L’ombre de Jack Lang plane sur l’élection à l’Unesco

Place de Fon­te­noy, à Pa­ris, tous les coups sont per­mis dans la ba­taille pour la di­rec­tion gé­né­rale de l’or­ga­ni­sa­tion onu­sienne

L'Opinion - - La Une - Pas­cal Ai­rault et Na­tha­lie Se­gaunes @P_Ai­rault @ NSe­gaunes

Tous les coups sont per­mis dans la lutte pour la di­rec­tion de l’or­ga­ni­sa­tion que brigue Au­drey Azou­lay

Les 58 membres du con­seil exé­cu­tif de l’Unesco ont vo­té mer­cre­di soir pour l’élection du di­rec­teur gé­né­ral de l’or­ga­ni­sa­tion. A l’is­sue du troi­sième tour, le Qa­tar et la France étaient à éga­li­té avec 18 voix de­vant l’Egypte (13). Les di­plo­mates fran­çais dé­ploient leurs moyens pour qu’Au­drey Azou­lay l’em­porte face au Qa­ta­ri Ha­mad al-Ka­wa­ri, en tête des deux pre­miers tours de­vant la Fran­çaise. La période des trac­ta­tions et des pro­messes de postes au sein de l’or­ga­ni­sa­tion, en cas de vic­toire, a aus­si dé­bu­té. Au mo­ment du vote, des membres de la Ligue in­ter­na­tio­nale contre le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme ont ma­ni­fes­té de­vant le siège, place de Fon­te­noy à Pa­ris, contre le can­di­dat du Qa­tar.

LE TEMPS DES PE­TITS MEURTRES entre amis est ve­nu, dans la der­nière ligne droite de l’élection à la di­rec­tion gé­né­rale de l’Unesco. Une lettre acerbe de Jack Lang ( à lire sur lo­pi­nion. fr), pré­sident de l’Ins­ti­tut du monde arabe (IMA), adres­sée à la can­di­date fran­çaise Au­drey Azou­lay le 20 avril 2017, a été trans­mise à plu­sieurs mé­dias, dont l’Opi­nion. Cette cor­res­pon­dance pri­vée ré­sume tout le mal que pense l’an­cien mi­nistre de la Culture de sa loin­taine suc­ces­seure. Sa dif­fu­sion, alors que l’élection du pro­chain di­rec­teur gé­né­ral est en cours, vise à af­fai­blir la can­di­date fran­çaise.

« L’art avec le­quel vous vous ac­ca­pa­rez le tra­vail des autres est une sorte de pe­tit chefd’oeuvre », écrit Jack Lang à Au­drey Azou­lay. Nom­mé par Fran­çois Hol­lande, le 20 sep­tembre 2016, « re­pré­sen­tant per­son­nel du Pré­sident pour l’or­ga­ni­sa­tion de la confé­rence in­ter­na­tio­nale sur la sau­ve­garde du pa­tri­moine mon­dial en dan­ger », l’an­cien mi­nistre de Fran­çois Mit­ter­rand n’a pas ap­pré­cié, quelques mois plus tard, que la jeune mi­nistre, dans son al­lo­cu­tion de clô­ture de la confé­rence du Louvre sur le sau­ve­tage du pa­tri­moine en dan­ger, omette de ci­ter les ef­forts de Jack Lang et de son équipe pour cette mis­sion.

« Vous nous avez fort peu ai­dés, même dans la der­nière ligne droite qui fut très pé­rilleuse », re­grette-t-il. « Au­jourd’hui, vous por­tez fiè­re­ment cette réa­li­sa­tion (...), vous en van­tez les mé­rites à l’ap­pui de votre can­di­da­ture à la di­rec­tion gé­né­rale de l’Unesco », pour­suit Jack Lang. « Je peine à croire que vous êtes mi­nistre de Fran­çois Hol­lande, tant votre ré­pu­gnance à vous pla­cer dans le li­gnage des po­li­tiques cultu­relles de la gauche et à ci­ter les noms de vos pré­dé­ces­seurs semble vous ré­vul­ser », as­sène-t-il en guise de conclu­sion.

L’ani­mo­si­té entre les deux ex-lo­ca­taires de la rue de Va­lois n’est un se­cret pour per­sonne. Dé­jà, en août 2016, le pré­sident de l’IMA avait adres­sé une mis­sive cour­rou­cée à la mi­nistre pour dé­non­cer « le pro­jet d’em­bel­lis­se­ment des­truc­teur » de la Ga­le­rie Vi­vienne, pas­sage cou­vert de Pa­ris. Il poin­tait le ré­cent rem­pla­ce­ment de la ver­rière, en verre ca­thé­drale, par « un verre de serre blanc et trans­pa­rent, une faute grave pour l’in­té­gri­té du lieu ».

Suc­ces­seurs, im­pos­teurs. « Jack pense que tous ceux qui lui ont suc­cé­dé rue de Va­lois sont des im­pos­teurs », sou­rit l’un de ses « amis » so­cia­listes. De là à battre cam­pagne contre sa com­pa­triote… « Jack Lang a tout fait – en vain — pour ne pas in­vi­ter Au­drey Azou­lay à la cé­ré­mo­nie d’inau­gu­ra­tion de l’ex­po­si­tion qui re­trace 2000 ans d’his­toire des chré­tiens d’Orient, le 25 sep­tembre à Pa­ris, en pré­sence des présidents Ma­cron et Aoun, ac­cuse un proche d’Au­drey Azou­lay. Il la dé­teste, et se ré­pand au­près de ses ré­seaux pour tor­piller sa can­di­da­ture ». Dans l’en­tou­rage de la can­di­date, on dé­nonce les mé­thodes d’un homme à l’ego bles­sé, qui est sur­tout ja­loux ne pas avoir été choi­si lui-même comme can­di­dat de la France par Fran­çois Hol­lande. Jack Lang avait dé­jà bri­gué la tête de l’Unesco en 2009, sans suc­cès. « C’est un lieu qui l’au­rait in­té­res­sé », confirme un proche.

Pour le Quai d’Or­say, ce tra­vail de sape n’est pas de na­ture à ai­der la can­di­da­ture fran­çaise, qui au­rait bien eu be­soin du tra­vail de lob­bying de l’Ins­ti­tut du monde arabe. « Il ne faut pas sur­es­ti­mer l’in­fluence d’un homme frus­tré et en fin de car­rière », tem­père tou­te­fois une source fran­çaise.

L’en­tou­rage du pré­sident de l’IMA nie être à l’ori­gine de la dif­fu­sion de la lettre qui « n’a rien à voir avec l’Unesco et concerne uni­que­ment un com­por­te­ment ex­trê­me­ment déso­bli­geant d’Au­drey Azou­lay à l’en­contre de Jack Lang ». Of­fi­ciel­le­ment donc, ce­lui-ci ne ma­noeuvre pas contre l’ex- mi­nistre de Hol­lande. « Tout ce­la n’est que pure af­fa­bu­la­tion, in­siste l’en­tou­rage de Jack Lang. Il ne s’op­pose ab­so­lu­ment pas à la can­di­da­ture d’Au­drey Azou­lay, ce n’est pas son af­faire. Il pense d’ailleurs qu’elle l’em­por­te­ra. » « Il est dans une si­tua­tion com­pli­quée, dé­crypte un di­plo­mate : il a, d’un cô­té, la pres­sion du roi du Ma­roc en fa­veur d’Azou­lay, fille de son conseiller An­dré Azou­lay, et, de l’autre, celle de cer­tains pays arabes, dont elle n’est pas for­cé­ment la can­di­date et qui sont de gros do­na­teurs pour l’IMA. »

Toute chance n’est pas per­due pour la can­di­date Azou­lay. Il est pro­bable que le sus­pense s’éter­nise. « Nous pen­sons être en me­sure de ras­sem­bler le plus lar­ge­ment, es­time une source di­plo­ma­tique fran­çaise. Au­drey Azou­lay n’est pas la can­di­date d’une ré­gion mais elle a des sou­tiens dans tous les en­sembles géo­gra­phiques. Elle a une vi­sion claire et fait preuve de lea­der­ship, son pro­jet vise à ré­for­mer l’or­ga­ni­sa­tion et à res­tau­rer sa sol­va­bi­li­té fi­nan­cière ».

Un ti­cket avec l’Egypte ? De­puis mars, la Fran­çaise de 45 ans a fait le tour de plus d’une cin­quan­taine de pays du con­seil exé­cu­tif de l’Unesco et le Quai d’Or­say a dé­ga­gé un bud­get pour ses dé­pla­ce­ments. Em­ma­nuel Ma­cron l’a em­me­née dans ses ba­gages pour le som­met du G7 de Taor­mi­na, en mai en Si­cile, et à l’as­sem­blée gé­né­rale des Na­tions Unies, en sep­tembre à New York. « Nous pré­fé­rons les ren­contres avec les re­pré­sen­tants des pays exé­cu­tifs, que nous cher­chons à convaincre du bien-fon­dé de notre pro­jet, à une in­tense cam­pagne mé­dia­tique comme en mènent plu­sieurs de nos ad­ver­saires », af­firme un proche d’Azou­lay.

Le pa­ri des di­plo­mates fran­çais est de se qua­li­fier pour le cin­quième et der­nier tour qui op­po­se­ra les deux pre­miers, ven­dre­di soir. La France compte bien ras­sem­bler alors un front uni contre le Qa­ta­ri Ha­mad al-Ka­wa­ri. L’op­ti­misme est de mise. Le mi­nistre des Af­faires étran­gères, Jean-Yves Le Drian, et Em­ma­nuel Ma­cron de­vraient faire du lob­bying au­près des pays du con­seil exé­cu­tif jus­qu’au der­nier mo­ment. Il est d’ores et dé­jà ac­quis que l’Egypte, qui pour­rait mon­nayer ses voix, ne vo­te­ra pas pour Do­ha, même si Mou­shi­ra Khat­tab, sa can­di­date, compte bien ra­fler la se­conde place à Au­drey Azou­lay.

« Quel que soit le se­cond, l’Egypte et la France ont in­té­rêt à s’en­tendre pour bar­rer la route au Qa­ta­ri, ex­plique un proche de la can­di­date égyp­tienne. Le Caire et Pa­ris pour­ront for­mer un ti­cket ga­gnant pour di­ri­ger l’Unesco, avec l’un des deux pays qui prend la di­rec­tion gé­né­rale et l’autre qui oc­cupe le poste de di­rec­teur gé­né­ral ad­joint. Mais les né­go­cia­tions po­li­tiques de haut ni­veau peuvent aus­si por­ter sur un autre dos­sier in­ter­na­tio­nal ou bi­la­té­ral ; rien n’est ex­clu ».

« Il dé­teste Au­drey Azou­lay, et se ré­pand au­près de ses ré­seaux pour la tor­piller »

SIPA PRESS

Entre Au­drey Azou­lay, l’an­cienne mi­nistre de la Culture, et Jack Lang, son loin­tain pré­dé­ces­seur, la dis­corde est cor­diale.

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