des autres.

La TSE, c’est aus­si un sou­ci constant de pri­vi­lé­gier la ri­gueur scien­ti­fique : « Jean-Jacques Laf­font et Jean Ti­role ont im­po­sé dès le dé­part une exi­gence de ri­gueur en rup­ture avec la tra­di­tion fran­çaise d’une éco­no­mie plus po­li­tique et phi­lo­so­phique. Pour éva­luer la qua­li­té scien­ti­fique de leurs tra­vaux, ils les confrontent avec les faits et les don­nées, contri­buant ain­si à une meilleure com­pré­hen­sion des phé­no­mènes réels » (1).

En­fin, la TSE a osé – et ose en­core – fran­chir les por­tails des en­tre­prises pri­vées. En 2007, sa fon­da­tion scien­ti­fique « Jean-Jacques Laf­font » a le­vé 33 mil­lions d’eu­ros au­près d’une dou­zaine d’en­tre­prises et de mé­cènes pri­vés (To­tal, BNP Pa­ri­bas, Exane ou en­core la fa­mille Meyers). Ce fut la clé de voûte du suc­cès : « Des écoles comme Pa­ris School of Eco­no­mics étaient presque en avance à cette époque, mais la ré­ti­cence de cer­tains comme Tho­mas Pi­ket­ty à ré­col­ter des fonds pri­vés a clai­re­ment blo­qué leur dé­ve­lop­pe­ment, ana­lyse Ber­nard Bel­loc. Ils pro­duisent certes des tra­vaux de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, mais ils au­raient pu connaître un rayon­ne­ment bien plus grand s’ils avaient adop­té ce sys­tème. »

Un sys­tème loué pour sa bonne ges­tion par la Cour des comptes, ce qui est rare dans le monde aca­dé­mique. Pour toutes ces rai­sons, tous les éco­no­mistes fran­çais ne se ré­joui­ront pas for­cé­ment des dix ans de la TSE. Mais la brèche qu’elle a ou­verte, qui tarde en­core à être imi­tée sauf par des ma­thé­ma­ti­ciens du ca­libre de Cé­dric Villa­ni, n’est pas près de se re­fer­mer. * Ben­ja­min de Ca­pèle, Mi­chaël Ha­li­mi, édi­tions Pri­vat 2017.

La Tou­louse School of Eco­no­mics. DR

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.