Le Mit­tel­stand al­le­mand croit au re­dres­se­ment éco­no­mique de la France

: « Bien que l’éco­no­mie al­le­mande soit en plein boom, la Grande coa­li­tion a été pu­nie. Le ré­sul­tat des élec­tions a été un trem­ble­ment de terre dont j’es­père qu’il va ré­veiller la classe po­li­tique »

L'Opinion - - News - Luc de Ba­ro­chez @luc­de­ba­ro­chez

P ré­sident d’une as­so­cia­tion re­pré­sen­tant quelque 50 000 PME du « Mit­tel­stand » , le tis­su d’en­tre­prises fa­mi­liales ex­por­ta­trices au coeur de l’éco­no­mie al­le­mande, Ma­rio Oho­ven fait le bi­lan des élec­tions al­le­mandes et ex­plique les at­tentes des en­tre­pre­neurs vis-à-vis du gou­ver­ne­ment Mer­kel IV et de la ré­forme de l’Eu­rope.

Ber­cy vient de mettre en place une mis­sion d’ob­ser­va­tion du Mit­tel­stand, que peuvent ap­prendre les PME fran­çaises du mo­dèle al­le­mand ?

Le Mit­tel­stand en Al­le­magne est très par­ti­cu­lier. Il est fon­dé sur des en­tre­prises fa­mi­liales, qui ne pensent pas en ré­sul­tats tri­mes­triels mais à long terme, en dé­cen­nies, voire en rythmes gé­né­ra­tion­nels de vingt- cinq ans pour pré­pa­rer la suc­ces­sion. Dans le monde, il y a en­vi­ron 3 400 PME qui sont des « cham­pions ca­chés », c’est-à-dire des lea­ders in­ter­na­tio­naux sur leur seg­ment de mar­ché. Sur ce to­tal, la moi­tié, soit en­vi­ron 1700, sont al­le­mands. L’in­no­va­tion y est très forte – le Mit­tel­stand dé­pose 80 % de l’en­semble des bre­vets en Al­le­magne –, les re­la­tions clients sont bien plus in­ten­sives que dans les grands groupes, les pro­ces­sus de dé­ci­sion sont dif­fé­rents. Il y a moins de bu­reau­cra­tie et les car­rières sont plus ra­pides. Le pa­tron de Sie­mens ne peut pas connaître per­son­nel­le­ment ses 300 000 col­la­bo­ra­teurs. Chez nous, 2,9 mil­lions d’en­tre­prises em­ploient d’un à vingt-cinq sa­la­riés. C’est la co­lonne ver­té­brale de l’éco­no­mie al­le­mande.

D’où vient l’in­té­rêt re­nou­ve­lé des en­tre­pre­neurs al­le­mands pour l’éco­no­mie fran­çaise ?

Il n’y a au­cun autre pays eu­ro­péen où les in­ves­tis­seurs al­le­mands soient aus­si ac­tifs en ce mo­ment que la France. On évoque souvent le Brexit mais ce n’est pas la seule rai­son, loin de là. Si les en­tre­pre­neurs al­le­mands re­gardent plus in­ten­sé­ment de l’autre cô­té du Rhin, c’est aus­si une ques­tion d’har­mo­nie et de dy­na­mique qui ré­sulte de l’al­liance pri­vi­lé­giée fran­co-al­le­mande nouée il y a soixante ans par Kon­rad Ade­nauer et Charles de Gaulle. Les pays se com­prennent, les gens se com­prennent. A quoi il faut ajou­ter que la France va beau­coup mieux. Les pers­pec­tives d’af­faires y sont les meilleures de­puis l’été 2010. Il y a beau­coup d’op­por­tu­ni­tés en France en ce mo­ment et l’Al­le­magne veut y prendre sa part.

Le re­pli des Etats-Unis sur eux-mêmes pousse-t-il l’Al­le­magne à s’in­té­res­ser da­van­tage à l’Eu­rope ?

Quand le pro­tec­tion­nisme est pro­mu par des di­ri­geants comme Do­nald Trump, nous de­vons re­cou­rir à des al­ter­na­tives et nous dé­fendre. C’est pour­quoi nous nous concen­trons sur l’Eu­rope mais aus­si sur d’autres ré­gions comme l’Amé­rique du Sud, l’Asie ou l’Afrique. Ce der­nier conti­nent, à mon sens, peut de­ve­nir un des grands es­paces éco­no­miques de l’ave­nir à condi­tion qu’on le traite non pas comme un ate­lier de sous-trai­tants mais comme un par­te­naire sur un pied d’éga­li­té.

Comment les PME al­le­mandes ac­cueillent-elles les pro­po­si­tions d’Em­ma­nuel Ma­cron pour l’Eu­rope ?

Cer­taines de ces pro­po­si­tions sont ex­cel­lentes. Mais il faut d’abord re­gar­der comment le pré­sident Ma­cron par­vien­dra à faire adop­ter ses ré­formes struc­tu­relles par la po­pu­la­tion fran­çaise et par les syn­di­cats. J’ob­serve ce­la avec grand in­té­rêt. Ce n’est pas simple à mettre en oeuvre.

Il a, entre autres, ré­cla­mé une in­té­gra­tion bud­gé­taire ac­crue dans la zone eu­ro, avec la no­mi­na­tion d’un mi­nistre des Fi­nances…

Ce­la fait par­tie des choses qu’il va fal­loir dis­cu­ter et qui vont nous oc­cu­per pen­dant long­temps. Nous avons be­soin, non pas de moins mais de plus d’Eu­rope. A l’heure des cris­pa­tions na­tio­na­listes, la France et l’Al­le­magne ont un rôle ab­so­lu­ment es­sen­tiel à jouer. Mais en même temps, l’Union eu­ro­péenne doit veiller à se concen­trer sur ses do­maines prin­ci­paux de com­pé­tence. Bruxelles porte à mes yeux une part de res­pon­sa­bi­li­té dans le Brexit, pour avoir cher­ché à tout gou­ver­ner. Ce­la doit chan­ger. La Banque cen­trale eu­ro­péenne, pour sa part, doit res­ser­rer sa po­li­tique mo­né­taire. En­fin, il est es­sen­tiel de ren­for­cer la dis­ci­pline dans la po­li­tique bud­gé­taire. En revanche, nous voyons très po­si­ti­ve­ment les pro­po­si­tions d’Em­ma­nuel Ma­cron pour une co­opé­ra­tion mi­li­taire ac­crue, une taxe sur les tran­sac­tions fi­nan­cières, une aca­dé­mie du ren­sei­gne­ment… Un nou­veau trai­té fran­co-al­le­mand per­met­trait à nos deux pays de prendre en­semble la di­rec­tion du pro­ces­sus de re­nou­vel­le­ment et d’uni­fi­ca­tion eu­ro­péenne. Je fais confiance au pré­sident Ma­cron pour ce­la, et aus­si à l’Al­le­magne.

Quel im­pact au­ra le ré­sul­tat des élec­tions al­le­mandes du 24 sep­tembre ?

Le ré­sul­tat du scru­tin a été un trem­ble­ment de terre dont j’es­père qu’il va ré­veiller la classe po­li­tique. Bien que l’éco­no­mie al­le­mande soit en plein boom, la Grande coa­li­tion a été très clai­re­ment pu­nie par les élec­teurs. Pour la pre­mière fois de­puis des dé­cen­nies, un par­ti d’ex­trême droite est re­pré­sen­té au par­le­ment fé­dé­ral. Le SPD a dé­ci­dé trop hâ­ti­ve­ment de re­tour­ner à l’op­po­si­tion et a re­fu­sé de re­nou­ve­ler sa coa­li­tion avec la CDU. Dans l’état ac­tuel des choses, la seule coa­li­tion pos­sible est une al­liance entre la CDU/CSU, le FDP li­bé­ral et les Verts. Une al­liance qu’on ap­pelle Ja­maïque en rai­son des cou­leurs des par­tis par­ti­ci­pants qui évoquent le dra­peau de King­ston.

La for­ma­tion d’un tel gou­ver­ne­ment se­rait-elle une bonne nou­velle pour les en­tre­prises du Mit­tel­stand ?

Ce ne se­rait pas un ma­riage d’amour. Mais pour l’éco­no­mie, la for­ma­tion, la tran­si­tion nu­mé­rique, l’éner­gie, une coa­li­tion Ja­maïque peut ou­vrir de nou­velles pers­pec­tives pour l’Al­le­magne. La Grande coa­li­tion laisse der­rière elle un em­bou­teillage de ré­formes et d’in­ves­tis­se­ments pour­tant né­ces­saires mais non réa­li­sés. Par ailleurs, elle a ra­me­né la re­traite à 63 ans alors que 700 000 offres d’em­ploi ne trouvent pas pre­neurs, elle a in­tro­duit un sa­laire mi­ni­mum à 8,50 eu­ros de l’heure… Le taux d’in­ves­tis­se­ment est au plus bas, les com­munes ont 160 mil­liards d’eu­ros de re­tard d’in­ves­tis­se­ment alors qu’une par­tie de l’ap­pa­reil de pro­duc­tion et des in­fra­struc­tures est ob­so­lète. Ce­la a un im­pact sur la pro­duc­ti­vi­té, sur la consom­ma­tion d’éner­gie… Des ré­formes d’am­pleur sont in­dis­pen­sables et ur­gentes.

C’est ce que prône le FDP, mais les Verts peuvent-ils l’ac­cep­ter ?

Les Verts sont di­vi­sés entre l’aile réa­liste et les autres. Avec les réa­listes, on peut né­go­cier. Les par­tis sont pous­sés au prag­ma­tisme car ils ont tous peur de nou­velles élec­tions. Les élec­teurs, eux, at­tendent plus de cou­rage des gou­ver­nants. Ils ont dé­cer­né un car­ton rouge à An­ge­la Mer­kel, sur­tout dans les Län­der de l’ex-RDA. Si le FDP et les Verts ar­rivent à re­pla­cer le Mit­tel­stand au coeur de la po­li­tique, ce­la fe­ra beau­coup de bien à l’éco­no­mie al­le­mande.

Le suc­cès élec­to­ral de l’AfD est-il dom­ma­geable pour l’éco­no­mie ?

Je ne le crois pas. Le bon score de l’AfD est un aver­tis­se­ment aux par­tis éta­blis, ni plus, ni moins. L’AfD au Bun­des­tag va être ame­née à se po­lir peu à peu, comme on l’a vu dans des si­tua­tions com­pa­rables dans d’autres pays eu­ro­péens comme l’Au­triche.

Vos prio­ri­tés vis-à-vis du gou­ver­ne­ment Mer­kel IV sont donc plus de ré­formes, plus d’in­ves­tis­se­ments pu­blics ?

Oui, et aus­si une di­mi­nu­tion de la pres­sion fis­cale ; les pré­lè­ve­ments obli­ga­toires at­teignent 39 %, c’est l’un des taux les pires dans le monde. Plus de la moi­tié des dé­penses pu­bliques vont au fi­nan­ce­ment de la pro­tec­tion so­ciale. De­puis trop long­temps, l’Etat pro­vi­dence croît en Al­le­magne net­te­ment plus vite que l’éco­no­mie. Si l’on veut voir où tout ce­la peut nous conduire, il suf­fit de re­gar­der la France. Vous avez mon­tré le che­min qu’il ne faut pas em­prun­ter. Les en­tre­prises aux EtatsU­nis ou au Ja­pon peuvent au­jourd’hui pro­duire pra­ti­que­ment aux mêmes coûts qu’il y a dix ans. Pas chez nous où les coûts du tra­vail ont aug­men­té de 14 %, c’est énorme. Ce­la han­di­cape notre com­pé­ti­ti­vi­té.

L’éco­no­mie pri­vée ne peut-elle pas aug­men­ter ses in­ves­tis­se­ments elle aus­si ?

Mais elle in­ves­tit ! Pas en Al­le­magne certes, sur­tout à l’étran­ger. Une amé­lio­ra­tion dé­pen­dra du cadre lé­gis­la­tif qui se­ra mis en place. Nous at­ten­dons de la nou­velle coa­li­tion une ré­forme de la for­ma­tion, des al­lé­ge­ments d’im­pôts et aus­si, c’est es­sen­tiel, un en­cou­ra­ge­ment fis­cal pour la re­cherche. C’est le cas dans vingt-huit pays sur les trente- cinq de l’OCDE, mais pas en Al­le­magne. Nous avons be­soin par ailleurs d’un nou­veau dé­part dans le nu­mé­rique. Il y a en­core beau­coup plus de cuivre que de fibre op­tique chez nous. Beau­coup d’en­tre­prises du Mit­tel­stand sont éta­blies dans les cam­pagnes ; elles ont be­soin de liai­sons ul­tra­ra­pides. Il nous faut une loi sur le ca­pi­tal-risque avec pos­si­bi­li­té d’amor­tis­se­ment à 100 % ; alors les en­tre­prises in­ves­ti­ront en Al­le­magne. En­fin, il nous faut une loi sur l’im­mi­gra­tion avec un sys­tème par points comme au Ca­na­da ou en Aus­tra­lie. Et par- des­sus tout, l’in­ves­tis­seur a be­soin de sta­bi­li­té ré­gle­men­taire et de sé­cu­ri­té.

« De­puis trop long­temps, l’Etat pro­vi­dence croît en Al­le­magne net­te­ment plus vite que l’éco­no­mie. Si l’on veut voir où tout ce­la peut nous conduire, il suf­fit de re­gar­der la France »

THO­MAS IMO

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