Agri­cul­ture : le bon­heur est dans le mar­ché

Em­ma­nuel Ma­cron veut lé­gi­fé­rer par or­don­nances pour ré­équi­li­brer les contrats entre agri­cul­teurs et dis­tri­bu­teurs. Les pay­sans fran­çais doivent aus­si ac­cep­ter de se confron­ter à la concur­rence

L'Opinion - - La Une - Em­ma­nuelle Du­cros

A mi-par­cours des Etats gé­né­raux de l’ali­men­ta­tion, Em­ma­nuel Ma­cron s’est ex­pri­mé mer­cre­di à Run­gis. Par­mi les an­nonces, son in­ten­tion de sti­mu­ler des or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs, pour qu’elles puissent pe­ser face à l’agroa­li­men­taire, et une meilleure dé­fi­ni­tion des fi­lières par les au­to­ri­tés de la concur­rence, afin d’évi­ter les sanc­tions pour en­tente. Il pro­met aus­si une loi afin que les prix soient ba­sés sur les coûts de pro­duc­tion et de fa­vo­ri­ser les contrats longs, de 3 ou 5 ans, pour don­ner de la vi­si­bi­li­té aux agri­cul­teurs. Peut-être une fa­çon de per­mettre aux cam­pagnes fran­çaises d’en­trer de plain-pied dans une éco­no­mie de mar­ché… et d’y retrouver la pros­pé­ri­té.

LES REFONTES SUC­CES­SIVES de la Po­li­tique agri­cole com­mune vont dans le même sens : les re­ve­nus des agri­cul­teurs doivent ve­nir du mar­ché et de moins en moins des sub­ven­tions. Mais quatre an­nées de crises ont la­mi­né l’agri­cul­ture fran­çaise. Alors qu’ap­prochent les né­go­cia­tions an­nuelles des prix entre grande dis­tri­bu­tion et agroa­li­men­taire, les agri­cul­teurs re­doutent, une fois de plus, de voir la va­leur de leurs pro­duc­tions dis­soute. Cette ba­garre fé­roce pour quelques cen­times de moins a coû­té l’an pas­sé 1,5 mil­liard d’eu­ros aux pay­sans fran­çais…

« Le dé­bat agri­cole est per­ver­ti car do­mi­né par cette guerre des prix à la­quelle se livrent les dis­tri­bu­teurs » , constate Do­mi­nique Ami­rault, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion de PME de l’agroa­li­men­taire (Feef ). « Les consom­ma­teurs, bom­bar­dés de pro­mo­tions, ne savent plus quel est le prix réel des choses. 60 % des pro­duits sont ven­dus en des­sous de leur coût » , tonne Ch­ris­tiane Lambert, la pré­si­dente de la FNSEA. Ré­sul­tat : 30 % des agri­cul­teurs fran­çais gagnent moins de 300 eu­ros par mois. Or, re­ve­nir aux fon­da­men­taux du mar­ché, c’est vendre les choses à leur prix, qui ré­sulte d’un équi­libre entre l’offre et la de­mande.

C’EST AU MAR­CHÉ DE FIXER LE PRIX

Comment par­ve­nir à ré­ta­blir le prix réel des den­rées agri­coles ? Pour Ch­ris­tiane Lambert comme pour Do­mi­nique Ami­rault, c’est une bonne chose d’in­ver­ser la lo­gique ac­tuelle, qui est de par­tir du prix de vente. Il faut éva­luer les prix fi­naux en in­té­grant le coût de chaque étape de trans­for­ma­tion. Ce- la im­plique de créer des in­dices de prix in­dis­cu­tables, de fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’ in­ter pro­fes­sions ca­pables de mettre toute la chaîne de va­leur au­tour de la table. « L'Etat, via France Agri­mer ou l’Ob­ser­va­toire des prix et des marges doit or­ga­ni­ser une in­for­ma­tion de mar­ché trans­pa­rente » , note Do­mi­nique Ami­rault.

RÉ­ÉQUI­LI­BRER LE RAP­PORT DE FORCE

A quoi res­semblent les né­go­cia­tions com­mer­ciales au long de la fi­lière agroa­li­men­taire ? A un com­bat de boxe où un poids mouche af­fron­te­rait des poids lourds sur­en­traî­nés. Il en sor­ti­rait KO. Il y a en France 550 000 ex­ploi­ta­tions agri­coles et quatre cen­trales d’achat. Un rap­port de force dés­équi­li­bré. Pour Jé­ré­my De­cerle, pré­sident des Jeunes agri­cul­teurs, « les agri­cul­teurs doivent trou­ver leur place dans le mar­ché, connaître la des­ti­na­tion de leur pro­duit, à quel prix. Ils sont de mieux en mieux for­més, équi­pés pour suivre les cours mon­diaux des cé­réales ou des pro­duits lai­tiers… Ils pensent au mar­ke­ting de leurs pro­duc­tions… Sauf qu'ils ne sont pas des chefs d’en­tre­prise comme les autres, puisque l'on ad­met, au mé­pris de toute règle de mar­ché, qu'ils vendent à perte. » Une men­ta­li­té qui, se­lon lui, doit chan­ger, no­tam­ment en édu­quant les consom­ma­teurs.

DE LA DIF­FI­CUL­TÉ DE SE STRUC­TU­RER

La dé­con­fi­ture des pro­duc­teurs de porc fran­çais l’a mon­tré : faute d’or­ga­ni­sa­tion, d’in­ves­tis­se­ments, de struc­tures de trans­for­ma­tion, ils ont été dé­mo­lis par la chute des cours. Pour pal­lier le dés­équi­libre des forces, « les agri­cul­teurs fran­çais doivent aus­si s’or­ga­ni­ser pour pe­ser mieux dans les né­go­cia­tions et contrac­tua­li­ser avec la grande dis­tri­bu­tion. Ce­la ga­ran­tit sta­bi­li­té des vo­lumes, des prix, de la qua­li­té… Mais il faut aus­si que l’Au­to­ri­té de la concur­rence cesse de sanc­tion­ner les ten­ta­tives de struc­tu­ra­tion, comme elle l’a fait avec le lait ou les en­dives. Pro­mou­voir les fi­lières, comme le veut Em­ma­nuel Ma­cron, c’est très bien… mais pas si ça se re­tourne contre les agri­cul­teurs ! », s’agace Ch­ris­tiane Lambert.

Pa­trick Fer­rère, se­cré­taire gé­né­ral du think tank SAF Agri­dées, tem­père : « Les or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs sont un moyen de ren­for­cer la pa­role et l’en­ga­ge­ment qua­li­ta­tif. Le droit de la concur­rence, qui est eu­ro­péen sur ces su­jets, évo­lue. Mais la vi­sion fran­çaise des fi­lières est trop large. Une fi­lière pro­duits lai­tiers re­couvre des réa­li­tés si dif­fé­rentes qu’elle n’a pas de sens. En re­vanche, une fi­lière com­té qui ap­porte à la grande dis­tri­bu­tion ce dont elle ne peut se pas­ser, ça change tout. Ce ne sont pas les pro­duc­teurs de com­té qui sont écra­sés… mais les agri­cul­teurs qui pro­duisent du lait tout ve­nant qui fi­nit en em­men­tal râ­pé… »

A CHAQUE AGRI­CUL­TEUR SON MAR­CHÉ

« L’ex­ploi­tant agri­cole doit ces­ser de su­bir le mar­ché, il doit en être ac­teur », ré­sume Pa­trick Fer­rère. Il n’y a pas de so­lu­tions va­lables pour tous. « Un agri­cul­teur de 55 ans, qui a amor­ti ses bâ­ti­ments, n’a pas les mêmes charges qu’un jeune en­det­té. Cha­cun doit me­ner sa ré­flexion d’en­tre­pre­neur, trou­ver sa place vis-à-vis de la concur­rence. Ce­la ne veut pas dire que les pe­tits vont mou­rir et les gros sur­vivre. Ce­la veut dire que cer­tains se bat­tront contre les cé­réa­liers ukrai­niens et que d’autres dé­fen­dront leurs pro­duits via les cir­cuits courts. » La Feef, qui prône la contrac­tua­li­sa­tion avec les grandes en­seignes, es­time que les agri­cul­teurs comme les PME doivent pen­ser plus au client fi­nal. « Le sa­lut est aus­si dans la dif­fé­ren­cia­tion. Les pro­duits bios, lo­caux, assurent 80% de la crois­sance des ventes des grandes sur­faces. Le mar­ché, c'est aus­si ré­pondre à cette né­ces­si­té », note Do­mi­nique Ami­rault. Un exemple ? La char­cu­te­rie sans an­ti­bio­tiques Bro­cé­liande réa­lise des per­for­mances re­mar­quables en étant jus­qu’à 30 % plus chers que les pro­duits stan­dards !

LE MAR­CHÉ MON­DIAL, UN TER­RAIN DE JEU

« Nous ne de­vons pas ou­blier que la qua­li­té de l’agri­cul­ture fran­çaise nous donne de fan­tas­tiques pos­si­bi­li­tés à l’ex­port, constate Jé­ré­my De­cerle. Il y a un gros bou­lot ! » Les exemples du lait bre­ton en poudre qui régale les bé­bés chi­nois ou du porc fran­çais qui fait la joie des bar­be­cues co­réens doivent se mul­ti­plier. « La fi­lière por­cine a re­trou­vé un peu de souffle grâce au mar­ché chi­nois, ex­plique Jé­ré­my De­cerle. Mais ce sont des mar­chés fluc­tuants, peu sûrs… Nous de­vons les tra­vailler dans la du­rée, les sé­cu­ri­ser, faire émer­ger des contrats. » Pour beau­coup d’agri­cul­teurs fran­çais, c’est certes en­core une aven­ture. Mais peut-être le bon­heur est-il, pour eux, dans ce nou­veau champ des pos­sibles.

« Les pro­duits bios, c’est 80 % de la crois­sance des ventes des grandes sur­faces. Le mar­ché, c’est aus­si ré­pondre à cette né­ces­si­té »

KAK

SIPA PRESS

Dis­cours d’Em­ma­nuel Ma­cron, mer­cre­di à Run­gis, lors des Etats gé­né­raux de l’ali­men­ta­tion.

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