Kurz construit sur les ruines de la droite au­tri­chienne

A 31 ans, le chré­tien-dé­mo­crate de­vrait se retrouver chan­ce­lier à l’is­sue des lé­gis­la­tives de di­manche. Par­ti­san d’une ligne dure sur l’im­mi­gra­tion, il n’écarte au­cune op­tion pour gou­ver­ner

L'Opinion - - La Une - Luc An­dré (à Ber­lin)

A 31 ans, le chré­tien-dé­mo­crate a toutes les chances d’être chan­ce­lier à l’is­sue des lé­gis­la­tives de di­manche

Plus d’un quart des élec­teurs au­tri­chiens (27 %) n’avaient pas en­core fait leur choix à une se­maine des lé­gis­la­tives de di­manche, se­lon un son­dage du ta­bloïd Ös­ter­reich. Néan­moins une autre en­quête, pa­rue dans le jour­nal Ku­rier, cré­dite le Nou­veau par­ti po­pu­laire (ÖVP, conser­va­teur) di­ri­gé par l’ac­tuel mi­nistre des Af­faires étran­gères Se­bas­tian Kurz d’une so­lide avance (33%) sur les so­ciaux-dé­mo­crates (27%) du chan­ce­lier Ch­ris­tian Kern. Le Par­ti de la li­ber­té (FPÖ, ex­trême droite) se­rait troi­sième avec 25% des in­ten­tions de vote.

QUELLE AS­CEN­SION pour Se­bas­tian Kurz ! En juin 2011, le Vien­nois fai­sait son ap­pa­ri­tion sur la scène po­li­tique au­tri­chienne. A 24 ans, il ob­te­nait le ma­ro­quin de se­cré­taire d’Etat à l’In­té­gra­tion. Di­manche, de­ve­nu entre-temps chef des chré­tiens-dé­mo­crates, il a de bonnes chances de de­ve­nir le plus jeune chef de gou­ver­ne­ment de l’Union eu­ro­péenne.

Qui lui au­rait pro­phé­ti­sé tel des­tin à l’orée de la dé­cen­nie ? Quand Se­bas­tian Kurz est ap­pe­lé aux res­pon­sa­bi­li­tés, il est un simple conseiller mu­ni­ci­pal de la ca­pi­tale. On a dé­jà pu lire son nom dans les jour­naux mais plu­tôt as­so­cié à des raille­ries. Chef de la sec­tion vien­noise des jeunes conser­va­teurs, il s’est dis­tin­gué en po­sant à des fins élec­to­rales sur le ca­pot d’un énorme 4x4 en­tou­rée de mi­li­tantes aux poses las­cives. L’Au­triche fronce les sour­cils. Le scé­na­rio se re­pro­dui­ra deux ans plus tard quand Se­bas­tian Kurz se­ra pro­pul­sé, à 27 ans, à la tête de la di­plo­ma­tie de la pe­tite ré­pu­blique al­pine.

Vivre sur la bête. A chaque fois, le chré­tien­dé­mo­crate laisse par­ler les actes. Ses contemp­teurs ini­tiaux dé­couvrent un res­pon­sable à l’écoute, com­pé­tent et prag­ma­tique. La car­rière du jeune di­ri­geant passe un cap pen­dant l’hi­ver 2015-2016, alors qu’il est mi­nistre des Af­faires étran­gères. Usant de ses contacts dans la ré­gion, il or­ga­nise la fer­me­ture de la route des Bal­kans pour les ré­fu­giés au nez et à la barbe d’An­ge­la Mer­kel. La chan­ce­lière al­le­mande, craignent les ré­per­cus­sions en Grèce, est fu­rieuse, même si elle pro­fite po­li­ti­que­ment de la me­sure.

Se­bas­tian Kurz af­firme ain­si une ligne dure pas si éloi­gnée de celles du FPÖ, fer de lance de l’ex­trême droite au­tri­chienne. Ce n’est ni la pre­mière, ni la der­nière fois. Le chré­tien- dé­mo­crate donne aux ques­tions mi­gra­toires une place cen­trale dans son dis­cours. Il plaide pour ren­voyer les mi­grants sur les côtes li­byennes ou sou­tient une fer­me­ture éven­tuelle du col du Bren­ner, point de pas­sage avec l’Ita­lie. En so­lo au sein de l’UE, le chef de la di­plo­ma­tie au­tri­chienne re­com­mande une mise à l’in­dex de la Tur­quie du pré­sident Er­do­gan. C’est un po­si­tion­ne­ment po­pu­laire en Au­triche pour des rai­sons his­to­riques, liées au siège de Vienne par les Ot­to­mans.

Se­bas­tian Kurz mé­lange cette ap­proche aux ac­cents vo­lon­tiers po­pu­listes avec un pro­fil so­cial. Fils d’une en­sei­gnante et d’un tech­ni­cien, il ré­side dans le quar­tier po­pu­laire de Meid­ling où il a pas­sé son en­fance. Ce que sa garde-robe et ses che­veux éter­nel­le­ment go­mi­nés ne laissent pas for­cé­ment pré­sa­ger.

La force du pa­tron des conser­va­teurs est de pas­ser « pour une fi­gure an­ti-es­ta­blish­ment, alors même que son par­ti y ap­par­tient », se­lon la po­li­to­logue Me­la­nie Sul­ly. Il surfe sur la co­lère des Au­tri­chiens en­vers leurs élus, ac­cu­sés de vivre sur la bête, et ex­cé­dés par une dé­cen­nie de grande coa­li­tion gauche-droite mar­quée par d’in­ces­santes cha­maille­ries. « Jörg Hai­der a thé­ma­ti­sé ces ques­tions il y a vingt ans. Mais le FPÖ est trop ra­di­cal pour la plu­part des Au­tri­chiens. » Se­bas­tian Kurz in­carne une en­vie de chan­ge­ment sans al­ler trop loin.

So­cié­té ci­vile. Sur son che­min vers la chan­cel­le­rie, le tren­te­naire a su for­ger un par­ti à sa main. Il pro­fite de l’état dé­sas­treux de sa fa­mille po­li­tique, écar­tée en 2016 du se­cond tour de la pré­si­den­tielle, pour po­ser ses condi­tions en pre­nant la tête de l’ÖVP en juillet der­nier. Il la re­bap­tise Nou­veau par­ti po­pu­laire, change ses cou­leurs et met en coupe ré­glée les dif­fé­rents cou­rants de la dé­mo­cra­tie chré­tienne. Se­bas­tian Kurz im­pose ses can­di­dats, en par­tie is­sus de la so­cié­té ci­vile pour les lé­gis­la­tives de di­manche. Me­la­nie Sul­ly com­pare vo­lon­tiers cette ap­proche à la créa­tion du mou­ve­ment En Marche !. Au pou­voir, Se­bas­tian Kurz veut plus de com­pé­tences, à l’ins­tar de la chan­ce­lière al­le­mande. « Pas sûr que les par­te­naires so­ciaux et les Län­der aban­donnent si fa­ci­le­ment leur pré car­ré » dans le mé­lange de sys­tème fé­dé­ral et de dé­mo­cra­tie consen­suelle qui ca­rac­té­rise la Ré­pu­blique au­tri­chienne, pré­vient cette res­pon­sable d’un centre de re­cherche sur la gou­ver­nance.

Si la dé­faite de l’ac­tuel chan­ce­lier so­cial-dé­mo­crate Ch­ris­tian Kern, en­glué dans un scan­dale de cam­pagne, semble ac­quise, la constel­la­tion du fu­tur gou­ver­ne­ment est ou­verte. En tête des son­dages (33 %), la for­ma­tion de Se­bas­tian Kurz de­vrait avoir le choix. Elle peut s’al­lier aux so­ciaux-dé­mo­crates de l’ac­tuel chan­ce­lier Kern ou au FPÖ, qui se dis­putent la se­conde place. La se­conde op­tion ne man­que­rait tou­te­fois pas de sus­ci­ter des pro­tes­ta­tions à l’étran­ger, comme lors de l’en­trée de l’ex­trême droite au gou­ver­ne­ment en 2000.

Se­bas­tian Kurz au­ra aus­si la pos­si­bi­li­té d’un gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire. Dans ce cas, Me­la­nie Sul­ly an­ti­cipe de nou­velles élec­tions une fois ache­vée la pré­si­dence tour­nante de l’UE, au se­cond se­mestre 2018.

SIPA PRESS

Se­bas­tian Kurz mé­lange une ap­proche aux ac­cents vo­lon­tiers po­pu­listes avec un pro­fil so­cial.

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